METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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La transformation mondiale

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dimanche 28 août 2016

Le « ventre » de la bête est toujours fécond.

On dit souvent que l’Europe est un ventre mou. Certains ajoutent que Bruxelles est son nombril. L’Europe « molle » ? Il n'y a pas si longtemps, l'Europe s'est révélée pouvoir être très « dure ». Il ne faut jamais oublier que c’est l’Europe qui a inventé le fascisme, le nazisme, sans parler de l’impérialisme et du colonialisme. Alors, rime riche, pas d’angélisme.

Apparaîtront à nouveau en Europe, le moment venu, des bêtes blondes, des tueurs de masse, des assassins d'envergure, avec leur capacité de haine et de barbarie.

Si les islamo-terroristes veulent terroriser l’Europe, ils ne savent pas ce qui les attend. Ils espèrent créer les conditions d’une guerre civile européenne, où l’on déclarerait ouverte la chasse au faciès ou aux signes extérieurs de religion dans les villes dites civilisées. Ils veulent des extrêmes excités, assoiffés de vengeance, légitimés par le vote et déchaînés enfin.

Les policiers entourant une femme voilée sur une plage de Nice sont la version farcesque, choquante et prémonitoire de ce qui nous attend demain.

On a déjà vu ça en Europe; cela pourrait vite revenir. Ils veulent que du ventre fécond de la bête, naissent d’autres bêtes encore, que grouillent les loups, les hyènes et les rats. A chaque époque son record. Le 21ème siècle n'a pas encore donné sa mesure.

Qu’ils continuent, ils l’auront la guerre. Ils l’ont déjà d’ailleurs, il faut le dire, sur les immenses territoires qui ont été livrés depuis plus d’une décennie à une guerre totale ou partielle, radicale et précise, idéologique et économico-stratégique.

La guerre a été déployée par un Occident sans mémoire dans quelques pays qui furent jadis les plus civilisés du monde. La Trans-oxiane, Suze, Babylone, Ninive, Palmyre, Sumer, Akkad, Elam, porteurs de la mémoire du monde, ont été plongés dans l’âge du fer et du sang.

N’en doutons pas, on peut faire beaucoup plus encore, dans le genre. Il suffit d’ouvrir les livres d’histoire pour se rappeler ce dont l’homme est capable.

Le danger est réel, pressant.

Il est temps que des prophètes d’un genre nouveau se dressent. Une guerre mondiale se prépare, lentement, sûrement.

Le grisou des idées, gaz invisible, lentement, sûrement, envahit les couches profondes de la mine sociale, avant l’explosion imprévue, irrésistible. Les idées néo-fascisantes, néo-nazies, minent à nouveau la mine mondiale, petit à petit, continûment, jusqu’à ce que…

L’explosion peut survenir désormais à tout instant. Jusqu’à présent, en Europe, on a eu affaire à des terroristes de seconde zone, entraînés sur des théâtres d'opérations disputés par les puissances (Syrie), et bénéficiant su soutien idéologique et même financier de quelques opérateurs (au Qatar, en Arabie saoudite).

Si l'on s'en rapporte au nombre des morts, le score accumulé des islamo-terroristes qui ont opéré en Europe est moindre que celui des attentats du 11 septembre.

Il est aussi beaucoup moindre que celui des différentes guerres opérées à l’initiative des « puissances ».

Faisons, pour réfléchir aux conséquences, l’hypothèse que la prochaine vague d’attentats pourrait être d’une gravité très supérieure, provoquant non des centaines mais des milliers de morts au cœur de l’Europe. Techniquement tout est possible, il y a des spécialistes pour cela.

Pour que cela ait effectivement lieu, il suffit que se dégagent des financements appropriés et une volonté politique déterminée. Les financements sont-ils disponibles ? A l’évidence, oui. Cette volonté politique existe-t-elle ? Non, ou plutôt pas encore. Si la volonté politique de changer l'échelle du terrorisme en Europe avait existé, elle aurait eu un début de manifestation. On aurait vu des exemples d’un plus grand professionnalisme de la terreur, avec la mise en œuvre de techniques d’exécution plus létales.

Pourquoi cette volonté politique ne s’est-elle pas encore formée ? Parce que les éventuels décideurs d’un choix aussi radical ont aujourd'hui trop à perdre.

Même les dirigeants de Daech savent jusqu'où ils peuvent aller trop loin. Même eux sont dans l'obligation de mettre des limites à l’aventure, pour ne pas accélérer la mise en branle du hachoir final.

