METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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La transformation mondiale

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mardi 5 septembre 2017

Il faut conjoindre le judaïsme et l’islam pour sauver le monde

En se proclamant « Messie » en 1648, Sabbataï Tsevi créait un mouvement à la fois révolutionnaire et apocalyptique. Il obtint un succès certain, et sa vocation messianique fut reconnue comme telle par les Juifs d'Alep et de Smyrne, sa ville natale, ainsi que par de nombreuses communautés juives en Europe orientale, en Europe occidentale et au Moyen-Orient.

Mais, après un début aussi fracassant que prometteur, pourquoi Tsevi a-t-il ensuite apostasié le judaïsme pour se convertir à l'islam en 1666 ?

Gershom Scholem rapporte dans l'étude qu'il lui consacre que Tsevi cherchait en réalité, dans l'apostasie, le « mystère de la Divinité ».

En tout état de cause, on ne peut pas ne pas admirer son courage et son esprit de transgression. Tsevi se convertit spectaculairement à l'islam, alors qu'il était vu comme Messie par une importante partie des communautés juives de la Diaspora. Pourquoi ? Cela s'explique par une idée profonde, difficile, mais non sans portée, – aujourd’hui encore.

Tsevi pensait que son apostasie, en tant que Messie, ferait progresser la tiqoun (la « réparation » ou la « reconstruction »), œuvrant par là-même à la restauration du monde.

Pari insensé, pétri de bonnes intentions.

La tiqoun exigeait des gestes larges, radicaux, révolutionnaires.

Moïse avait apporté une Loi de Vérité (Tora Emet) et le Coran une Loi de bonté (Tora Hessed), disait-il. Il fallait réconcilier ces deux lois, pour sauver le monde, ainsi que le dit le Psalmiste: « La bonté et la vérité se rencontrent » (Ps. 85, 11).

Il ne fallait pas opposer les lois, les traditions, mais les unir, les conjoindre. A preuve, des kabbalistes avançaient que le « mystère divin » s'incarne symboliquement dans la sixième Sefira, Tiferet, qui correspond à la troisième lettre (ו Vav) du Tétragramme, laquelle marque la conjonction, dans la grammaire hébraïque (ו signifie « et »).

Tsevi, fort versé dans la Kabbale, ne s’en satisfaisait pas, cependant. Il pensait que le mystère divin se situait bien au-dessus des Sefirot, au-delà même du principe premier, au-delà de l'idée de Cause première, au-delà de l'Ein-sof inaccessible, et finalement bien au-delà de l'idée même de mystère.

L’ultime demeure dans la plus sainte simplicité.

C'est pourquoi, après avoir longtemps été influencé par elle, Sabbataï Tsevi finit par rejeter la Kabbale de Louria. Il disait que « Isaac Louria avait construit un char admirable mais n'avait pas précisé qui le conduisait ».

Le char admirable était la métaphore alors admise pour désigner les Sefirot de Louria. Cette expression renvoyait aussi à la fameuse vision d’Ézéchieli.

La question de Tsevi reste, aujourd'hui encore, pertinente. Qui conduit le char des Sefirot ?

Pour faire bon poids, ajoutons deux questions.

Qui conduit le char d'Ézéchiel ?

Où vont donc ces chars?


iEzéchiel, I, 1-13

"1 Et il arriva, la trentième année, au quatrième mois, le cinquième jour du mois, comme j'étais parmi les captifs, près du fleuve Kébar, que les cieux s'ouvrirent et que je vis des visions de Dieu.
2 Au cinquième jour du mois, c'était la cinquième année de la captivité du roi Jéhojachin,
3 la parole de l'Éternel fut adressée à Ezéchiel, fils de Buzi, sacrificateur, au pays des Chaldéens, près du fleuve Kébar, et là, la main de l'Éternel fut sur lui.
4 Je vis, et voici, un vent de tempête venait du septentrion, une grosse nuée et une masse de feu : elle resplendissait à l'entour, et au milieu d'elle on voyait comme du métal qui est au milieu du feu.
5 Et au milieu, quelque chose qui ressemblait à quatre êtres vivants ; et voici quel était leur aspect : ils avaient une ressemblance humaine.
6 Chacun avait quatre faces et chacun quatre ailes.
7 Leurs pieds étaient droits, et la plante avait la forme du pied d'un veau, et ils étincelaient comme de l'airain poli.
8 Et ils avaient des mains d'homme sous leurs ailes, des quatre côtés, et tous quatre avaient leurs faces et leurs ailes.
9 Leurs ailes étaient jointes l'une à l'autre, et en marchant ils ne se tournaient point ; chacun allait devant soi.
10 Et leur face ressemblait à une face d'homme ; et tous quatre avaient une face de lion à droite, et tous quatre une face de taureau à gauche, et tous quatre une face d'aigle.
11 Et leurs faces et leurs ailes étaient séparées par le haut ; chacun avait deux ailes qui joignaient celles de l'autre et deux ailes qui couvraient son corps.
12 Et chacun allait devant soi ; là où l'Esprit les faisait aller, ils y allaient ; ils ne se tournaient pas en allant.
13 Et l'aspect de ces êtres vivants ressemblait à des charbons ardents ; ils paraissaient embrasés comme des torches ; le feu circulait entre ces êtres ; ce feu resplendissait, et il en sortait des éclairs. »

mardi 30 mai 2017

Macron et l'âme russe

Macron, nouveau venu sur la scène internationale, s'est rapidement fait une réputation enviable en remportant (apparemment) un concours de serrage de mains, dont Trump était jusqu'alors le champion mondial. Les phalanges des deux chefs d’État, blanchies par l'effort, ont visuellement témoigné de l'intensité de la rencontre, et les images ont fait le tour du monde. C'est dire.

Peu après, Macron a éprouvé le besoin de se vanter, assez complaisamment, d'avoir prévalu dans ce viril échange. Il était manifestement conscient de la valeur symbolique du moment. Trump, pour sa part, n'a rien twitté à ce propos. Alors, victoire aux poings ? La médiasphère restera juge, en première instance. L'Histoire tranchera en cassation.

Juste après, Macron reçoit Poutine, au château de Versailles. Leurs échanges ont pris, à l'évidence, une forme moins physique, plus rhétorique – mais les corps parlaient leur langue inconsciente (« body language »). Poutine était figé, froid, discrètement méprisant, impatient d'écourter la séance, sans doute sans importance à ses yeux. Macron jouait avec une sorte d'application insistante ses quelques cartes de bon élève « occidental », défenseur des « valeurs ». Sur le fond des questions soi-disant traitées, on n'était pas très avancé. Macron avait-il tenté une harangue passionnée en faveur de l'Ukraine ou de la Crimée? Avait-il agité le spectre de sanctions accrues envers les oligarques et les intérêts russes ? Avait-il évoqué le sort des homosexuels tchétchènes, et selon quelles modalités précises?

On ne saura rien de tout cela. Versailles n'est pas un cadre très propre à satisfaire le goût du peuple pour le secret des cartes.

Macron, tout comme Poutine, nous dit-on, sont des «pragmatiques », des « réalistes ». Un concours de sourires glacés et quelques plans sur des mâchoires serrées ont fait provisoirement l'affaire, – jusqu'à quand?

Évidemment, toute cette comédie, ces jeux d'apparence, sont d'une parfaite futilité.

Macron est un micron, face à l'étendue des steppes, et son inexpérience ne lui a sans doute pas encore permis de se mesurer à la profondeur de l'espace russe.

Pour rester dans le domaine géographique, la superficie de la Russie dépasse 17 fois celle de la France. Beaucoup de ces terres lointaines et froides sont, certes, difficilement exploitables, du moins tant que le réchauffement climatique n'aura pas rempli son office. Mais les ressources potentielles sont immenses, et elles vaudront un jour plus que de l'or, dans une planète surpeuplée, au voisinage d'une Chine apoplectique, engorgée, polluée...

Un aspect crucial, géostratégique, de l'immensité russe est qu'elle touche à l'Amérique du Nord par les Aléoutiennes, et qu'elle relie d'un trait continu l'Europe à la Chine. Saint Pétersbourg et le Kamtchatka sont situés sur les deux côtés opposés d'un monde que les Russes se plaisent à nommer « eurasiatique ».

Veiller sur des intérêts géostratégiques aussi étendus, complexes, fragiles et menacés, demande une détermination sans faille, un pouvoir plus que fort, des polices secrètes et sans pitié, fort peu de complaisances « démocratiques », des armements nucléaires et divers, et une paranoïa assidue pour tout ce qui concerne la survie même de « l'âme russe » dans les contrées « eurasiatiques ».

La paranoïa géostratégique de « l'empire russe » n'est pas nouvelle... Elle habite depuis plusieurs siècles l'inconscient du peuple russe et sur-détermine l'attitude générale du moindre apparatchik, quels que soient les gouvernements du moment, tsariste, staliniste, brejnévien ou poutiniste.

Je ne vois pas que la petite chansonnette de Macron le centriste puisse ébranler l'ours russe de quelque manière que ce soit.

Un tableau de maître a saisi un moment de « scandale », lors de la visite de Pierre le Grand à Versailles, lorsque ce géant de 2 mètres a pris dans ses bras l'héritier des Bourbons, âgé de huit ans.

Les Russes, c'est ainsi qu'ils considèrent les Français : des enfants de huit ans.

L'histoire russe et pleine d'histoires épouvantables. Stalingrad, Leningrad, ou la Kolyma donnent une idée de ce que les Russes ont pu endurer, de la part d'envahisseurs extérieurs, ou de la part de leurs propres gouvernements. Tout est possible, absolument tout, dans ce pays immense.

Le « Temps des Troubles » évoque emblématiquement ce à quoi on peut s'attendre, en Russie, dès que l'on s'approche de la verticale du pouvoir.

La succession d'Ivan IV, dit le Terrible, ne se passa pas très bien. Il avait déjà tué son fils aîné en lui fracassant la tête d'un coup de sceptre, alors que celui-ci essayait de protéger sa femme enceinte de ses voies de fait. Il mourut fou, empoisonné au mercure. Les deux fils qui lui survécurent, moururent bientôt dans des circonstances non élucidées.

Le fils cadet, Dimitri était censé être mort à Ouglitch, en 1591, mais l'était-il vraiment ? Sa mère, Maria Fiodorovna Nagaïa, dernière épouse d'Ivan IV, attesta que non. Elle reconnut formellement comme son fils l'homme, nommé « Dimitri », qui entra en vainqueur à Moscou en 1605, – après la mort subite de Boris Godounov, le tsar du moment, suivi de l'assassinat de sa femme et de son fils.

« Dimitri », vrai ou faux, avait des idées avancées. Il voulait améliorer la condition des paysans. Mais il était aussi un peu trop « catholique » pour les boyards.

Le « Récit du sanglant et terrible massacre dans la ville de Moscou en 1606 »i met en scène la mort de ce « Dimitri ».

« Dimitri, se voyant poursuivi par les rebelles, se jette par la fenêtre. Les boyards achevèrent le prince. Mutilé il fut traîné sur la place publique comme si c'était un chien mort, ou de la charogne, et laissé là sur une estrade de planches, nu, déchiré et couché sur le cadavre de son favori, Basmanoff. La princesse, les seigneurs et les nobles polonais furent dépouillés. Le prince Vassili Chouiski fut élu. On affirma que Dimitri était un moine défroqué. Son nom véritable était Grégoire Otrepief. Il était sorcier, hérétique, n'observant ni fêtes, ni jeûnes. Il avait conspiré avec le pape contre la religion du pays. Il avait traité les boyards avec mépris. Il avait commandé un trône doré avec six lions en argent massif doré. Il avait profané les vierges vouées au service de Dieu, avait violé une des filles de Boris Fédorovitch [Godounov], et on l'accusait d'avoir célébré ses noces le jour de saint Nicolas, et d'avoir eu l'image de la Sainte Vierge suspendu au chevet de son lit nuptial. »

Ah ! L'âme russe !

iIsaac Massa. Récit du sanglant et terrible massacre dans la ville de Moscou en 1606. (1859)

mercredi 26 avril 2017

Un âge d'angoisse

« Déjà bien avant 1933, quelque chose comme une odeur de roussi flottait dans l'air » écrivait , peu après la 2ème Guerre mondiale, Carl Gustav Jungi, en republiantune collection de ses textes datant des années 20, 30 et 40.

Un euphémisme peut cacher une vérité. Il y a cent ans, en 1917, dans les tranchées de la Grande Guerre, diverses odeurs planaient au-dessus des morts et des vivants, et le roussi était sans doute la moins difficile à supporter.

Que Marine Le Pen soit crédité de 40% d'intention de votes pour le 2ème tour de l'élection présidentielle en France, et que d'aucuns puissent même évoquer sa possible victoire (horresco referens), face à un candidat comme Macron, transparent, mince, inexpérimenté, imbu de lui-même, déjà gaffeur, sent aussi comme une odeur de roussi.

Ou pire encore.