Mais il faut faire l’hypothèse que des extrémistes peuvent demain décider d’aller trop loin. Créer les conditions d'une nouvelle guerre mondiale n'est pas donné à tout le monde. Mais une guerre civile européenne pourrait en être le prélude.


vendredi 26 août 2016

La mondialisation des esprits

La mondialisation des idées et des esprits est une réalité ancienne. Les peuples, toujours, se sont communiqué leurs mythes, se sont transmis leur rêves et ont partagé leurs intuitions. Ces idées, ces forces, qui n'ont rien à voir avec celles des empires et des royaumes, ont permis de bâtir des lignes générales, d'entretenir des mouvements de fond, capables de parcourir l'histoire des siècles.

Les idées des anciens parcouraient le monde pendant des années, des siècles, et des millénaires. Le trafic quotidien des milliards d'internautes, qu'en restera-t-il dans quatre mille ans ?

Eusèbe de Césaréei rapporte le témoignage d'un écrivain voyageur, Mégasthène, qui partit en Inde au 4ème siècle av. J.-C. pour y représenter le roi Séleucus I Nicator, – successeur d'Alexandre le Grand. Dans le 3ème Livre de ses Indica, l'ambassadeur grec constate: « Vraiment tout ce que nos anciens ont dit de la nature l'est aussi par les philosophes étrangers à la Grèce, soit en Inde par les Brahmanes, soit en Syrie par ceux qu'on appelle les Juifs. »

N'était-ce pas là une ode à la mondialisation des esprits ? Une reconnaissance patente de la proximité et du partage des idées ? C'étaient les idées religieuses et philosophiques, sans doute, qui étaient le mieux à même de voyager le plus loin, par delà les frontières et les langues, les systèmes et les préjugés, en ces temps d'ouvertures tous azimuts.

Après Mégasthène, Eusèbe évoque Numénius, qui écrivait: « Après avoir cité les témoignages de Platon, il faudra remonter plus haut et les rattacher aux enseignements des Pythagore puis en appeler aux peuples de renom, en conférant leurs initiations, leurs dogmes, les fondations cultuelles qu'ils accomplissent d'accord avec Platon, et tout ce qu'ont établi les Brahmanes, les Juifs, les Mages et les Égyptiens. »

C'est un témoignage que l'Inde, la Perse, la Mésopotamie, Israël, et l’Égypte, constituaient alors, avec la Grèce, un grand arc continu et fertile de pensées, de rêves, l'immense coulée lumineuse du génie mondial.

Ces siècles passés, évoqués par le résumé accélérateur d'Eusèbe, Mégasthène et Numénius, témoignent de la possibilité naturelle des esprits à correspondre, à se procurer les uns aux autres des échelles, des guides et des relais.

Le 21ème siècle, non sans paradoxe, a électrifié et électronisé la mondialisation, la rendant quasi-immédiate, mais en même temps assez superficielle. Nous savons « en temps réel » les cours des bourses de Shanghai, Francfort et New York, ainsi que le nombre de cadavres relevés après tel attentat lointain ou proche. Mais nous en savons moins sur les « initiations » des peuples et la manière d'évolution de leurs « fondations cultuelles ». Les torrents de détails superflus abondent, quand la mondialisation a pour conséquences le sang, la souffrance et la mort. Mais qui voit la grande vision, le large avenir ?

Selon Porphyre, « Apollon dit : ''Enchaînée de bronze est la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ; les Barbares en ont découvert bien des sentiers, mais les Grecs se sont égarés ; ceux qui la tenaient à peine l'ont perdue ; or de la découverte le Dieu a fait honneur aux Égyptiens, aux Phéniciens, aux Chaldéens (ce sont les Assyriens), aux Lydiens et aux Hébreux. »ii

Porphyre, philosophe néo-platonicien du 3ème siècle ap. J.-C., reconnaît la fraternité intellectuelle et spirituelle des peuples qui vivaient alors dans des terres, appelées aujourd'hui Égypte, Israël, Liban, Turquie, Syrie, Irak, Iran. Ils partageaient une marche commune sur le « route escarpée et ardue qui mène aux Dieux ».

Porphyre ajoute: « En outre Apollon dit dans un autre oracle : '' Aux seuls Chaldéens est échue la sagesse ainsi qu'aux Hébreux qui adorent saintement le Dieu-roi né de lui-même.'' »

La religion n'est pas tout. Il ne suffit pas d'emprunter la route escarpée et ardue qui mène aux Dieux. Encore faut-il le faire avec « sagesse ». Les Chaldéens et les Hébreux en étaient dépositaires, alors.

Qui aujourd'hui peut parler sagement au nom du « Dieu-roi né de lui-même »?

iPrép. Ev., Livre XI

iiPhilosophie tirée des Oracles (Livre I)

mercredi 24 août 2016

La poule est l'avenir de l'homme


Il y en a qui rêvent d'une vie de lions, d'aigles, ou de cétacés, de grands animaux libres, qui parcourent les steppes, fouillent l'horizon, ou sillonnent les océans. D'animaux qui songent, entre deux chasses.

Mais qui peut rêver d'une vie de poulets de basse-cour ? Les poulets picorent. Ils passent leur temps à picorer dans la poussière. Avant de se faire couper le cou. Les poulets (bio) vivent dans le bonheur, au paradis des poulets, le grain abonde, il n'y a qu'à poser le bec dessus. Le bonheur absolu, quoique sous forme dispersée, se trouve répandu entre leurs pattes, sous leur bec. Pic, pic, pic. Toute leur vie, tous leurs rêves sont par terre, dans la cour. Ils n'ont pas besoin de steppes et de nuages, d'horizons et d'abîmes. Ils n'ont cure de chercher un ailleurs, quelque chose d'inouï qui serait loin ou dans l'absence. Il n'y a pas à chercher un orient ou un occident ignoré, un pôle Nord ou une croix du Sud. Tout ce qui est nécessaire est toujours déjà là. Le fermier veille au grain. Le poulet toujours picore, ravi de l'aubaine renouvelée, semblant sans fin.

Bien sûr, parfois un gros poulet pique un plus maigre. Picking order. Mais les plus gros sont aussi les premiers à partir, là-bas où l'on promeut les poulets au rang de poulardes fermières, élevées au grain.

Cette métaphore s'applique bien au monde aujourd'hui. On pianote, on zappe, on clique comme des poulets picorent. Ils ont leur bec, et nous le pouce et l'index.

Peu d'usage des fonctions supérieures. On est engraissés aux hormones de croissance. Pas beaucoup de temps pour prendre de la hauteur, de la distance ou de la profondeur. Pic, pic, pic.

mercredi 17 août 2016

Vers l'über-empire mondial

Les esprits des peuples ont chacun leur vérité, a dit Hegel. Chaque peuple a son rôle à jouer, à un moment donné de l'Histoire, et précisément à ce moment-là. Après quoi, ils connaissent la décadence et la chute, annonçant ainsi « le passage de l'esprit dans un principe nouveau, et de l'histoire universelle dans un autre peuple »i.

Hegel distingue quatre époques, qui présentent divers degrés de « l'incarnation » de l'esprit du monde, divers états de sa prise de conscience de soiii.

Dans la première, l'esprit se connaît comme « forme substantielle », comme « identité », dans laquelle les individualités se perdent et restent injustifiées en tant que telles. Cette période correspond à l'apogée de « l'empire d'Orient ». Le gouvernement y est une théocratie, le chef est un prêtre suprême ou bien un Dieu, la législation vient de la religion, et « la personnalité individuelle disparaît sans droits ».

Dans la seconde époque, l'esprit substantiel acquiert un « savoir » de lui-même, un « contenu positif », qui permet l'individualité morale objective. Cela correspond à « l'empire grec », où coexistent « une base mystérieuse, refoulée dans une réminiscence obscure dans la profondeur sombre de la tradition » et une « spiritualité individuelle », qui « surgit à la lumière du savoir, devient mesure et clarté par la beauté et par la moralité libre et allègre ».

Le troisième moment est celui de la conscience qui s'approfondit jusqu'à l'universalité abstraite, mais entre alors en contradiction avec l'objectivité du monde déserté par l'esprit. C'est le moment de l'empire romain, où s'accomplit « jusqu'au déchirement infini la séparation (…) de la conscience personnelle privée et de l'universalité abstraite. » C'est le moment de « la violence froide et cupide » des aristocrates, de la « corruption de la plèbe », de la « dissolution de l'ensemble », du « malheur universel » et de la mort de la vie morale.

Pendant la dernière époque cette contradiction entre la conscience et l'objectivité se renverse. La conscience est prête à « recevoir en elle-même sa vérité concrète », et à « se réconcilier avec l'objectivité et s'y installer ». L'esprit revient à sa substance première, il se connaît comme « vérité », comme « pensée » et « comme monde d'une réalité légale ». C'est le moment, dit Hegel, de l'empire germanique, où se réalise « le principe de l'unité des natures divine et humaine ». C'est aussi « le principe nordique des peuples germains qui a pour mission de les réaliser. »

L'empire germanique a reçu la mission de renverser les empires précédents, et de « sortir de cette perte de soi-même et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple israélite était maintenu tout prêt. »

Avec le recul de l'Histoire qui en juge autrement que la philosophie, on voit que Hegel s'est sans doute trompé quant à la mission de « l'empire germanique ». Cet empire n'a pas mis un terme à la souffrance de l'univers, ni à celle du « peuple israélite ».

On sait aujourd'hui que d'autres empires que le germanique se sont installés à sa place dans l'Histoire. L'empire soviétique et l'empire américain ont pu croire voir leur heure arriver à différents moments du 20ème siècle. Mais ces empires ont surtout gagné beaucoup de bataille à la Pyrrhus.