L'humaine mémoire est à la fois courte et longue. Courte, dans sa course à l'immédiat, sa fascination pour l'événement. Longue par ses racines dans l'humus des cultures, dans l'inconscient des peuples, profonde et inoubliable par sa pénétration dans l'ADN mémoriel.

Toutes les horreurs dans l'Histoire, tous les massacres, tous les viols, toutes les guerres, toutes les infamies, commises ici ou là, dans le monde, ont laissé et laisseront des traces profondes, mnésiques, dans l'âme de chacun, n'en doutons pas.

Jung l'atteste :

« Une chose laide engendre quelque chose de vil dans notre âme. On s’indigne, on réclame le châtiment du meurtrier à grands cris, de façon d’autant plus vive, passionnée et haineuse, que les étincelles du mal braillent plus furieusement en nous.
C’est un fait indéniable que le mal commis par autrui a vite fait de devenir notre propre vilenie, précisément en vertu du redoutable pouvoir qu’il possède d’allumer ou d’attiser le mal qui sommeille dans notre âme.
Partiellement, le meurtre a été commis sur la personne de chacun, et, partiellement, chacun l’a perpétré. Séduits par la fascination irrésistible du mal, nous avons contribué à rendre possible cet attentat moral dont est victime l’âme collective […]

Sommes-nous moralement indignés ? Notre indignation est d’autant plus venimeuse et vengeresse que la flamme allumée par le mal brûle plus fortement en nous.
Personne n’y échappe, car chacun est tellement pétri d’humaine condition et tellement noyé dans la communauté humaine, que n’importe quel crime fait briller secrètement, dans quelque repli de notre âme aux innombrables facettes, un éclair de la plus intime satisfaction… qui déclenche, il est vrai — si la constitution morale est favorable — une réaction contraire dans les compartiments avoisinants. »ii

Lorsque des centaines de milliers de morts, en Syrie, au Yémen, au Soudan, et dans bien d'autres pays, se mettent à hanter inconsciemment les consciences, le terreau terrible, l'humus de l'horreur, prépare lentement, sûrement, sa germination. Lorsque, jour après jour, des migrants se noient dans l'eau bleue de la Méditerranée, dans l'indifférence sourde, quelque chose de fondamental opère sa silencieuse chimie dans l'âme gavée des peuples alourdis.

Ils n'arrivent pas, pourtant, ces migrants, sur la riante Côte d'azur, où le vote Le Pen va faire un malheur. Mais ils arrivent, par d'autres barques, dans la mémoire hantée des peuples, – et même le Styx n'est pas une barrière sûre.

Quelque chose se prépare. Peut-être pas cette fois-ci. Mais pourquoi pas, par exemple, dans cinq années ? – quand un Macron, démonétisé après son incapacité prévisible à résoudre d'inextricables problèmes économiques et sociaux devra affronter des urnes plus fatales.

Une vague de pessimisme balaye le monde occidental depuis le début du 3ème millénaire. La chute abyssale de la confiance, la corruption des clercs, la trahison des politiques, la poursuite du lucre, et surtout l'absence du sens, s'abattent sur des esprits mal informés, perdus dans la complexité, l'absence de tout soleil clair.

Il n'y aura pas de solution nationale à des problèmes de portée mondiale. Pourtant, les populismes nationalistes prolifèrent. La planète est déjà trop petite, et tous ils proposent de la rapetisser encore plus, de l'étrangler en la parsemant de cloisons, de murs, de barbelés.

Un sentiment d'être étranger à ce monde fait d'empilements de nationalismes étriqués m'étreint.

Il fut un temps de crise utile à évoquer aujourd'hui, me semble-t-il, celui des derniers siècles de l'empire romain.

Le paganisme se mit à décliner, en même temps que les vertus romaines. Une idéologie étrange, venue d'Orient se mit à occuper les esprits. Les gnostiques chrétiens prêchaient la fin du monde ancien, ils se proclamaient « un peuple élu étranger », revendiquaient « une connaissance étrangère », et voulaient habiter une terre « nouvelle » et « étrangère ». L’Épître à Diognète donne une idée de ce sentiment d'étrangeté dans un monde finissant : « Ils résident chacun dans leur propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés (…) Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. »

On pourrait retourner ces paroles comme un gant.

La crise du paganisme romain d'alors trouve un parallèle avec la crise des valeurs chrétiennes, humanistes, aujourd'hui. Les grands récits sont morts, dit-on.

Un nouveau grand récit émerge.

Mais il sent le roussi.

Ou pire encore.

i C.G. Jung. Aspects du drame contemporain (1947).

iiIbid.

Un âge d'angoisse

« Déjà bien avant 1933, quelque chose comme une odeur de roussi flottait dans l'air » écrivait , peu après la 2ème Guerre mondiale, Carl Gustav Jungi, en republiantune collection de ses textes datant des années 20, 30 et 40.

Un euphémisme peut cacher une vérité. Il y a cent ans, en 1917, dans les tranchées de la Grande Guerre, diverses odeurs planaient au-dessus des morts et des vivants, et le roussi était sans doute la moins difficile à supporter.

Que Marine Le Pen soit crédité de 40% d'intention de votes pour le 2ème tour de l'élection présidentielle en France, et que d'aucuns puissent même évoquer sa possible victoire (horresco referens), face à un candidat comme Macron, transparent, mince, inexpérimenté, imbu de lui-même, déjà gaffeur, sent aussi comme une odeur de roussi.

Ou pire encore.

L'humaine mémoire est à la fois courte et longue. Courte, dans sa course à l'immédiat, sa fascination pour l'événement. Longue par ses racines dans l'humus des cultures, dans l'inconscient des peuples, profonde et inoubliable par sa pénétration dans l'ADN mémoriel.

Toutes les horreurs dans l'Histoire, tous les massacres, tous les viols, toutes les guerres, toutes les infamies, commises ici ou là, dans le monde, ont laissé et laisseront des traces profondes, mnésiques, dans l'âme de chacun, n'en doutons pas.

Jung l'atteste :

« Une chose laide engendre quelque chose de vil dans notre âme. On s’indigne, on réclame le châtiment du meurtrier à grands cris, de façon d’autant plus vive, passionnée et haineuse, que les étincelles du mal braillent plus furieusement en nous.
C’est un fait indéniable que le mal commis par autrui a vite fait de devenir notre propre vilenie, précisément en vertu du redoutable pouvoir qu’il possède d’allumer ou d’attiser le mal qui sommeille dans notre âme.
Partiellement, le meurtre a été commis sur la personne de chacun, et, partiellement, chacun l’a perpétré. Séduits par la fascination irrésistible du mal, nous avons contribué à rendre possible cet attentat moral dont est victime l’âme collective […]

Sommes-nous moralement indignés ? Notre indignation est d’autant plus venimeuse et vengeresse que la flamme allumée par le mal brûle plus fortement en nous.
Personne n’y échappe, car chacun est tellement pétri d’humaine condition et tellement noyé dans la communauté humaine, que n’importe quel crime fait briller secrètement, dans quelque repli de notre âme aux innombrables facettes, un éclair de la plus intime satisfaction… qui déclenche, il est vrai — si la constitution morale est favorable — une réaction contraire dans les compartiments avoisinants. »ii

Lorsque des centaines de milliers de morts, en Syrie, au Yémen, au Soudan, et dans bien d'autres pays, se mettent à hanter inconsciemment les consciences, le terreau terrible, l'humus de l'horreur, prépare lentement, sûrement, sa germination. Lorsque, jour après jour, des migrants se noient dans l'eau bleue de la Méditerranée, dans l'indifférence sourde, quelque chose de fondamental opère sa silencieuse chimie dans l'âme gavée des peuples alourdis.

Ils n'arrivent pas, pourtant, ces migrants, sur la riante Côte d'azur, où le vote Le Pen va faire un malheur. Mais ils arrivent, par d'autres barques, dans la mémoire hantée des peuples, – et même le Styx n'est pas une barrière sûre.

Quelque chose se prépare. Peut-être pas cette fois-ci. Mais pourquoi pas, par exemple, dans cinq années ? – quand un Macron, démonétisé après son incapacité prévisible à résoudre d'inextricables problèmes économiques et sociaux devra affronter des urnes plus fatales.

Une vague de pessimisme balaye le monde occidental depuis le début du 3ème millénaire. La chute abyssale de la confiance, la corruption des clercs, la trahison des politiques, la poursuite du lucre, et surtout l'absence du sens, s'abattent sur des esprits mal informés, perdus dans la complexité, l'absence de tout soleil clair.

Il n'y aura pas de solution nationale à des problèmes de portée mondiale. Pourtant, les populismes nationalistes prolifèrent. La planète est déjà trop petite, et tous ils proposent de la rapetisser encore plus, de l'étrangler en la parsemant de cloisons, de murs, de barbelés.

Un sentiment d'être étranger à ce monde fait d'empilements de nationalismes étriqués m'étreint.

Il fut un temps de crise utile à évoquer aujourd'hui, me semble-t-il, celui des derniers siècles de l'empire romain.

Le paganisme se mit à décliner, en même temps que les vertus romaines. Une idéologie étrange, venue d'Orient se mit à occuper les esprits. Les gnostiques chrétiens prêchaient la fin du monde ancien, ils se proclamaient « un peuple élu étranger », revendiquaient « une connaissance étrangère », et voulaient habiter une terre « nouvelle » et « étrangère ». L’Épître à Diognète donne une idée de ce sentiment d'étrangeté dans un monde finissant : « Ils résident chacun dans leur propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés (…) Toute terre étrangère leur est une patrie et toute patrie une terre étrangère. »

On pourrait retourner ces paroles comme un gant.

La crise du paganisme romain d'alors trouve un parallèle avec la crise des valeurs chrétiennes, humanistes, aujourd'hui. Les grands récits sont morts, dit-on.

Un nouveau grand récit émerge.

Mais il sent le roussi.

Ou pire encore.

i C.G. Jung. Aspects du drame contemporain (1947).

iiIbid.

Les crocodiles mordent, le fretin frétille

Jules Michelet a écrit en 1864 un livre court, étrange et, somme toute, visionnaire.

Son titre ? « Bible de l'humanité ».

Son sujet ? L'avenir des religions, considérées dans leur ensemble.

Son angle d'attaque? La comparaison, sous ce rapport, entre Orient et Occident, matière notoirement délicate.

« Mon livre naît en plein soleil chez les fils de la lumière, les Aryas, Indiens, Perses et Grecs. » affirme Michelet. Adieu brouillards, au revoir sombres nuées. La lumière, la lumière.

Il s'agit de revenir à l'aube du monde, qui est peut-être le mieux célébrée dans les Védas. Il s'agit d'évoquer une « Bible de lumière », non une Bible de verbe.

Avec tous les risques de mal-entendre ce que l'on croit voir, trop naturellement.

Il s'agit surtout, pour Michelet, corseté dans un siècle colonialiste et impérialiste, de sortir autant que possible de la prison conceptuelle d'idées étouffantes, il s'agit de fuir de trop convenus clichés.

« Tout est étroit dans l'Occident. La Grèce est petite : j'étouffe. La Judée est sèche : je halète. Laissez-moi un peu regarder du côté de la haute Asie, vers le profond Orient. »

Michelet halète !

C'est un homme qui a pourtant du souffle. L'on peut comprendre que son ode à la lumière vient d'une sorte d'asthme de l'âme.

Cent cinquante ans après Michelet, son cri naïf m'émeut, et je crois que ce halètement signale un possible souffle court, qui vaut pour toute l'époque, je pense, aggravé d'un facteur ou deux.

Cent cinquante ans après Michelet, on voudrait dire à notre tour: « Moi aussi je halète. Moi aussi j'étouffe. »

On voudrait ouvrir la poitrine aux souffles. S'emplir les rétines de lumière. Mais où sont les vents du large ? Où est l'aube ?

L'Occident est aujourd'hui, bien plus que hier, en crise. Mais l'Orient n'est sans doute guère mieux loti. On est à peu près persuadé de l'absence d'horizon à l'ouest d’Éden. Mais on ne croit certes non plus à la profondeur supposée de la haute Asie. On est seulement sûr de la minceur de la croûte terrestre, sous laquelle gronde un soleil de lave.

J'aimerais dire aujourd'hui à mon tour :

Tout est étroit dans ce monde. La planète est trop petite : j'étouffe. L'Occident ? L'Orient ? L'Eurasie ? Des idées démodées. Des slogans simples et faux.

Les penseurs du présent me pèsent : je suffoque. La haute respiration des peuples paraît encore trop sifflante, rauque, corsetée... Tout est sec, tout est crevassé, tout est en poussière.

L'eau manque, l'air est rare.

Rien n'est jamais profond dans les marigots encombrés, où se mordent aimablement les crocodiles, pendant que le fretin frétille.

jeudi 13 avril 2017

Un dimanche des Rameaux en Égypte

Deux églises coptes viennent de subir des attaques-suicides en Égypte, pendant le dimanche des Rameaux. Cette fête chrétienne rappelle le jour où Jésus, monté sur un âne, fit son entrée à Jérusalem, et fut fêté par des habitants en liesse, agitant des rameaux et des palmes en signe d'enthousiasme. Ce succès populaire ne dura guère, et Jésus fut peu après condamné à mort, et crucifié le vendredi suivant.

Loin de toutes ces références, sans doute, les djihadistes sont venus déterminés, à Tanta et à Alexandrie, et les détecteurs de métaux et les gardes armés n'ont rien pu empêcher. Il leur a suffi de se faire exploser au milieu de la foule des fidèles.

La politique du président égyptien Abdel Fattah el-Sissi est sans doute pour quelque chose dans la radicalisation de Daech dans ce pays. Mais beaucoup d'autres causes, plus lointaines, plus profondes, ont évidemment contribué à ce énième attentat, qui sera suivi d'autres, pendant longtemps encore.

Le djihad mondialisé semble décidément pouvoir frapper à peu près n'importe où dans le monde, en choisissant de préférence des cibles faibles, et en cherchant à envenimer autant que possible la haine et la rage, et à installer pour longtemps le ressentiment entre les peuples, entre les religions.

Le New York Timesi a produit un éditorial sur ce sujet, et sa conclusion vaut d'être citée, car elle illustre comment un certain éclat de conscience peut s'accompagner d'une tenace ambiguïté, ainsi que d'une certaine confusion :

« The struggle against terrorism is not a « war » that can be won if only the right strategy is found. It is an ongoing struggle against enormously complex and shifting forces that feed on despair, resentment and hatred, and have the means in a connected world to spread their venom far and wide. »

Les éditorialistes du New York Times ne définissent pas ce djihad comme étant une « guerre» qui pourrait être gagnée grâce à une stratégie appropriée, mais comme un « combat » qui met en jeu des forces d'une « énorme complexité », se nourrissant du désespoir, du ressentiment et de la haine.

Mais ils n'ont pas un seul mot pour tenter de définir cette « complexité » ou pour essayer d'approfondir l'origine de ce « désespoir » et de cette « haine ». Ils se contentent de recommander au lecteur de ne pas céder lui-même au désespoir, à la panique ou à la haine.

Le « combat » contre le djihadisme, ce combat qui n'est pas une « guerre », a en effet des causes « extraordinairement complexes », mais à la vérité pas complètement inanalysables. La politique des puissances occidentales dans cette particulière région du monde (le « Levant »), depuis disons un siècle, pour ne pas remonter plus haut, est certainement l'un des facteurs de cette « complexité extraordinaire ». Il suffit d'un regard assez rapide sur l'histoire de ce siècle pour apprécier tout le poids de la responsabilité qui incombe à des pays comme l'Angleterre ou comme la France, après s'être partagé les dépouilles de l'Empire Ottoman dans les suites de la 1ère guerre mondiale.

Que la décolonisation, après la 2ème guerre mondiale, ne se soit pas non plus toujours passée dans les meilleures conditions, relève de l'euphémisme.

Que, par la suite, cette région du « Levant » ait eu à subir de plein fouet les conséquences de la guerre froide, et l'implication intéressée de puissances comme les États-Unis et l'URSS ne prête pas non plus à discussion.

Ce que nous observons alors, aujourd'hui, n'est semble-t-il qu'un épisode supplémentaire d'une fort longue « série » d'événements, dont on peut estimer qu'elle occupera pendant quelques siècles encore une position en vue dans la télé-réalité mondialisée.

Le New York Times ne peut pas, à l'évidence, faire un cours d'histoire, et récapituler à chaque fois tous les malheurs du monde dans chacun de ses éditoriaux. Mais il me semble que la focalisation stylistique de cet article particulier sur le « désespoir », la « haine » et le « ressentiment » des djihadistes mériterait au moins un début de reconnaissance de la profonde implication et de la responsabilité subséquente des « puissances » occidentales dans cette tragédie plus que centenaire.

Bien entendu, la tâche de l'écriture sur ces sujets est très difficile, mais elle n'est pas si « extraordinairement complexe ». La preuve, c'est que même un Donald Trump, avec la simplicité qu'on lui connaît, est capable d'en traiter certains aspects à coup de tweets.

Le porte-parole de la Maison Blanche a dû récemment s'excuser publiquement pour avoir affirmé un peu vite que même Hitler n'avait pas utilisé d'armes chimiques pendant la 2ème guerre mondiale, cette affirmation à la fois fantaisiste et scandaleuse à beaucoup d'égards, lui permettant de mieux accuser la gravité des crimes d'Assad, et de justifier d'autres bombardements en Syrie, accentuant la confusion générale, et rendant plus difficile encore la perception d'une possible issue politique.

On peut rêver (sans y croire un seul instant, bien sûr) qu'un jour la Maison Blanche, le 10 Downing St, le Kremlin et l’Élysée se décident à « s'excuser » (la repentance est à la mode) pour les politiques du « grand jeu » (Great Game) déployées au Moyen Orient tout au long du dernier siècle.

On pourrait imaginer bien d'autres choses encore, puisqu'on est dans l'utopie, comme un concile mondial (et permanent) des monothéismes pour enfin trouver un modus vivendi, et une reconnaissance mutuelle de croyances, qui en somme partagent l'essentiel, en théorie.

On pourrait imaginer enfin des peuples décidés à se rendre un peu moins faciles à rouler dans la farine des manipulations politiques, et moins enclins à gober sans esprit critique les médias serfs.

Par exemple, les peuples pourraient se rappeler un peu mieux les éléments significatifs de leur propre histoire, les saillances et les sibilances de leur mémoire longue.

Or, précisément, l'Égypte n'en manque pas, de mémoire longue.

L'islam n'a que treize siècles d'existence, le christianisme vingt siècles et le judaïsme mosaïque environ trente deux siècles. Deux mille ans avant l'apparition du judaïsme, l’Égypte ancienne possédait déjà une religion fort élaborée, dans laquelle la question essentielle n'était pas celle d'une opposition abstraite entre « monothéisme » et « polythéisme », mais plutôt la dialectique profonde de l'Un (le Dieu créateur, originaire), et du Multiple (la myriade de Ses manifestations, de Ses noms).

Les Textes des sarcophages, qui font partie des plus anciens textes écrits de l'humanité, indiquent que le Dieu créateur a déclaré : « Je n'ai pas ordonné que (l'humanité) fasse le mal (jzft) ; leurs cœurs ont désobéi à mes propos. »ii L'égyptologue Erik Hornung qui cite ce texte en donne l'interprétation suivante : les êtres humains sont responsables de ce mal, ainsi que leur naissance dans l'obscurité qui permet au mal de s'insérer dans leurs cœurs.

Les Dieux de l'Égypte peuvent se montrer terrifiants, imprévisibles, mais contrairement aux hommes, ils sont incapables de faire le mal. Même Seth, le meurtrier d'Osiris, n'était pas l'incarnation du Mal absolu. Seth jouait sa partition dans l'ordre du monde vivant. « La bataille, la confrontation constante, la confusion, et la remise en question de l'ordre établi, actions dans lesquelles s'engagea Seth, sont des caractéristiques nécessaires du monde existant et du désordre limité qui est essentiel à un ordre vivant. Les dieux et les hommes doivent cependant veiller à ce que le désordre n'en arrive jamais à renverser la justice et l'ordre ; telle est la signification de leur obligation commune à l'égard de maât. »iii

Il faut ici prendre un moment pour préciser ce qu'était le concept de maât dans l’Égypte ancienne. Hornung résume ainsi : «  Maât est l'ordre, la juste mesure des choses, qui sous-tend le monde ; c'est l'état parfait vers lequel nous devons tendre et qui est en harmonie avec les intentions du Dieu créateur (…) Tel l’ « œil d'Horus » blessé et perpétuellement soigné, maât symbolise cet état premier du monde. »iv

Les Égyptiens considéraient que le maât était une substance par laquelle vivait le monde entier, les vivants et les morts, les dieux et les hommes. Dans les Textes des Sarcophages on trouve cette expression : les dieux « vivent sur maât ».

Concept abstrait, maât dispose aussi d'une représentation symbolique, sous la forme d'une déesse assise portant sur la tête le hiéroglyphe d'une plume d'autruche. Le pharaon Ramsès II est représenté offrant cette image de maât au Dieu Ptah.

L'offrande de maât a une forte charge de sens, même si les dieux n'ont pas besoin des dons des hommes. Ce que les dieux veulent c'est être ressentis dans le cœur des hommes, car c'est ainsi que leur œuvre de création peut acquérir sa véritable signification.

Maât a été émanée du Dieu créateur lors de la création, et c'est par l'intermédiaire des hommes que maât doit revenir à la divinité. C'est ainsi que maât représente, dans la religion égyptienne, l'association, ou l'on pourrait dire « l'alliance » originaire de Dieu et de l'homme.

Le silence des hommes, leur indifférence sont, à l'inverse, des caractéristiques du « non-existant ». Ce silence, cette indifférence, témoignent alors de leur néant.

J'imagine que les corps horriblement déchiquetés par les explosions à Alexandrie et Tanta sont un peu à l'image du corps démembré d'Osiris. Isis (la déesse, pas le daech), par la force de son esprit, par la puissance de sa « magie », a permis la résurrection d'Osiris.

Mais qui ressuscitera les victimes des attentats de dimanche?

La symbolique des Rameaux appelle celle de Pâques, qui est aussi celle de la résurrection d'un Dieu. Cela vaut pour les croyants chrétiens.

Mais qui parlera pour les autres, tous les autres ?

Quelles métaphores proposer au monde dans son ensemble, qui puissent laïciser et mondialiser l'idée géniale et consolante de « résurrection » ?

Quelle parole actuelle surmontera l'absence totale du sens, l'abyssale absurdité, la violence dégorgeant de haine ?

Les métaphores religieuses dont je parsème ce texte peuvent-elles s'appliquer utilement à une analyse froide de la situation internationale ?

A priori, non.

Pourtant, je ne vois plus aujourd'hui, dans un contexte de nullité du discours politique, que cette manière rhétorique pour inciter à prendre de la hauteur, à respirer plus largement, à mettre les choses dans un soleil de mots.

La scène internationale est occupée par de sinistres pitres, des tyrans divers et variés, des clowns qui ne font certes pas rire, des tueurs aux yeux glacés.

Alors il faut les chercher ailleurs que dans la politique, les métaphores qui portent du sens, les utopies qui pourraient s'incarner dans les rêves.

La symbolique de l’Égypte ancienne rejoint d'une manière étonnamment complice les croyances chrétiennes. Et aujourd'hui, à nouveau, du sang égyptien coule dans le Delta du Nil, des corps sont violemment démembrés, et nous cherchons avidement à discerner l'Esprit d'Isis volant au-dessus des corps ensanglantés.

Nous cherchons désespérément l'Esprit de maât, cet Esprit qui est aussi, peut-être, si les (grands) esprits ont effectivement vocation à se rejoindre, l'Esprit qu'une colombe incarna jadis, fameusement.

iÉdition du 12 avril 2017

iiErik Hornung. Les Dieux de l’Égypte. 1971

iiiIbid.

ivIbid.

vendredi 7 avril 2017

La cocotte-minute mondiale

La modernité, on l'a déjà noté dans ce blog, est profondément gnostique. Le monde est mauvais et injuste, pensent les philosophes modernes à l'unisson en la matière. Weil, Arendt, Voegelin, Jonas reprennent à leur façon l'antienne indémodable de la gnose, qui ponctue depuis longtemps les siècles et dont l'origine remonte jusqu'à Zoroastre, et même bien plus avant, aux luttes avestiques des Dieux selon les lois du combat éternel du Bien et du Mal.

Que les modernes soient en fait aussi peu « modernes » dans les fondements de leur pensée, ne semblent guère les gêner. Ils sont trop occupés à ouvrir avec des forces nouvelles ce chemin très ancien.

Pour Bruce Bégout, le nihilisme gnostique des modernes signifie « extinction de la vie, maladie de la puissance, lassitude et renoncement » mais aussi « refus morveux de la transcendance, des valeurs immémoriales de l'unum, verum, bonum. » i

Le nihilisme moderne se base sur « la conviction profonde que le néant est une force, non plus un état ».ii La force gnostique est employée au service d'une « dévalorisation sensible et symbolique du monde ». Il s'agit de mettre le monde à terre, et de s'en échapper par tous les moyens. « La rationalité moderne loin de mettre fin à l'attitude de méfiance vis-à-vis du monde sensible et terrestre, l'a accentuée en colonisant ce monde censé être mis pour la première fois en valeur par des processus qui lui sont étrangers : la rationalité technicienne, l'idée de profit, et d'accumulation infinie. Il n'est donc pas étonnant que le sentiment d'être étranger au monde s'accentue dans une culture de la mondialisation sans monde, dans la culture marchande et technique basée sur une flux perpétuel des récits, images et informations (…) Le gnosticisme acosmique et nihiliste n'est plus une doctrine ou un état d'esprit, c'est devenu une réalité objective. Il y a plus de gnosticisme dans un composant électronique que dans les manuscrits de Nag-Hammadi. »iii

C'est dire !