Quel sera le prochain empire à tenter de relever les défis hégéliens : l'unification des nature divine et humaines, la sortie de la perte de soi-même, la fin de la souffrance infinie ?

L'empire chinois ? L'empire capitaliste ? On en doute.

Peut-être est-ce le moment de Hegel lui-même qui est passé ? Peut-être que le rêve de la fin de la souffrance n'a aucune chance de se réaliser ?

Ou alors, il pourrait bien émerger autre chose, une utopie complètement différente : l'über-empire. L'über-empire serait mondialisé, décentralisé, auto-organisé, auto-régulé. Fiscalité et monnaie mondiale. Même système de protection sociale sur toute la terre. Liberté de circuler pour tous. Interdiction absolue de toute guerre (garantie par une force mondiale de sécurité dotée de tous les moyens nécessaires). Régime mondial du travail, basé sur un principe d'égalité rigoureuse des personnes à travers la planète. Une carte d'identité mondiale sans référence nationale ou religieuse, un système d'über-élections politiques à tous les niveaux (local, régional, mondial), destinées à élire les « sages » chargés de garantir les formes d'auto-régulation nécessaires. Le système de taxation mondiale prélèverait les impôts à la source sur toutes les über-opérations, avec des clés de proportionnalité différentes suivant la nature et le montant de ces transactions. Un über-revenu mondial serait garanti de la naissance à la mort à chacun.

L'über-empire est sans doute une utopie, mais pas tellement plus que « l'empire germanique » de Hegel.

Je dirais même qu'il est en fait moins utopique. L'expérience européenne peut servir à faire voir ce qui ne marche pas dans les rêves d'intégration fédérale.

Il y a encore du chemin à faire avant de réaliser l'union des natures divine et humaine. Mais si l'on ne fait ne serait-ce qu'un seul pas pour réduire la « souffrance infinie » des peuples du monde, n'aura-t-on pas donné là la preuve de la possibilité d'une über-utopie?




iPrincipes de la philosophie du droit. § 347

iiIbid. §353-358

mardi 16 août 2016

Pédophilie, déchristianisation et "jungle" morale

La chasse ouverte aux curés pédophiles, dont on voit quelques effets avec l'affaire du cardinal Barbarin, ou l'Oscar donné au film Spotlight, est sans aucun doute une excellente chose, quant au but censément poursuivi. On pourrait peut-être étendre cette chasse anti-pédophiles à quelques autres figures, comme celles de Gide ou de Montherlant, et même à ce ministre de la République française qui s'est fait prendre il n'y a pas si longtemps dans un palais de Marrakech lors d'une rafle de la police marocaine en compagnie de jeunes garçons. Le nom de ce ministre fort connu est resté soigneusement hors de la scène médiatique. On pourrait en induire que le Président de la République et le Premier ministre sous lesquels ce ministre pédophile a officié sont aussi en quelque sorte des « cardinaux Barbarin » de la laïcité républicaine. Les médias aujourd'hui déchaînés contre les curés pédophiles, comment peuvent-ils être si silencieux à propos des ministres partageant le même vice ?

Il y a peut-être une interprétation plus sociétale de ce fait. La « déchristianisation » de la société française est en cours, depuis quelque temps, mais il y a encore du chemin à faire. La chasse au cardinal est ouverte, mais la chasse au ministre n'est pas à l'ordre du jour. Par extension et métonymie, c'est l’Église catholique même qui semble coupable de négligence, de complicité, d'aveuglement, dans cette affaire. Plus grave encore, l’Église semble dysfonctionnelle (centralisme de la gouvernance, statut des prêtres, célibat, vœu de chasteté, marginalisation des femmes et des laïcs dans la gestion de l’Église).

La déchristianisation est dans tous les esprits. Mais il est possible d'aller plus loin encore. Il ne me paraît pas qu'il faille s'en réjouir.

Si l'affaire Barbarin est devenue soudainement, si longtemps après les faits incriminés, d'importance nationale, il semble que d'autres scandales contemporains restent étonnamment hors de la puissance de pénétration des radars moraux.

Par exemple la situation faite aux réfugiés en Europe, – et en France en particulier. La « jungle » de Calais est un cas exemplaire de la « déchristianisation » et de la politisation des esprits dans un sens qui rappelle quelques effroyables souvenirs.