Si la modernité est gnostique, on peut en déduire qu'elle est aussi complètement déchristianisée, puisque, historiquement, le christianisme s'est bâti sur une lutte séculaire, jamais complètement gagnée, contre les idées gnostiques.

Mais il semble que la modernité ait décidé de donner la victoire aux gnostiques, et de renvoyer les idées chrétiennes aux rayons encombrés des bibliothèques.

Le christianisme a pu sentir les menaces du Mal, les théoriser même (comme un "manque", une absence du Bien) mais il n'a jamais pensé que le monde serait entièrement dominé par la présence du Mal. Il y a cette idée fondamentale, biblique, que le monde est d'abord beau et bon, comme en témoigne ce qu'on en dit dans la Genèse.

Qu'il y ait un certain nombre de problèmes de fonctionnement dans le monde tel qu'il est, personne ne songe à le nier. Mais la question-clé reste: est-ce que le Mal est au cœur même du monde, est-ce qu'il en est l'essence, le moteur intime, ou bien n'est-il que l'ombre de nos manques, la trace de nos cécités, la conséquence de notre endormissement ?

Si l'on opte pour cette seconde position, prenant ainsi le contre-pied des modernes, des gnostiques et des nihilistes, l'on peut se dire avec confiance que tout peut changer, à tout moment, ici et maintenant. Toujours, tout est encore à faire, le monde est pour longtemps dans l'enfance. Il reste à l'humanité des siècles de siècles, des millions d'années pour parfaire sa compréhension d'elle-même, pour jouer au mieux sa partition cosmique.

Au regard de la paléontologie, l'humanité, considérée comme un phylum, a encore des âges et des ères devant elle pour trouver son épanouissement. Ses errements actuels, ses difficultés politiques, économiques, sociales, apparemment insurmontables, quelle est la probabilité de leur durée de vie ? Des décennies, quelques siècles ? Plus encore?

Poussière d'âge, à l'échelle géologique, à l'échelle cosmique.

Raisonnons par millénaires, pour avoir la vue large. L'âge de pierre, l'âge de bronze, l'âge de l'écriture ont marqué le rythme initial, qui aujourd'hui s'accélère. Qui ne voit que l'âge futur de la planète Terre exigera des paradigmes encore inouïs ? Ni l'atome, ni l'énergie sombre, ni les trous noirs, ni la biologie génétique ne suffiront à occuper l'âme des peuples, les habitants compressés d'une terre rapetissée à l'échelle des nanosecondes.

Les futurs paradigmes n'auront rien à voir avec les théories et les -ismes, peut-on supputer.

Il faudra trouver autre chose, de l'ordre de l'évidence, du signe soudain, de la claire intuition, de la vision partagée, de la communauté des enthousiasmes, de l'union des énergies. Sacré défi.

Une métaphore me vient à l'esprit, celle des hyphes. Ces radicelles peuvent atteindre la taille de forêts entières. Silencieuses, épaisses de quelques microns, ces cheveux souterrains réconcilient les champignons et les arbres, en les faisant communier de la même sève.

La métaphore des hyphes peut s'appliquer aux idées et aux hommes. Les champignons sont apparemment petits, modestement sis au pied des arbres, mais ils sont par leurs hyphes l'internet de la forêt, le liant indispensable, communiquant information et nourriture, jusqu'à l'orgueilleuse canopée.

Quels seraient les hyphes de l'humanité ? Les idées. Non les idées mêmes, les idées prises une à une, qui sont parfois meurtrières, s'opposant frontalement alors les unes aux autres. Mais les idées d'idées, les idées du second degré (des « méta-idées ») capables de propulser les idées du premier degré au-dessus de la sphère agonistique. Les méta-idées ne sont pas des idées qui écrasent leurs concurrentes, mais qui les mettent en parallèle, les dialectisent, les enrichissent, les transcendent.

L'humanité est bien capable d'engendrer des méta-idées géniales, le jour venu, surtout quand la pression de la cocotte-minute planétaire deviendra intolérable.

iBruce Bégout. Les récidives de la gnose. Esprit Mars-Avril 2014

iiIbid.

iiiIbid.

Les plagiats grecs et l'avenir de la pensée

Le sens originaire du mot plagiat désignait « l'action de vendre ou d'acheter comme esclave une personne libre ». Le Littré en donne cet exemple : « Arnauld du Tilh a été condamné pour avoir commis sept grands crimes, fausseté de nom, supposition de personne, adultère, rapt, sacrilège, larcin, plagiat ; ce dernier crime est celui qu'on commet en retenant une personne qui est en puissance d'autrui (Guyot de Pitaval, Causes célèbres, I, 49) ».

Cette acception est aujourd'hui inusitée. Le mot ne s'emploie plus désormais que dans un contexte littéraire, artistique ou scientifique.

Mais la métaphore originaire reste paradoxale : si « plagier » c'est rendre « esclaves » des idées « libres », il faut les libérer à nouveau en leur rendant leur droit à la circulation. Ce qui peut inciter à les citer plus encore !

C'est ce que j’aimerais faire ici à propos de quelques idées grecques...

Un évêque palestinien, né en 265 et mort en 339, Eusèbe de Césarée, reconnu comme « Père de l’Église », a porté une charge sévère contre les multiples plagiats et emprunts faits par les Grecs aux nombreux peuples qui les avaient précédé dans la recherche des idées.

L'intention d'Eusèbe était apologétique. Elle visait à amoindrir le prestige de la philosophie grecque pour conforter d'autant celui de la religion chrétienne.

« Les Grecs ont pris aux Barbares la croyance à des dieux multiples, les mystères, les initiations, et en outre les relations historiques et les récit mythiques sur les dieux, les physiologies allégorisantes des mythes et toute l'erreur idolâtrique.»i

Le pillage ne s'arrête pas là. Les Grecs volent tout le monde et se volent entre eux.

« Les Grecs ont accaparé les opinions hébraïques et ont pillé les reste des sciences chez les Égyptiens et les Chaldéens comme chez les autres nations barbares, et maintenant on les prend à se dérober mutuellement leur réputation d'écrivain. Chacun d'eux par exemple a volé à son voisin des passions, des idées, des développements entiers et s'en est paré comme d'un labeur personnel. »ii

Eusèbe prend appui sur le témoignage de Clément d'Alexandrie : « Nous avons prouvé que la manifestation de la pensée grecque avait été illuminée par la vérité que nous ont donnée les Écritures (…) et qu'avait passé jusqu'à eux le vol de la vérité ; eh bien ! Dressons les Grecs les uns contre les autres comme témoin de ce vol. »iii

Il n'y en a pas un pour racheter l'autre. C'est un véritable massacre. Les noms les plus prestigieux de la pensée grecque sont mis au pilori du déshonneur.

Clément d'Alexandrie cite « les expressions d’Orphée, d’Héraclite, de Platon, de Pythagore, d'Hérodote, de Théopompe, de Thucydide, de Démosthène, d'Eschine, de Lysias, d'Isocrate et de cent autres qu'il serait superflu d'énumérer. »iv

Porphyre, lui aussi, accuse Platon d'avoir été un plagiaire dans son Protagoras.

L'accusation est nette, précise et dévastatrice. « Toute la fameuse culture philosophique des Grecs, leurs premières sciences, leur orgueilleuse logique ont été par eux empruntée aux Barbares. »v

Il faut en conclure, dit alors Eusèbe, que c'est la théologie hébraïque qu'il faut préférer, et que la philosophie des Grecs doit être mise au second rang, puisque ce n'est qu'un ramassis de plagiats.

Le fameux Pythagore lui-même est allé à Babylone, en Égypte, dans toute la Perse. Il a tout appris auprès des mages et des prêtres. Il est même allé s'instruire auprès des Brahmanes, dit-on. Des uns il put apprendre l'astrologie, des autres la géométrie et d'autres encore l'arithmétique et la musique.vi

Même l'alphabet grec a été inventé en Phénicie, et fut introduit en Grèce par Cadmos, phénicien de naissance.

Quant à Orphée, il a emprunté aux Égyptiens ses rites, ses « initiations aux mystères », et ses « affabulations » sur l'Hadès. Le culte de Dionysos est entièrement calqué sur celui d'Osiris, et le culte de Déméter sur celui d'Isis. La figure d'Hermès Psychopompe, le conducteur des morts, s'inspire à l'évidence des mythes égyptiens.

Tout cela réduit l'ensemble des dieux grecs, selon Eusèbe de Césarée, à n'être qu'une cohorte d'emprunts éclectiques, de l’Égypte à la Mésopotamie et à l'Inde en passant par la Perse. Moïse est bien antérieur à la prise de Troie, il précède donc l'apparition de la majorité des dieux des Grecs et de leurs sages.

L'argument d'Eusèbe, disions-nous, est apologétique. Il vise à magnifier l'héritage hébraïque et à déconsidérer entièrement la « sagesse grecque » et le Panthéon de ses dieux importés d'ailleurs.

Cependant deux points majeurs peuvent être évoqués.

D'abord, le fait de s'inspirer des mages persans, des prêtres égyptiens et des brahmanes de l'Inde n'a pas seulement permis à Pythagore ou à Platon d'incorporer dans le génie national des idées d'ailleurs. Ces idées ont été à l'évidence digérées et transformées, métamorphosées même, transmutées en quelque chose d'entièrement original.

La pensée grecque a inventé la liberté de penser et la puissance de la critique.

Nous leur en sommes encore redevables.

Le deuxième point que l'on voudrait opposer aux conclusions un peu hâtives d'Eusèbe, est que les emprunts représentent une fort longue chaîne, qui remonte à l'aube des temps. Il n'est pas du tout sûr que Moïse, par exemple, ait entièrement été exempt d'un délit de plagiat. Il est même plus que certain, élevé comme il l'a été à la cour du Pharaon Amôsis (selon Tatien et Clément d'Alexandrie), que Moïse a emporté avec lui dans l'Exode, nombre d'idées égyptiennes sur le Dieu caché (vénéré en Égypte pendant plus de deux millénaires avant Moïse sous le nom d'« Ammon »), le Dieu unique (l'« Aton » d'Aménophis IV, nommé aussi Akhenaton) et sur un certain nombre de rites religieux. Même le sacrifice de l'agneau ou du bœuf a été emprunté cyniquement par Moïse aux Égyptiens, en  inversant par manière de sacrilège délibéré le statut de figure sacrée et divine accordé au taureau Apis.

Qu'en conclure ?

Qu'en matière d'idées, rien n'est plus profitable que le plagiat. Et qu'en matière de religion, plus on plagie, plus on se rapproche, en fait, d'un consensus mondial, larvaire, mais lentement croissant, sur les sujets les plus difficiles.

Je crois que la religion mondiale a commencé il y a plus de 800.000 ans ainsi qu'en témoignent les traces d'activité religieuse trouvées près de Pékin, et qui montrent que l'Homo sapiens (ou sa variété sinanthropique) avait déjà une idée du divin, et de la vie après la mort.

Moïse et Platon ne sont que des jalons dans la longue histoire, entre les chamanes qui ont officié il y a 40.000 ans dans la grotte Chauvet, ou plus tard à Altamira ou à Lascaux, et les prophètes de l'avenir, qui émergeront, c'est l'évidence, d'une planète surpeuplée, menacée par la folie, la mort et le désespoir.

iEusèbe de Césarée. Préparation évangélique. Livre X, 1,3

iiIbid. Livre X, 1,7-8

iiiIbid. X,2,1

ivIbid. X,2,6

vIbid. X,3,26

viIbid. X,4,15

vendredi 10 mars 2017

Décadence et circoncision

Dans un livre intitulé « Décadence », et sous-titré « De Jésus au 11 septembre, vie et mort de l'Occident » (2017), Michel Onfray explique que « la civilisation judéo-chrétienne se trouve en phase terminale. »

Le constat est impitoyable, définitif, sans appel.

"Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance".

Mais le naufrage, métaphore utilisée par Onfray, n'est pas une bonne image, à mon avis, pour dépeindre la « décadence ».

Le naufrage est soudain, rapide, terminal.

La décadence est longue, molle, indécise, et parfois elle engendre même des renaissances.

C'est justement ce dernier point qui mérite réflexion.

Que la décadence soit un processus au long cours, l'histoire des idées nous le confirme.

Il n'y a rien de plus classique que de se plaindre, siècle après siècle, de la décadence.

Assez proche de nous, dans le temps, sinon par l'idéologie, Oswald Spengler avait fameusement glosé sur Le déclin de l'Occident, un livre en deux tomes publiés en 1918 et en 1922.

Bien avant, Nietzsche avait éructé de toute sa puissance contre la décadence de la culture occidentale.

Ayant la vue perçante, il en décelait d'ailleurs les prémisses chez Euripide, à l'origine selon lui de la décadence de la tragédie grecque, signe annonciateur, révélateur, ô combien de ce qui allait suivre.

La décadence, donc, ne date pas d'hier.

Ce qui pose problème, c'est ce qui peut advenir après la décadence. Encore plus de décadence, ou une aube nouvelle ?

Quelle civilisation peut-elle apparaître, dans l'écroulement général ?

Si décadence il y a, où trouver les forces, l'énergie, les ressources, les idées, pour inventer un monde nouveau ?

Assez bizarrement, Onfray, athée convaincu, et agressivement anti-chrétien, pense que l'islam a un rôle à jouer.

« L'islam est fort, lui, d'une armée planétaire faite d'innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. »

A côté de cette force, Onfray juge par exemple que l'histoire de Jésus est « une fable pour les enfants ».

Lorsque j'étais en poste à Moscou, il m'est arrivé de rencontrer des Russes, des vrais durs, genre FSB ex-KGB, maniant un peu la dialectique. Il m'est resté cette phrase : « Vous les Occidentaux, me disaient-ils, pour nous vous êtes comme des enfants. »

Les Russes, je ne sais pas s'ils sont « décadents ». Mais ils sont vraiment fiers de leur histoire. Ils ont arrêté les Mongols, battu Napoléon, résisté à Stalingrad, et traqué Hitler jusque dans son bunker.

Je crois que l'Occident peut être fier de quelques faits d'armes, de plusieurs inventions, de nouvelles instituions et de nombreux chefs-d’œuvre.

Et pourtant, décadence.

Ce qui manque le plus c'est un souffle neuf, animant une idée grandiose, à l'échelle humaine entière.

Un nouveau « grand récit ».

Une nouvelle métaphore globale.

D'aucuns pensent que des utopies telles un gouvernement mondial des sages, une fiscalité équitable à l'échelle planétaire, et même une religion universelle ne sont que des chimères enfantines.

La poésie, combien de divisions ?

La philosophie, cotée en bourse ?

Le christianisme, cou coupé ?

Reprenons les fondamentaux. Une planète surpeuplée, en état de compression accélérée. Une urbanisation massive.

Des techniques de communication mondialisée. Un chômage massif, rendu possible par la robotisation à large échelle. Des politiques déficientes, manquant d'audace, ou alors dévoyées, basées sans pudeur sur la désinformation ou le mensonge systématique.Tous les composantes d'une guerre civile mondiale sont là en puissance. Sauf si.

Sauf si, par miracle, une idée supérieure émerge, une vision commune.

Ce qui manque aujourd'hui c'est cette idée commune.

Hier, il y avait le socialisme, le communisme, l'idée d'égalité, de fraternité ou de solidarité – ou d'un autre côté, le conservatisme, l'individualisme, le capitalisme, la liberté d'entreprendre.

On voit aujourd'hui les limites, les dévoiements, les détournements de ces anciens idéaux.

D'un côté les menaces montent, de tous côtés. De l'autre, les anciennes recettes idéologiques ne convainquent plus. Que faire ?

Je n'ai pas la réponse, mais voici ce que je considère comme de possibles matériaux pour une ultra-humanité, dépassant les défis actuels dans une nouvelle synthèse, un surgissement post-décadent.

Le chômage généralisé est une excellente nouvelle : il signale la fin assurée du capitalisme tel qu'on le connaît aujourd'hui. Des milliards de gens sans emploi, de plus en plus éduqués, ne se laisseront pas mourir de faim à la porte des banques et des ghettos des ultra-riches.

Ils reprendront le contrôle « commun » sur les richesses mondiales, par exemple pour s'octroyer un revenu humain.

D'énormes quantités de temps libres pourront dès lors être employées à ce que les machines, l'IA et les capitaux ne savent pas faire : éduquer, soigner, inventer, créer, socialiser, développer, aimer.

La promiscuité des religions, des races, des peuples, va imposer – au forceps – une nouvelle civilisation, ultra-humaine, méta-philosophique, méta-religieuse.

Il y a quarante mille ans, nous savons qu'il existait déjà une religion mondiale, universelle, celle du chamanisme.

Le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l'islam, devront s'obliger à passer à un niveau de compréhension supérieur de leurs doctrines respectives, pour atteindre leur noyau essentiel, commun, et s'y cantonner, qui est aussi le noyau unique du mystère du monde.

Tout cela peut arriver dans les prochaines décennies. Probabilité 50/50 dirais-je.

Non pas que les hommes deviennent plus sages.

Mais tout simplement la pression osmotique de la nécessité va dessiller les yeux, faire tomber les écailles, circoncire les cœurs, ouvrir les âmes.

vendredi 3 mars 2017

La poésie cèle l'avenir du monde

« Les révolutions scientifiques sont en fait des révolutions métaphoriques. »

Cette assertion de Michael Arbib et Mary Hessei, l'un chercheur dans le domaine de l'intelligence artificielle et l'autre philosophe des sciences, pourrait être utilement généralisée, en l'inversant.

On en inférerait que toute réelle révolution métaphorique est potentiellement grosse de révolutions scientifiques, philosophiques ou politiques.

Toute métaphore, véritablement nouvelle, suffisamment puissante, est porteuse d'une vision, d'un autre regard imaginaire sur le monde, et partant, peut même engendrer, dans des circonstances favorables, un nouveau monde bien réel.

Toute métaphore visionnaire porte en germe l'établissement d'un « grand récit », dont elle est la première image. Et toute métaphore révolutionnaire est le premier signe d'un archipel de concepts en gésine, potentiellement disruptifs.

Par exemple, l'idée teilhardienne de « noosphère », cette métaphore d'une « enveloppe » de pensées baignant l'humanité entière de ses puissances, de ses flux et de ses énergies, a des implications fantastiques, pour peu qu'on prenne la peine d'en déduire les conséquences sociales et politiques.

Une autre métaphore, celle de « transhumain », utilisée jadis par Dante (trasumanar), est peut-être plus géniale encore, puisque elle pointe vers l'existence effective une « trans-sphère », ou plutôt, devrions-nous dire, pour éviter le barbarisme qui consiste à adjoindre une préposition latine à un mot grec, une « méta-sphère ».

La métaphore de la « méta-sphère » désigne le monde du « trans-humain », une humanité en état de perpétuelle transhumance, avec vocation à atteindre des mondes inouïs.

Mais attention de ne pas confondre le « trans-humain » dantesque et le « transhumanisme ». Le « transhumanisme », idéologie relativement récente, ne fait pas vraiment honneur à la métaphore initialement inventée par Dante, il y a plus de sept siècles, en proclamant l'idée que l'évolution technique et scientifique favorisera prochainement l'apparition d'une « singularité » (Vernor Vinge, Ray Kurzweil), laquelle incarnera un point de basculement vers une humanité intellectuellement et physiquement « augmentée ».

Ce « transhumanisme »-là est platement réducteur. La science et la technique sont certes porteurs d'ouvertures considérables, mais il est naïf de croire qu'elles détermineront à elles seules les conditions d'une transformation de l'humanité en trans-humanité.

Il y a plus de quarante mille ans, les grottes du Paléolithique étaient déjà des sanctuaires profonds, fréquentées par des artistes-chamanes. La religion paléolithique, dont les peintures pariétales témoignent, échappe encore aux analyses les mieux informées (voir le travail d'Alain Testart).

Mais ce qui est sûr c'est l'ensemble de ces peintures, dont la réalisation s'étale sans discontinuité sur une période de plus de tente mille ans, témoigne d'une transcendance assumée de l'Homme du Paléolithique, l'Homme de Cro-Magnon, homo sapiens indiscutable, plus sage peut-être d'une sagesse et d'une vision dont le monde moderne, technique, scientifique n'a absolument aucune idée.

Par contraste avec les Hommes de Cro-Magnon, le président François Hollande n'est pas un grand penseur de la transcendance. Mais il a voulu, dans une intervention récente dans une Loge franc-maçonne, se risquer à quelques hautes considérations sur le futur de l'humanité.

« Vous avez aussi voulu penser les mutations inouïes que les nouvelles technologies du vivant nous laissent deviner : c’est ce qu’on appelle le transhumanisme ou l’homme augmenté. C’est une question redoutable : jusqu’où permettre le progrès, car le progrès ne doit pas être suspecté, nous devons le favoriser. Comment faire pour que nous puissions maîtriser ces graves questions éthiques ? Ce qui est en jeu, c’est l’idée même d’humanité, de choix, de liberté.

Alors face à ces bouleversements que certains espèrent, que d’autres redoutent, le regard de la franc-maçonnerie est une boussole tout à fait précieuse dans cette période, et une lumière qui aide à saisir les enjeux et à y répondre. »

En matière de métaphores, on peut se permettre beaucoup de choses, mais à condition de conserver un minimum de structure, de cohérence.

Comparer le « regard » à une « boussole » et même à une « lumière » me paraît prodigieusement aventureux et même franchement révolutionnaire pour une homme aussi mesuré que François Hollande.

En effet, on s'attend généralement que le « regard » soit guidé dans la direction indiquée par la « boussole », aidée en cela par la « lumière » qui baigne le jour.

Il est fort étrange de proposer que le « regard » soit lui-même une boussole, comme si jeter un œil permettait de créer des Nords imaginaires, à volonté, et comme si le même coup d’œil pouvait engendreripso facto la lumière elle-même.

Même si Hollande n'est pas un maître en métaphores, il reste que l'idée ainsi surgie, presque par hasard, est porteuse d'une vision du monde : jeter un « regard » équivaut métaphoriquement à créer un Nord nouveau.

Jeter une métaphore dans le grand cirque du langage, c'est jeter des mots aux lions, et les empêcher, peut-être, pendant quelques instants, de continuer de dévorer les chrétiens jetés en pâture...

Plus sérieusement, je considère que la poésie, comme atelier de création de vraiment bonnes métaphores, est supérieure à l'arsenal transhumanistes des sciences et des techniques, pour ce qui relève de penser l'avenir du monde.

iMichaël Arbib, Mary Hesse. The Constructions of Reality. 1986

dimanche 20 novembre 2016

Le futur de l’humanité a sa racine dans son passé.

Le Rig Véda est la source la plus ancienne à laquelle nous pouvons encore puiser pour tenter de comprendre ce que fut un état naissant de l’humanité, – et pour deviner ce qu’elle contient de permanence dans ses rêves. La religion et la société, alors, étaient dans un état d’enfance qui n’excluait pas une véritable sagesse, plus originaire que tout ce que l’antiquité a pu concevoir par la suite, et dont Salomon même ne fut qu’un héritier lointain.

Restée longtemps non écrite, transmise oralement pendant des millénaires par de purs penseurs et des ascètes sans failles, la mémoire du Véda témoigne d’un moment de l’humanité bien plus ancien que le temps d’Abraham. Lorsque ce prophète des monothéismes partit d’Ur en Chaldée, vers 1200 av. J.-C., pour son voyage vers le sud, de nombreux siècles avaient déjà passé sur les vallées de l’Oxus ou le bassin de l’Indus, et avaient sédimenté la mémoire profonde du Véda. Des prêtres védiques célébraient plus de mille ans avant Abraham, l’idée d’une divinité unique et universelle. Et Melchisedech lui-même, la plus ancienne figure prophétique de la Bible, est un perdreau de l’année, si on le compare à la suite obscure des temps qui l’ont précédé, et qui ont permis sa venue.

Il faut se pénétrer de ces idées, si l’on veut en finir avec le drame de l’exception et de l’histoire, et comprendre ce que l’Humanité dans son entièreté porte en elle, depuis l’origine.

L’Homme a toujours été possédé par une intuition du Divin, et il faut saisir cette intuition en s’ouvrant à ce qui reste de son origine. La Bible est un document assez récent, et son prix ne doit pas faire oublier sa jeunesse relative. Son âge remonte tout au plus à mille ans avant notre ère. Par contraste, le Véda affiche un ou même deux millénaires d’ancienneté supplémentaires.

C’est la raison pour laquelle je crois important de s’appuyer, aujourd’hui encore, sur ce qui reste du Véda, pour essayer de comprendre l’unité de l’aventure humaine. Et pour en pressentir les possibles évolutions – tant le passé est l’une des formes en puissance de l’avenir.

Pour illustrer ce point, je voudrais proposer une rapide revue de quelques images célébrées par le Véda, pour en montrer l’universalité et la profondeur.

Le beurre fondu

En ces temps anciens, le beurre fondu (ghṛita) représentait à lui seul une sorte de miracle cosmique. Il incarnait l’alliance cosmique du soleil, de la nature et de la vie : le soleil, source de toute vie dans la nature, fait pousser l’herbe, laquelle nourrit la vache, qui en en exsude son suc intime, le lait, lequel devient beurre par l’action de l’homme (le barattage), et vient enfin couler librement comme sôma sur l’autel du sacrifice pour se mêler au feu sacré, et nourrir la flamme, engendrer la lumière, et répandre l’odeur capable de remonter aux cieux, concluant le cycle. Cérémonie simple et profonde, prenant son origine dans la nuit des temps, et possédant déjà la vision de l’universelle cohésion entre le divin, le cosmos et l’humain.