« Lorsque j'entends le mot « ordre », j'ai le poil qui se hérisse, parce que j'entends alors les trains bien à l'heure d'Eichmann, mis en branle au mot de « tout est en ordre », ferrailler vers Auschwitz. C'est le mot le plus effroyable que je connaisse. C'est le camouflage du monstrueux. Il sort directement de la bouche de la machine elle-même. Il est si profondément déshonoré qu'il devrait rester interdit pendant des siècles. Et encore de nos jours – en cela, hormis le plus grand raffinement du camouflage actuel, rien n'a changé depuis l'époque d'Eichmann – il vise exclusivement à couvrir l'absence de scrupules ; anesthésier en nous la représentation de la chose qui a été ordonnée ou mise en ordre ; paralyser notre intérêt pour les effets de ce que nous continuons à faire ; bref : nous induire à faire confiance à la machine qui tourne sans à-coups parce qu'elle tourne sans à-coups. »i

Ce texte de Günther Anders a été écrit il y a environ un demi-siècle. Il n'y a pas d'analogie entre l'évacuation des campements de Calais, nommés abusivement «Jungle », et les trains de la mort nazis, mais le propos de G. Anders met en relief l'utilisation politique et sociale du mot « ordre ».

L'« ordre » règne-t-il à Calais ? Selon les médias, s'y développe une véritable « jungle ». L’État doit donc agir par tous les moyens, pour contenter l'indifférence assoupie des regardeurs de télévision, et pour entretenir la fibrillation des états-majors politiciens, qui trouvent là beaucoup de farine électorale à moudre.

Métaphore pour métaphore. La véritable « jungle » n'est pas à Calais. Elle est plutôt dans les couloirs des ministères, dans les allées du pouvoir, dans les rassemblements populistes. La « jungle » prolifère dans l'esprit des hommes.

Il va falloir remettre de l' « ordre ». Nous n'avons encore rien vu.


iGünther Anders . Sténogrammes philosophiques 

lundi 25 juillet 2016

La crainte de l'Occident

L’Égypte ancienne fournit une manne d'idées stimulantes pour qui s'intéresse au fait religieux, dans son universalité.

La mort y est le moment clé, le moment où s'opère la transformation de l'âme du mort en l'âme ba, le principe divin de Rê.

Le Papyrus de Neferoubenef identifie aussi ce principe au « bélier divin de Mendès, ville où se fait l'union mystique des deux âmes de Rê et d'Osiris »i, selon Si Ratié, qui en a fait la traduction.

La religion de l’Égypte ancienne est une religion porteuse d'espoir pour tout un chacun. Il est donné à toute âme humaine la possibilité de réaliser au moment de la mort une mutation divine et royale, sous certaines conditions. L'âme a alors le pouvoir de se transformer en « Horus d'or », cet Horus dont la chair est d'or, et les os d'argent.

L'origine spirituelle de cette croyance remonte la nuit des temps. On a retrouvé des traces archéologiques de culte funéraire en Haute Égypte datant d'avant la première dynastie, aux alentours de 3500 av. J.-C.

Le Papyrus de Neferoubenef fait entendre la voix du fidèle se préparant à cette épreuve décisive.

« Salut à toi qui est dans la nécropole sainte de Rosetau; je te connais, je connais ton nom. Délivre-moi de ces serpents qui sont dans Rosetau, qui vivent de la chair des humains, qui avalent leur sang, car moi je les connais, je connais leurs noms. Que le premier ordre d'Osiris, Seigneur de l'Univers, mystérieux en ce qu'il fait, soit de me donner le souffle dans cette crainte qui est au milieu de l'Occident ; qu'il ne cesse d'ordonner les directives selon ce qui a existé, lui qui est mystérieux au sein des ténèbres. Que la gloire lui soit donnée dans Rosetau ! Maître de l'obscurité, qui descend et qui ordonne les nourritures dans l'Occident ! On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu qui est dans Busiris ! (…)

Je viens en messager du Seigneur de l'Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. Seigneur de crainte dans Nout et dans le Douat ! Je suis Horus. Je suis venu chargé de la sentence. Permets que j'entre, que je dise ce que j'ai vu. »ii

A lire ces antiques paroles, on est frappé de certains échos repris plus tard par des religions subséquentes, comme la juive ou la chrétienne :

« On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu. »

« Je viens en messager du Seigneur de l'Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. »

Il y a aussi cette formule plus étrange encore qu'elle n'est prophétique: « Cette crainte qui est au milieu de l'Occident ».

L'Occident a toujours été pour les Sémites, la langue arabe en témoigne, le lieu du danger et de l'exil. Pour les anciens Égyptiens c'était aussi le lieu associé à la mort, et partant, à la résurrection.

La mémoire collective, profonde, incarnée dans les gènes depuis des millénaires, a sans doute cultivé cette crainte, qui existe encore sous forme larvée, inconsciente. Elle coïncide aujourd'hui avec un fait géopolitique majeur.

L'Occident est toujours associé pour le meilleur et pour le pire à l'exil.

Les migrations de populations du Sud et de l'Orient fuyant la guerre, la famine ou la pauvreté, ne sont pas prêt de s'arrêter.

En réaction, l'actualité en témoigne, l'Occident se sent menacé, et entre dans la « crainte ».

Dans ce contexte, pourquoi revisiter l'ancien mythe de l'Horus d'or, et la révélation du grand Dieu qui est dans Busiris ?

Parce que la mémoire plusieurs fois millénaire de «la crainte qui est au milieu de l'Occident » devrait inciter, me semble-t-il, à prendre un peu de distance avec l'actualité immédiate (et avec les effets désespérants et dévastateurs du terrorisme).

L'Occident est vu depuis longtemps comme le « pays de la mort » mais aussi comme le lieu de la résurrection, selon la plus ancienne religion de l'Orient.

Entendons la leçon, s'il y a encore des oreilles pour entendre.

Il faut diminuer la misère du monde, quoi qu'il en coûte, et non l'augmenter.

Le prix à payer pour l'inaction sera terrible.

Plus terrible encore le prix à payer pour la haine, l'isolationnisme, le racisme, l'égoïsme de masse.

Plus terrible encore à l'avenir, sera la crainte éprouvée par l'Occident.


i Si Ratié, Le Papyrus de Naferoubenef, 1968

iiIbid.

Qu'est-ce que l'Europe peut comprendre de la Chine?


Athanasius Kircher, jésuite, savant encyclopédique, orientaliste, a la réputation d'être l'un des plus brillants esprits du 17ème siècle européen.

Parmi beaucoup d'autres sujets, il a traité de la Chine, alors nouvellement à la mode. Les Jésuites étaient particulièrement engagés dans l'exploration intellectuelle de cette civilisation, fort mal connue des Européens. Il est intéressant de revenir sur leur perception de la Chine, et sur leurs erreurs, leurs biais, leurs préjugés. Peut-être cela pourrait-il être une source d'inspiration et de prudence à notre époque dite « mondialisée » ?

Kircher a publié en 1670 à Amsterdam sa « Chine illustrée ». Il y traite entre autre de l'écriture idéographique, encore obscure pour les savants européens, – et même « illisible » selon toute apparence:

« Les premiers Chinois estant descendus des Égyptiens ont suivi leurs façons de faire pour leurs écritures. »

Il observe naïvement « la ressemblance qu'il y a des anciens caractères chinois avec les Hiéroglyphiques ».

Il propose en conséquence une étonnante classification des idéogrammes chinois selon seize « formes », tirées de sa riche imagination, et basées sur les ressemblances supposées des caractères chinois.

Voici quelques extraits décrivant ces « formes » (je recopie fidèlement l'orthographe un peu décalée utilisée par le livre de Kircher).

Forme I : « Vous voyés icy des serpents merveilleusement entrelassés les uns avec les autres, et qui ont diverses figures selon la diversité des clases qu'ils signifient. »

Forme II : « La Iième forme des anciennes lettres se prend des choses de l'agriculture. »

Forme III : « La 3ème forme des lettres est composée de quantités d'oiseaux, qu'on appelle Fum Hoam, et qu'on dit être la plus belle de toutes celles que les yeux peuvent voir : parce qu'elle est faite de plusieurs plumes, & de plusieurs ailes.

Forme IV : « La 4ème forme des caractères anciens (…) est tirée des huitres et des vers. »

Forme V : « La V. forme est composée des racines des herbes. »

Forme VI : « La VI. forme est composée des restes d'oiseaux. »

Forme VII : « La VII. Forme, faites de tortues. »

Forme VIII : « La VIII forme – faites d'oyseaux & de paons. »

Forme IX : « Faite d'herbes, d'aisles & de faisseaux. »

Forme X : « Leur signification est quai ço xi ho ki ven ou bien autrement, ço autheur de certains tables pour n'oublier pas ce qu'il sçavait, a composé ces lettres. »

Forme XI : « Prend la figure des étoiles et des plantes. »

Forme XII : « Lettres des édits anciennement utilisés. »

Forme XII : « Yeu çau chi eyen tao. »

Forme XII : « Lettres du repos, de la joye, de la science, des entretiens, des ténèbres et de la clarté. »

Forme XV : « Composée de poissons. »

Forme XVI : « N'a pas à être lue : c'est pourquoi on n'a pas su comprendre ce que cela voulait dire. »


C'est le cas de le dire, voilà une encyclopédie à la chinoise qui aurait pu ravir l'auteur de « Les mots et les choses. »

Au-delà de l'indéniable poésie de ce catalogue décousu, répétitif et plein de fantaisies, ce qui ressort surtout c'est l'absolue ignorance de l'un des esprits européens les plus brillants pour une culture il est vrai difficile d'accès. Puisse cela servir de leçon !

dimanche 24 juillet 2016

Les descentes aux Enfers d'Orphée, Pythagore, Blair, Cameron, Corbyn

Orphée est descendu aux Enfers et s'est fait initier aux Mystères d'Isis et d'Osiris (qu'on appelle Déméter et Dionysos chez les Grecs, Cérès et Bacchus, chez les Romains). Il institue en Grèce le culte d'Hécate à Égine, et celui d'Isis-Déméter à Sparte. Ses disciples, les Orphiques, étaient de bons vivants, pleins de joie de vivre, à la fois marginaux, individualistes, mystiques.