« De l’océan, la vague de miel a surgi, avec le sôma, elle a revêtu, la forme de l’ambroisie. Voilà le nom secret du Beurre, langue des Dieux, nombril de l’immortel. (…) Disposé en trois parts, les Dieux ont découvert dans la vache le Beurre que les Paṇi avaient caché. Indra engendra une de ces parts, le Soleil la seconde, la troisième on l’a extraite du sage, et préparée par le rite. (…) Elles jaillissent de l’océan de l’Esprit, ces coulées de Beurre cent fois encloses, invisibles à l’ennemi. Je les considère, la verge d’or est en leur milieu. (…) Elles sautent devant Agni, belles et souriantes comme des jeunes femmes au rendez-vous ; les coulées de Beurre caressent les bûches flambantes, le Feu les agrée, satisfait. »i

Si l’on trouve au Beurre des connotations par trop domestiques pour pouvoir supporter la présence du sacré, que l’on pense que les Prêtres, les Prophètes et les Rois d’Israël, par exemple, n’ont pas craint de se faire oindre d’une huile sacrée, d’un beurre et d’un chrême, concentration maximale de sens, où converge magiquement le produit du Cosmos, le travail des hommes, et la puissance vivifiante du Dieu.

La chevelure

La chevelure est l’une des métaphores les plus anciennes que le cerveau humain ait jamais conçue. C’est aussi une métonymie. Les cheveux, les poils, se trouvent sur la tête, au sommet de l’homme, au-dessus de ses pensées mêmes, liens aussi avec la sphère divine (c’est pourquoi les Juifs se couvrent de la kippa). Mais le poil vient également couvrir le bas du ventre, et annonce la transformation en profondeur du corps, pour la vie, l’amour et la génération. Enfin, la terre féconde elle-même se couvre d’une sorte de chevelure quand la moisson s’annonce. Là encore, le génie ancien allie dans une seule image, le Divin, l’Homme et la Nature.

Un hymne du Véda allie ces images dans une seule formule : « Fais pousser l’herbe sur ces trois surfaces, ô Indra, la tête de père, et le champ que voilà, et mon ventre ! Ce Champ là-bas qui est le nôtre, et mon corps que voici, et la tête de Père, rends tout cela poilu ! »ii

Mais le cheveu possède d’autres connotations encore, qui vont plus loin que la simple circulation métonymique. Le cheveu, dans le Véda, sert aussi d’image pour décrire l’action du Dieu même. Il est l’une des métaphores qui permet de le qualifier indirectement, comme, bien plus tard, d’autres religions monothéistes le feront, choisissant sa puissance, sa miséricorde, ou sa clémence.

« Le Chevelu porte le Feu, le Chevelu porte le Sôma, le Chevelu porte les mondes. Le chevelu porte tout ce qu’on voit du ciel. Le Chevelu s’appelle Lumière. »iii

La parole.

La parole (vāc) est l’essence même du Véda. Si l’Évangile de Jean s’est rendu célèbre par cette phrase initiale : « Au commencement était le Verbe », il vaut mieux ne pas oublier que la Parole était déjà considérée par le Véda, plus de trois mille ans auparavant, comme possédant une vie propre, d’essence divine. La Parole est même une Personne. N’est-ce pas là une préfiguration, avec deux mille ans d’avance, de tel ou tel Psaume de David, où la Sagesse est considérée comme une figure féminine associée au Dieu unique ?

« Plus d’un qui voit n’a pas vu la Parole. Plus d’un qui entend ne l’entend pas. A celui-ci, Elle a ouvert son corps comme à son mari une femme aimante aux riches atours. »iv

La Pensée

Dans le Véda, la Pensée (manas) est l’une des métaphores les plus profondes du Divin. Bien d’autres religions surent célébrer plus tard la Pensée divine, et cherchèrent à en définir quelques attributs. Mais lire dans le Véda cette intuition originaire, dans toute sa force émergente, conforte l’idée que sa propre pensée, sa propre faculté de penser, a toujours été pour l’homme la source d’un puissant étonnement, et l’a mis sur la piste de son origine, et de sa liberté première.

« Celle en qui reposent prières, mélodies et formules, comme les rais au moyeu du char, celle en qui est tissée toute la réflexion des créatures, la Pensée : puisse ce qu’Elle conçoit m’être propice ! »v

L’Infini

L’idée d’un Dieu infini, caché, sur qui tout repose, a été conçu par l’Homme bien avant Abraham ou Moïse. Le Véda atteste que cette idée était déjà célébrée des millénaires avant ces célèbres figures.

« Manifeste, il est caché. Antique est son nom. Vaste son concept. Tout cet univers est fondé sur lui. Sur lui repose ce qui se meut et respire. (…) L’Infini est étendu en directions multiples, l’Infini et le fini ont des frontières communes. Le Gardien de la Voûte céleste les parcourt en les séparant, lui qui sait ce qui est passé et ce qui est à venir. (…) Sans désir, sage, immortel, né de soi-même, se rassasiant de sève vitale,, ne souffrant d’aucun manque – il ne craint pas la mort celui qui a reconnu l’Ātman sage, sans vieillesse, toujours jeune. »vi

L’Amour

Pour conclure cette rapide revue comparative, je voudrais évoquer la figure de l’Amour dans le contexte sacré. La Bible, avec le célèbre Cantique des cantiques, nous a habitués à l’idée que la célébration de l’amour, avec des mots humains et des images crues, pouvait être aussi une métaphore de l’amour entre l’âme et Dieu. Mais cette idée même se trouve aussi dans le Véda, et nous oblige à considérer pourquoi, depuis tant de millénaires, une idée aussi improbable que la célébration de l’amour puisse être une fête sacrée ait surgi dans la profondeur de l’âme humaine.

« Comme la liane tient l’arbre embrassé de part en part, ainsi embrasse-moi, sois mon amante, et ne t’écarte pas de moi ! Comme l’aigle pour s’élancer frappe au sol de ses deux ailes, ainsi je frappe à ton âme, sois mon amante et ne t’écarte point de moi ! Comme le soleil un même jour entoure le ciel et la terre, ainsi j’entoure ton âme. Sois mon amante et ne t’écarte pas de moi ! Désire mon corps, mes pieds, désire mes cuisses ; que tes yeux, tes cheveux, amoureuse, se consument de passion pour moi ! »vii

Ce qui ressort de tout ceci, c’est qu’une anthropologie des profondeurs est possible. Son principal avantage est de permettre de relativiser des affirmations bien plus tardives, et surtout de confirmer la fécondité d’une recherche sur l’essence même de l’intuition humaine.

Cette recherche est l’une des bases du Rêve, dont la modernité écrasée, blessée, souffre tant de l’Absence.

iṚgVéda IV,58. Trad. Louis Renou. Hymnes et prières du Véda. 1938

iiṚgVéda VIII,91. Trad. Louis Renou. Ibid.

iiiṚgVéda X,136. Trad. Louis Renou. Ibid.

ivṚgVéda X,71. Trad. Louis Renou. Ibid.

vIbid.

viA.V. X,8. Ibid.

viiA.V. VI,8-9. Ibid.

vendredi 18 novembre 2016

A la recherche du mythe moderne

Vers la fin du 19ème siècle, alors que l’Europe croyait dominer le monde, par ses techniques, ses empires et ses colonies, le poète Mallarmé se désolait déjà de la crise de l’esprit. Il constatait, bon observateur, que « l’humanité n’a pas créé de mythes nouveaux », et que, pour le domaine qui le concernait le plus, « l’art dramatique de notre Temps, vaste, sublime, presque religieux, est à trouver. »i

Mallarmé se disait à la recherche du « mythe pur », de « la Figure que Nul n’est ». Il croyait possible de trouver un tel mythe, en convoquant à son aide « les délicatesses et les magnificences immortelles, innées, qui sont à l’insu de tous dans le concours d’une muette assistance. »ii

Il prenait pour modèle théorique de ce mythe nouveau la profondeur obscure du mythe d’Orphée et Eurydice.

Mallarmé voyait en Orphée la puissance créatrice, l’énergie solaire, et « l’idée du matin avec sa beauté de courte durée ». Il rappelait que le nom d’Orphée vient du sanskrit Ribhu, le soleil, nom que les Védas utilisent souvent pour qualifier le divin, sous ses diverses formes. Eurydice, dont le nom est proche de celui d’Europe, ou d’Euryphassa, signifie, selon Mallarmé, « le vaste jaillissement de l’aurore dans le ciel ». Le serpent qui mord Eurydice et la fait mourir n’est rien d’autre que le serpent des ténèbres qui met un terme au crépuscule.


La descente d’Orphée aux Enfers est donc une image du passage du jour à la nuit. « Le pèlerinage d’Orphée représente le voyage que, pendant les heures de la nuit, le Soleil passait pour accomplir, afin de ramener, au matin, l’Aurore, dont il cause la disparition par sa splendeur éblouissante. »iii

Dans cette interprétation, le mythe d’Orphée renvoie sans doute, originairement, au voyage de Rê dans la barque sacrée, célébré par l’Égypte ancienne.

Mais il faut aussi reconnaître que le mythe d’Orphée dit autre chose, de moins météorologique que la dissolution de l’aurore par le rayon du matin.

Orphée n’est-il pas le poète par excellence, en charge du mystère même ? Mallarmé le sait bien, qui ne voyait pas de plus haute tâche que la poésie. « La Poésie est l’expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux des aspects de l’existence : elle doue ainsi d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle. »iv

Mallarmé avait l’âme religieuse. Il avait un grand rêve, celui de retrouver l’origine du Rêve. En témoigne ce texte publié après sa mort dans un article nécrologique: « Le Théâtre est la confrontation du Rêve à la foule et la divulgation du Livre, qui y puisa son origine et s’y restitue. Je crois qu’il demeurera la grande Fête humaine ; et ce qui agonise est sa contrefaçon et son mensonge. »v

Pour ma part, incorrigible optimiste, je crois encore à la grande Fête humaine, mais elle risque d’attendre. Avant ses feux et ses lumières, combien de sombres périodes l’humanité devra-t-elle endurer encore ?

Ce qui frappe dans la formule de Mallarmé, c’est qu’elle établit à sa manière cryptique, me semble-t-il, et cela bien avant les révélations iconoclastes de Freud, un lien caché entre l’Égypte et Israël, entre Akhenaton et Moïse.

Elle m’incite, je l’avoue, à voir en Moïse, un homme du grand Théâtre mondial, un homme qui s’est admirablement et courageusement confronté à la foule, pour imposer son Rêve (faire vivre le Dieu unique d’Akhenaton) et imposer son Livre.

Elle m’incite à réfléchir à nouveau sur l’absence flagrante de mythe moderne.

Certes, quelques religions, dont les monothéismes, et même le bouddhisme, tiennent le haut du pavé, du point de vue de l’agit-prop international, mais ce serait sans doute leur faire injure de les considérer comme des « mythes ». N’ayant pas de goût pour le martyre vain, je n’irai chercher aucune piste dans cette direction, refusant par avance de me confronter aux zélotes et autres gardiens des antres sacrées.

Si le mythe d’Orphée préfigure à sa manière la descente aux Enfers christique, si Akhenaton est la figure tutélaire du Dieu mosaïque, alors nous avons là une sorte de preuve par induction de la puissance énorme des idées à travers les âges.

Reste la question qui m’habite : De quel mythe la modernité tout entière, la modernité mondialisée, étranglée dans une planète exiguë et surpeuplée, violente et ô combien inégalitaire, a-t-elle désormais besoin ?

Le fond de l’affaire est que les religions modernes (qui ont perdu presque tout lien avec le sens originaire des religions anciennes) font partie du problème bien plus que de la solution.

Les peuples anciens savaient, – bien avant que Moïse ait décider d’exporter dans le Sinaï la contre-religion qu’Akhenaton avait tenté sans succès d’imposer en Égypte, que les Dieux ont des noms multiples, mais que le mystère est unique.

Le mythe mondial, demain, devra en finir avec la haine, l’exclusion, la différence. Il devra en finir avec ce que Jan Assmann appelle la « Distinction mosaïque »vi. Le mythe mondial, demain, doit s’appuyer sur un nouveau Rêve, non la construction d’une nouvelle tour de Babel, mais un Rêve, bien plus infini que la hauteur d’une ziggourat de terre rouge.














iS. Mallarmé. Œuvres complètes. 1956, p. 717

iiS. Mallarmé. Œuvres complètes. 1956, p. 545, cité par Lloyd James Austin, Mallarmé et le mythe d’Orphée, 1969

iiiS. Mallarmé. Œuvres complètes. 1956, p. 1240, cit. ibid.

ivS. Mallarmé. Propos sur la poésie. 1953, p. 134

vRevue Encyclopédique. Article de C. Mauclair. 5 novembre 1898. p. 963, cité par L.J. Austin, op.cit.

viJan Assmann. Moïse l’Égyptien.

mercredi 9 novembre 2016

Pire que Trump, c'est possible

Trump a gagné contre les sondages. Il a gagné contre les « élites » républicaines et démocrates, il a gagné contre toutes les idées et les prévisions de « l’establishment ».