Par contraste, les Pythagoriciens, qui subirent aussi l'influence de l'orphisme, étaient « communistes et austères », pour reprendre la formule de H. Lizeray (1903). Le communisme pythagoricien, puis platonicien, était leur rêve. Socrate avait dit : « Tout est commun, – entre amis. »

Mais ce communisme de phalanstère était de courte portée. Les amitiés ne peuvent que difficilement s'étendre loin au-delà.

Le « communisme » n'est pas une bonne étiquette pour la religion d'Orphée ou de Pythagore. Ils étaient d'abord des esprits religieux et philosophiques, même s'ils ont d'ailleurs exercé une certaine influence politique.

Orphée avait une tendance « individualiste », et Pythagore un penchant vers le « communisme », pour reprendre une terminologie évidemment simpliste, mais qui a le mérite d'évoquer immédiatement une ligne générale.

Ces figures peuvent-elles être transposées aujourd'hui ? Difficilement, je pense.

Alors quel intérêt de les évoquer?

Il n'est pas dit que des esprits ayant une certaine tournure de pensée, un fort et authentique engagement, ne puissent renverser complètement tous les codes habituels.

Un exemple est celui de Jeremy Corbyn, dont tout le monde, à commencer par Tony Blair (Lying Blair) prédisait l'échec, et qui a remporté les élections internes du Parti Travailliste il y a un an. On lui promet toujours l'échec et une défaite spectaculaire en 2020 contre le parti conservateur. Le premier ministre britannique d'alors, David Cameron, s'en était alors réjoui et avait commencé les hostilités en allant droit au but :  « Le Labour représente maintenant une menace pour notre sécurité nationale, pour la sécurité de notre économie et celle de votre famille ».

Il y a peu, Tony Blair a été humilié par le rapport Chilcot devant ses pairs, et le monde. Cameron a démissionné, après avoir mis son pays dans une situation impossible. Corbyn est menacé par les MPs du Labour, mais les travaillistes de la base continuent de le soutenir en majorité.

Le menteur Blair et l'hypocrite Cameron, pourtant opposés apparemment sur le fond, mais se rejoignant sur la forme, ont été éjectés du système. Corbyn se bat à la marge.

Le degré d'exaspération devant l'incompétence et le manque de courage des politiques est tel, que l'on ne peut écarter aucune surprise. Tout est possible.

dimanche 26 juin 2016

L'Orient saccagé par l'Occident


Il y a des rêves qui voltigent de siècles en siècles, par bonds énormes dans l'espace et dans le temps, ou encore à l'aide de petits sauts discrets, invisibles, entre esprits complices.

Sohravardî, philosophe mis à mort à Alep en Syrie le 29 juillet 1191 sur ordre de Saladin, avait un rêve, celui de redonner vie aux visages multiples de la sagesse éternelle: « Nous avons confié en dépôt la science de la Vraie Réalité à notre livre La Théosophie orientale, livre dans lequel nous avons ressuscité l'antique sagesse que n'ont jamais cessé de prendre pour pivot les Imâms de l'Inde, de la Perse, de la Chaldée, de l’Égypte ainsi que ceux des anciens Grecs jusqu'à Platon, et dont ils tirèrent leur propre théosophie ; cette sagesse c'est le levain éternel. »i

Ce paragraphe bref, large, immense, résume excellemment le rêve d'une unité profonde de l'esprit humain autour des questions les plus anciennes.

Il contient l'idée d'une intuition partagée, d'une sagesse unique, d'un fil commun reliant l'Indus à la mer Égée par l'intermédiaire de l'Oxus, du Tigre, de l'Euphrate, du Jourdain et du Nil. Les fleuves verticaux (Nord-Sud ou Sud-Nord) n'accompagnent aisément pas les routes horizontales (Est-Ouest) des caravanes, ils les coupent plutôt, les ponctuent de gués ou de ponts.

Les fleuves irriguent les nations qui se pressent sur leurs rives.

Les routes qui les franchissent font courir, circuler la parole qui insémine les cultures d'idées d'ailleurs.

Parmi toutes les idées des millénaires, c'est encore l'idée d'un fil commun, d'une intuition partagée, d'une sagesse unique qui est la plus prometteuse, quoique la moins évidente.

Apparemment, pour l'observateur exotérique, se multiplient sur la surface de la terre les religions, les dieux, les croyances, les tribalismes, les singularités.

Rien de plus commun que l'illusion du singulier, de l'élection, de la différence.