Il a gagné avec un discours populiste, fascistoïde, rempli de lignes de haine, de mépris et de violence, avec le soutien du Ku Klux Klan.

Il a gagné, grâce à une infime avance en termes de nombres de voix, mais qui s’est traduite par une forte avance en termes de nombre de grands électeurs.

Les observateurs habituels et les médias se sont bien trompés. Je me rappelle d’un article de « The Guardian », paru il y a un an, qui commençait ainsi, alors que Trump commençait sa campagne : « S’il y a une chose sûre, c’est que jamais Donald Trump ne sera président. » La suite de l’article était une longue énumération de tous les défauts bien connus du candidat, démontrant par a+b pourquoi il allait échouer.

Trump a gagné, et pour prendre toute la mesure de l’événement, il faudrait aussi comprendre pourquoi Hillary Clinton, surnommée systématiquement « la crapule » par son adversaire, a perdu, vaincue par des records d’impopularité y compris dans l’électorat démocrate, et par sa réputation de « corruption », et de connivence avec le « système ».

Le plus important c’est ce qui va se passer maintenant.

Trump va chercher à mettre en œuvre son programme.

Il a promis une réduction drastique des impôts et une politique de grands travaux. Contradiction ?

Il a promis d’en finir avec le système du libre-échange et d’augmenter le niveau de vie et de consommation des populations les plus pauvres. Contradiction ?

Il a promis d’en finir avec la corruption du « système » à Washington D.C., tout en devant compter sur le soutien d’un Sénat et d’une Chambre à majorité républicaine, et la bénédiction d’une Cour suprême qui sera bientôt majoritairement d’extrême droite. Contradiction ?

Oui, trois fois oui. Contradiction. Contradiction. Contradiction.

Nous ne sommes plus dans le monde de la raison. Mais, raisonnons quand même.

De deux choses l’une : Ou bien Trump réussit, ou bien il échoue.

S’il réussit, par quelque miracle appartenant à la sphère des imprévisibles, nous devons nous préparer pour plusieurs décennies d’un mouvement mondial de gouvernances dures, autoritaires ou même carrément fascistes. Tout sera alors possible, y compris le chaos géo-politique, un détricotage de la mondialisation commerciale, un risque accru de guerre mondiale.

Mais Trump peut aussi échouer lamentablement. Il y a certaines lois de l’économie et de la politique qui ne seront pas abolies demain matin. Il y a le mur de la réalité que les slogans trumpesques n’aboliront pas.

Quelle sera alors la réaction de l’électorat américain qui a voté pour le programme de Trump ? Quelle sera la réaction des petits blancs pauvres, les oubliés et les déclassés de la « ceinture de rouille », qui seront encore plus appauvris par une politique condamnée à l’échec ?

Dans le meilleur des cas, ils comprendront à quel point ils ont été bernés. Ils voteront dans quatre ans pour un démocrate du genre Bernie Sanders.

Dans le pire des cas, ils voteront pour pire encore que Trump.

mercredi 7 septembre 2016

L'Histoire momentanée

« Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »i

A propos de cet extrait célèbre de Benjamin, des flots d'encre ont coulé.

J'ai pour ma part une interprétationdifférente de l'Angelus novus de Klee. Son titre est assurément accrocheur. Il permet au tableau de flotter quelque peu dans l'air du mystère. Des anges, il y en a des milliards, sur la moindre tête d'épingle. Chaque boson, chaque prion, a son ange. Comment, dans ces conditions, distinguer les anges neufs des anges vieux ? Et les anges vieux ne sont-ils pas essentiellement indémodables, toujours neufs en quelque manière?

L'ange neuf de Klee est statique, et même immobile. Nulle sensation de mouvement, que ce soit vers l'arrière ou vers l'avant. Nul vent ne semble souffler. Ses « ailes » sont levées comme pour une invocation, non pour un envol. Et s'il devait s'envoler, ce serait vers le haut plutôt que vers l'avenir. Ses « doigts », ou seraient-ce des « plumes », sont pointés vers le ciel, comme des triangles isocèles. Ses yeux regardent de côté, fuyant le regard du peintre et du spectateur. Ses cheveux ont l'aspect de pages de manuscrits, roulées par le temps. Aucun vent ne les dérange. L'ange a un visage vaguement léonin, une mâchoire forte, sensuelle, en forme de U, accompagnée d'un double menton, lui aussi en forme de U. Son nez est un autre visage, dont les yeux seraient ses narines. Ses dents sont écartées, aiguës, presque maladives. Il semble même qu'il en manque plusieurs. Y a-t-il des dentistes pour la couronne des anges ?

L’ange maladif, rachitique, de Klee n'a que trois doigts aux pieds. Il les pointe vers le bas, comme un poulet pendu dans une boucherie.

Il me semble que Benjamin a entièrement ré-inventé le tableau de Klee. Nul progrès accumulé, nulle catastrophe passée, ne semblent accompagner cet ange jeune.

Passons à la substance. Pourquoi l'Histoire aurait-elle un seul « ange » ? Pourquoi cet ange devrait-il être « nouveau » ?

L'angélologie est une science imparfaite.

On lit dans Isaïe (33,7) : « Les anges de paix pleureront amèrement. »

Dans Daniel (10,13) on lit qu'un archange apparut et dit à Daniel : « Le Prince des Perses m'a résisté vingt et un jours ». Selon une interprétation classique, cet archange était Gabriel et le Prince des Perses était l'ange chargé de la garde du royaume perse.

S. Jérôme explique que l'ange-Prince du royaume des Perses s'opposait à la libération du peuple israélite, pour lequel Daniel priait, pendant que l'archange Gabriel présentait ses prières à Dieu. S. Thomas d'Aquin commente : « Cette résistance fut possible parce qu'un prince des démons voulait entraîner dans le péché des Juifs amenés en Perse, ce qui faisait obstacle à la prière de Daniel intercédant pour ce peuple. »ii

N'est-ce pas là un indice qu'il y a plusieurs anges dans l'Histoire, et que par ailleurs ils sont parfois amenés à se combattre entre eux ?

Selon plusieurs sources (Maïmonide, la Kabbale, le Zohar, le Soda Raza, le Maseketh Atziluth) les anges appartiennent à diverses ordres et classes, telles les Principautés (d'où le nom de « Prince » qu'on vient de rencontrer pour certains d'entre eux), les Puissances, les Vertus, les Dominations. Plus connus encore: les Chérubins et les Séraphins. Isaïe dit dans son chapitre 6 qu'il a vu plusieurs Séraphins possédant six ailes et « criant l'un à l'autre ». Ezechiel (10,15) parle des Chérubins.

Les Kabbalistes proposent dans le Zohar dix classes d'anges : les Erelim, les Ishim, les Beni Elohim, les Malakim, les Hashmalim, les Tarshishim, les Shinanim, les Cherubim, les Ophanim et les Seraphim.

Maïmonide propose aussi dix classes d'anges, rangés dans un ordre différent, mais qu'il regroupe en deux grands groupes, les « permanents » et les « périssables ».

Judah ha-Lévi (1085-1140), théologien juif du XIIe siècle, distingue les anges « éternels » et les anges créés à un moment donné.

Où placer l' « angelus novus » de Klee, cet ange « nouveau » que Benjamin baptise pour sa part l'« ange de l'Histoire » ? L'« angelus novus » est-il permanent ou périssable ?

Autrement dit : l'Histoire est-elle éternelle ou momentanée ?

Si Benjamin et Klee ont raison, alors l’Histoire, incarnée en un « ange nouveau » ne peut être que momentanée.

Mais je crois que Benjamin et Klee ont tort et que l’Histoire est éternelle.

iWalter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l'histoire

ii Somme Théologique I, Q. 113 a.8

mardi 30 août 2016

Migration et enfoncement dans l'obscur

L'attitude de l'Europe à propos des migrants de Syrie, d'Afghanistan, du Soudan, d’Érythrée et d'ailleurs est une félonie si l'on se rapporte aux idéaux proclamés, une mascarade (l'hypocrisie et la tartuferie masquant la haine, la peur, la pingrerie, la pleutrerie).

Dresser des murs, ériger des barbelés, ne résout rien, prépare les conditions de guerres futures, confronte les peuples au retour de la barbarie.

Seule Merkel a vu grand. Il faut changer de paradigme, rêver d'un autre monde.

Ce n'est pas de l'idéalisme. A défaut, ce sera la guerre, la fin de la civilisation, l'enfoncement dans l'obscur.


lundi 29 août 2016

Civilisation, démoralisation et paralysie


Un poète a écrit : « Dans une société de grande civilisation, il est essentiel pour la cruauté, pour la haine et la domination si elles veulent se maintenir, de se camoufler, retrouvant les vertus du mimétisme. Le camouflage en leur contraire sera le plus courant. C'est en effet par là, prétendant parler au nom des autres, que le haineux pourra le mieux démoraliser, mater, paralyser. »

Ces lignes de Henri Michaux datent de 1981. Je m'appuie sur elles pour en déduire que la civilisation moderne ne veut pas « se maintenir », qu'elle se sait fugace. En elle la haine, mimétique, ne se camoufle pas parce qu'elle n'a pas besoin de le faire. La cruauté affleure partout, elle habite le fond de l'air, elle vibre entre les lignes, dans les sous-entendus, dans la grimace des passants.

La domination n'a plus besoin de mimer son contraire. La démoralisation et la paralysie ont fait leur œuvre.

L'impuissance de la laïcité et la nécessité du Ta'wil


La laïcité républicaine, la raison cartésienne, sont de belles inventions. La France peut en être fière. Mais face à l'islamo-fascisme, cela ne suffira pas.

Le Conseil d’État a utilement rappelé dans sa décision à propos des arrêtés anti-burqini que la France était un État de droit. Mais cela ne suffira pas.

La raison, le droit, ne suffiront pas à remporter une bataille religieuse, idéologique, commencée il y a quatorze siècles, et qui aura, n'en doutons pas, de lointains prolongements dans les siècles à venir.

Cette bataille mondiale n'a jamais cessé. Les formes qu'elle prend aujourd'hui ne sont pas fondamentalement nouvelles. Elles ne sont que les résurgences inexpugnables d'une idéologie dont il convient de démonter les mécanismes, de désamorcer le logiciel mortifère.

La laïcité républicaine, dans son ignorance délibérée du fait religieux est incapable de se livrer à cette analyse.

La raison cartésienne et juridique, dans sa certitude calme et distanciée, est inapte à prendre la mesure de la menace.

Il faut des voix nouvelles, fortes. Des esprits neufs, versés dans les Écritures, et maîtres en critique.

Il faut leur donner la parole dans l'espace public, dans l'éducation nationale, dans les médias.

Sans cette offensive coordonnée de l'intelligence, de la critique, de la connaissance des textes, la France, malgré la laïcité, malgré la raison, malgré le droit, sera balayée par la violence, la haine, qui s'auto-entretiennent, qui s'auto-encouragent, et qui mènent au fascisme.

L'espace public en France est aujourd'hui l'enjeu d'une prise de contrôle médiatique, politique et symbolique, opérée par des partis extrêmes, qui se servent de sujets purulents et sanglants afin d'attirer les votants à faire des choix radicaux.

L'engrenage infernal est mis en branle. Il n'est pas encore trop tard. Des voix éclairées doivent se faire entendre.

La montée de l'islamo-fascisme ne se mesure pas seulement au massacre des foules en fête, à l'assassinat des innocents, à l'égorgement d'un prêtre dans son église. Il se mesure aussi au quotidien par l'affirmation revendicative, par l'ignorance, par le mépris, par la violence, dans les écoles, dans les collèges, dans les cantines, dans les piscines, dans les hôpitaux.

Tout lieu public devient un lieu de combat idéologique.

Il faut se préparer à ce combat pour lequel la France laïque et cartésienne n'est pas prête, pour lequel elle n'a pas les codes, pour lequel elle manque de profondeur historique, de perspective anthropologique, et pour tout dire, de finesse.

La France est dite laïque et républicaine, mais il y a aussi une France éclairée, une France critique, une France fidèle, une France de la raison, une France de la sagesse, de l'intelligence et de la connaissance.

Si l'on veut combattre la montée de l'islamo-fascisme, ce sont toutes les Frances qui doivent se mobiliser dans l'espace public.

Le combat contre l'ignorance, l'hypocrisie, la haine, l'indifférence est multi-séculaire, il est pluri-millénaire.

Rien de nouveau, donc. La guerre idéologique à laquelle la France est confrontée, est aussi une guerre européenne, une guerre mondiale. C'est une guerre sans fin. Dans les années 30, cette guerre a été provisoirement gagnée par les nazis et les fascistes. Puis des forces se sont levées. Au prix du sang, l'Histoire a clos le chapitre nazi et fasciste pour un temps. Aujourd'hui à nouveau, des forces de haine, d'ignorance, des forces animales, des forces de bétail stupide sont excitées.

La bataille continue : la haine et l'amour, l'ignorance et la sagesse, l'animalité et l'humanité.

Il est temps de se livrer au ta'wil de la société française, de la société arabo-musulmane, et même de la société moderne.

Ta'wil : تأويل

Ta'wil  signifie « interprétation », et s'emploie notamment à propos de la lecture du Coran, quant à son sens intérieur, allégorique, mystique.

Ce mot a d'autres sens, que je rappelle ici parce qu'ils aident à comprendre comment la langue arabe comprend l'idée d' « interprétation ».

 Ta'wil  signifie aussi: vision, spectre, fantôme ; interprétation des songes, des visions.

La racine de ta'wil est أول qui signifie « commencement » et qui vient de la racine verbale أآل qui signifie dans sa forme I « arriver, parvenir à un lieu ; revenir ; être chef, commander ; abandonner quelqu'un ». Dans la forme II du verbe, le sens est : « ramener, faire revenir quelqu'un à quelque chose ; expliquer, interpréter ; établir, instituer ; définir, déterminer ; expliquer ».

Livrons-nous à une psychanalyse impromptue du ta'wil et de sa racine.

Il s'agit fondamentalement, le dictionnaire le montre, de « revenir » au « commencement ». Le ta'wil est tourné vers l'origine. La pensée de l'interprétation est fascinée par un lieu originaire, où peut « s'établir », « s'instituer » un « commandement ».

Avant de tenter le ta'wil des sourates coraniques, par exemple de celles qui demandent de mettre à mort les Chrétiens et les Juifs, il faudrait procéder au ta'wil du ta'wil lui-même.

Peut-être que le ta'wil fonctionnerait plus librement, s'il se dégageait du « commencement » et de « l'origine », s'il prenait en compte l'Histoire, la diversité des croyances, les ressources de la sagesse.

Un des anciens sens de la racine verbale du ta'wil est « abandonner ». Peut-être faut-il savoir abandonner les clichés, les cécités, les répétitions, les mécanismes de pensée.

Peut-être faut-il libérer le ta'wil des chefs qui prétendent imposer la vérité en religion.

Peut-être faut-il, en un mot, que la pensée critique prenne enfin son envol dans le monde ossifié, rabâcheur, sec, mort, des idées toutes faites.

dimanche 28 août 2016

Le « ventre » de la bête est toujours fécond.

On dit souvent que l’Europe est un ventre mou. Certains ajoutent que Bruxelles est son nombril. L’Europe « molle » ? Il n'y a pas si longtemps, l'Europe s'est révélée pouvoir être très « dure ». Il ne faut jamais oublier que c’est l’Europe qui a inventé le fascisme, le nazisme, sans parler de l’impérialisme et du colonialisme. Alors, rime riche, pas d’angélisme.

Apparaîtront à nouveau en Europe, le moment venu, des bêtes blondes, des tueurs de masse, des assassins d'envergure, avec leur capacité de haine et de barbarie.

Si les islamo-terroristes veulent terroriser l’Europe, ils ne savent pas ce qui les attend. Ils espèrent créer les conditions d’une guerre civile européenne, où l’on déclarerait ouverte la chasse au faciès ou aux signes extérieurs de religion dans les villes dites civilisées. Ils veulent des extrêmes excités, assoiffés de vengeance, légitimés par le vote et déchaînés enfin.

Les policiers entourant une femme voilée sur une plage de Nice sont la version farcesque, choquante et prémonitoire de ce qui nous attend demain.

On a déjà vu ça en Europe; cela pourrait vite revenir. Ils veulent que du ventre fécond de la bête, naissent d’autres bêtes encore, que grouillent les loups, les hyènes et les rats. A chaque époque son record. Le 21ème siècle n'a pas encore donné sa mesure.

Qu’ils continuent, ils l’auront la guerre. Ils l’ont déjà d’ailleurs, il faut le dire, sur les immenses territoires qui ont été livrés depuis plus d’une décennie à une guerre totale ou partielle, radicale et précise, idéologique et économico-stratégique.

La guerre a été déployée par un Occident sans mémoire dans quelques pays qui furent jadis les plus civilisés du monde. La Trans-oxiane, Suze, Babylone, Ninive, Palmyre, Sumer, Akkad, Elam, porteurs de la mémoire du monde, ont été plongés dans l’âge du fer et du sang.

N’en doutons pas, on peut faire beaucoup plus encore, dans le genre. Il suffit d’ouvrir les livres d’histoire pour se rappeler ce dont l’homme est capable.

Le danger est réel, pressant.

Il est temps que des prophètes d’un genre nouveau se dressent. Une guerre mondiale se prépare, lentement, sûrement.

Le grisou des idées, gaz invisible, lentement, sûrement, envahit les couches profondes de la mine sociale, avant l’explosion imprévue, irrésistible. Les idées néo-fascisantes, néo-nazies, minent à nouveau la mine mondiale, petit à petit, continûment, jusqu’à ce que…

L’explosion peut survenir désormais à tout instant. Jusqu’à présent, en Europe, on a eu affaire à des terroristes de seconde zone, entraînés sur des théâtres d'opérations disputés par les puissances (Syrie), et bénéficiant su soutien idéologique et même financier de quelques opérateurs (au Qatar, en Arabie saoudite).

Si l'on s'en rapporte au nombre des morts, le score accumulé des islamo-terroristes qui ont opéré en Europe est moindre que celui des attentats du 11 septembre.

Il est aussi beaucoup moindre que celui des différentes guerres opérées à l’initiative des « puissances ».

Faisons, pour réfléchir aux conséquences, l’hypothèse que la prochaine vague d’attentats pourrait être d’une gravité très supérieure, provoquant non des centaines mais des milliers de morts au cœur de l’Europe. Techniquement tout est possible, il y a des spécialistes pour cela.

Pour que cela ait effectivement lieu, il suffit que se dégagent des financements appropriés et une volonté politique déterminée. Les financements sont-ils disponibles ? A l’évidence, oui. Cette volonté politique existe-t-elle ? Non, ou plutôt pas encore. Si la volonté politique de changer l'échelle du terrorisme en Europe avait existé, elle aurait eu un début de manifestation. On aurait vu des exemples d’un plus grand professionnalisme de la terreur, avec la mise en œuvre de techniques d’exécution plus létales.

Pourquoi cette volonté politique ne s’est-elle pas encore formée ? Parce que les éventuels décideurs d’un choix aussi radical ont aujourd'hui trop à perdre.

Même les dirigeants de Daech savent jusqu'où ils peuvent aller trop loin. Même eux sont dans l'obligation de mettre des limites à l’aventure, pour ne pas accélérer la mise en branle du hachoir final.

Mais il faut faire l’hypothèse que des extrémistes peuvent demain décider d’aller trop loin. Créer les conditions d'une nouvelle guerre mondiale n'est pas donné à tout le monde. Mais une guerre civile européenne pourrait en être le prélude.


vendredi 26 août 2016

La mondialisation des esprits

La mondialisation des idées et des esprits est une réalité ancienne. Les peuples, toujours, se sont communiqué leurs mythes, se sont transmis leur rêves et ont partagé leurs intuitions. Ces idées, ces forces, qui n'ont rien à voir avec celles des empires et des royaumes, ont permis de bâtir des lignes générales, d'entretenir des mouvements de fond, capables de parcourir l'histoire des siècles.

Les idées des anciens parcouraient le monde pendant des années, des siècles, et des millénaires. Le trafic quotidien des milliards d'internautes, qu'en restera-t-il dans quatre mille ans ?

Eusèbe de Césaréei rapporte le témoignage d'un écrivain voyageur, Mégasthène, qui partit en Inde au 4ème siècle av. J.-C. pour y représenter le roi Séleucus I Nicator, – successeur d'Alexandre le Grand. Dans le 3ème Livre de ses Indica, l'ambassadeur grec constate: « Vraiment tout ce que nos anciens ont dit de la nature l'est aussi par les philosophes étrangers à la Grèce, soit en Inde par les Brahmanes, soit en Syrie par ceux qu'on appelle les Juifs. »

N'était-ce pas là une ode à la mondialisation des esprits ? Une reconnaissance patente de la proximité et du partage des idées ? C'étaient les idées religieuses et philosophiques, sans doute, qui étaient le mieux à même de voyager le plus loin, par delà les frontières et les langues, les systèmes et les préjugés, en ces temps d'ouvertures tous azimuts.

Après Mégasthène, Eusèbe évoque Numénius, qui écrivait: « Après avoir cité les témoignages de Platon, il faudra remonter plus haut et les rattacher aux enseignements des Pythagore puis en appeler aux peuples de renom, en conférant leurs initiations, leurs dogmes, les fondations cultuelles qu'ils accomplissent d'accord avec Platon, et tout ce qu'ont établi les Brahmanes, les Juifs, les Mages et les Égyptiens. »

C'est un témoignage que l'Inde, la Perse, la Mésopotamie, Israël, et l’Égypte, constituaient alors, avec la Grèce, un grand arc continu et fertile de pensées, de rêves, l'immense coulée lumineuse du génie mondial.

Ces siècles passés, évoqués par le résumé accélérateur d'Eusèbe, Mégasthène et Numénius, témoignent de la possibilité naturelle des esprits à correspondre, à se procurer les uns aux autres des échelles, des guides et des relais.

Le 21ème siècle, non sans paradoxe, a électrifié et électronisé la mondialisation, la rendant quasi-immédiate, mais en même temps assez superficielle. Nous savons « en temps réel » les cours des bourses de Shanghai, Francfort et New York, ainsi que le nombre de cadavres relevés après tel attentat lointain ou proche. Mais nous en savons moins sur les « initiations » des peuples et la manière d'évolution de leurs « fondations cultuelles ». Les torrents de détails superflus abondent, quand la mondialisation a pour conséquences le sang, la souffrance et la mort. Mais qui voit la grande vision, le large avenir ?

Selon Porphyre, « Apollon dit : ''Enchaînée de bronze est la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ; les Barbares en ont découvert bien des sentiers, mais les Grecs se sont égarés ; ceux qui la tenaient à peine l'ont perdue ; or de la découverte le Dieu a fait honneur aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Chaldéens (ce sont les Assyriens), aux Lydiens et aux Hébreux. »ii

Porphyre, philosophe néo-platonicien du 3ème siècle ap. J.-C., reconnaît la fraternité intellectuelle et spirituelle des peuples qui vivaient alors dans des terres, appelées aujourd'hui Égypte, Israël, Liban, Turquie, Syrie, Irak, Iran. Ils partageaient une marche commune sur le « route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ».

Porphyre ajoute: « En outre Apollon dit dans un autre oracle : '' Aux seuls Chaldéens est échue la sagesse ainsi qu'aux Hébreux qui adorent saintement le Dieu-roi né de lui-même.'' »

La religion n'est pas tout. Il ne suffit pas d'emprunter la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux. Encore faut-il le faire avec « sagesse ». Les Chaldéens et les Hébreux en étaient dépositaires, alors.

Qui aujourd'hui peut parler sagement au nom du « Dieu-roi né de lui-même »?

iPrép. Ev., Livre XI

iiPhilosophie tirée des Oracles (Livre I)

mercredi 24 août 2016

La poule est l'avenir de l'homme


Il y en a qui rêvent d'une vie de lions, d'aigles, ou de cétacés, de grands animaux libres, qui parcourent les steppes, fouillent l'horizon, ou sillonnent les océans. D'animaux qui songent, entre deux chasses.

Mais qui peut rêver d'une vie de poulets de basse-cour ? Les poulets picorent. Ils passent leur temps à picorer dans la poussière. Avant de se faire couper le cou. Les poulets (bio) vivent dans le bonheur, au paradis des poulets, le grain abonde, il n'y a qu'à poser le bec dessus. Le bonheur absolu, quoique sous forme dispersée, se trouve répandu entre leurs pattes, sous leur bec. Pic, pic, pic. Toute leur vie, tous leurs rêves sont par terre, dans la cour. Ils n'ont pas besoin de steppes et de nuages, d'horizons et d'abîmes. Ils n'ont cure de chercher un ailleurs, quelque chose d'inouï qui serait loin ou dans l'absence. Il n'y a pas à chercher un orient ou un occident ignoré, un pôle Nord ou une croix du Sud. Tout ce qui est nécessaire est toujours déjà là. Le fermier veille au grain. Le poulet toujours picore, ravi de l'aubaine renouvelée, semblant sans fin.

Bien sûr, parfois un gros poulet pique un plus maigre. Picking order. Mais les plus gros sont aussi les premiers à partir, là-bas où l'on promeut les poulets au rang de poulardes fermières, élevées au grain.

Cette métaphore s'applique bien au monde aujourd'hui. On pianote, on zappe, on clique comme des poulets picorent. Ils ont leur bec, et nous le pouce et l'index.

Peu d'usage des fonctions supérieures. On est engraissés aux hormones de croissance. Pas beaucoup de temps pour prendre de la hauteur, de la distance ou de la profondeur. Pic, pic, pic.

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