Mais si reconnaît sa force autonome, sa validité éclairante, à cette idée que ce fil, cette intuition, cette sagesse sont en effet des biens communs à des peuples innombrables bariolés de différences, constellés de certitudes, alors de nouvelles perspectives se dégagent tout aussitôt. Un autre paysage, d'ampleur cosmique, se dessine.

Il faut commencer de voir dans la diversité des religions, qui s'égrènent depuis des millénaires, non la preuve de leurs torts partagés, ou l'indice que l'une seule d'entre elles détient la vérité.

Il faut enfin considérer que le Véda, l'Avesta, le mazdéisme, le zoroastrisme, le magisme chaldéen, l'antique religion égyptienne, l'hermétisme, l'orphisme, – et aussi le judaïsme, le christianisme, et l'islam (ésotérique, soufi, shi'ite ou sunnite), témoignent en réalité de l'unité de l'esprit humain, et sont comme autant de levains divers dans la même pâte.

Que le Moyen Orient soit aujourd'hui dévasté par la guerre et la haine rend d'autant plus urgente la tâche signalée à Alep il y a huit siècles par Sohravardî.

Cette tâche n'est ni naïve ni irénique.

Elles est réaliste, nécessaire, vitale.

Corbin, qui passa sa vie à chercher à comprendre un peu de l'Orient compliqué, l'a formulé selon les termes mêmes du philosophe assassiné à Alep.

Pour le dire en un mot, cette tâche consiste à retrouver le sens originaire de « l'Orient », que Sohravardî appelait mystiquement l'Ishraq.

…........

PS : Les grands malins, les puissants, les dominateurs, les diplomates professionnels, les Sykes et les Picot, qui ont joué dans cette vaste région au jeu du Great Game, n'ont fait que préparer les bases des souffrances d'aujourd'hui, avivées plus encore par les Bush, les Tony Blair, les David Cameron et les Sarkozy. Ces dirigeants aveugles, gonflés de suffisance, et même corrompus, ne raisonnent jamais que par lignes, surfaces et volumes (pour m'exprimer par métaphore). Ce sont des hommes de peu de sens, de peu de sagesse. Ils ne seront malheureusement pas jugés pour tout le mal qu'ils ont fait, sauf par l'Histoire.

Heureusement, un seul Henry Corbin, par son travail spécialisé, ardu et obscur, a plus fait pour avancer la cause commune des peuples dans les siècles, que toutes les malencontreuses « initiatives » réalisées par l'Occident afin de réduire l'Orient à sa propre image, n'ont pu provoquer de malheurs, de haines, de guerres et de migrations de masse.

i Henry Corbin, En Islam iranien. Aspects spirituels et philosophiques, t.2, p.35

vendredi 24 juin 2016

Prochaine étape: l'Eurexit

J'étais de ceux qui pensaient que le meurtre de Jo Cox par un partisan radicalisé du Brexit allait accélérer la prise de conscience des électeurs britanniques, et peut-être faire basculer le vote en faveur de la raison et de l'histoire. Du genre : le sacrifice d'un juste aide à sauver le monde. Mais non.

Après le Brexit, qui a semblé prendre tout le monde par surprise malgré des sondages ambivalents, les démagogues et les populistes occupent depuis ce « vendredi noir », ce 24 juin 2016, le devant de la scène au Royaume-« Uni ». L'onde de choc emplit le monde. Trump, Le Pen et les néo-fascistes européens se réjouissent.

Les approximations, les mensonges, les promesses vides et fallacieuses vont fleurir plus que jamais.

L'infamie aussi. Le député Tory Dominic Peacock vient d'écrire à propos des demandes de donation pour des organismes de charité au nom de Jo Cox : "I've just donated the steam off my piss!", ajoutant : "I am sick and tired of this woman's death being used against the Brexit cause."

Cette simple phrase, dans son extrême vulgarité, sa crudité, son mépris, sonne pour moi comme une alarme. On peut tout dire, désormais, à nouveau. Comme un air des années 1930. Les barrières sont levées, les digues s'écroulent. Le grand n'importe quoi va s'en donner à cœur joie.

Une rhétorique bestiale va pouvoir évoquer sans entraves ni limites les idées de l'extrémisme de droite, la haine des immigrants, l'ultra-nationalisme au front de bétail stupide, le déchaînement des foules enivrées.

Le Royaume- « Uni » a entamé un processus inexorable de décomposition. L’Écosse n'a pas perdu une minute pour annoncer sa volonté de faire sécession d'avec les Anglais pour pouvoir rester dans l'Europe, et l'Irlande du Nord semble vouloir l'imiter en rejoignant une Irlande réunifiée. L'Espagne en profite pour réclamer Gibraltar. Les pays d'Europe de l'Est vont pouvoir donner à fond dans l'outrance. Ce sont 70 ans d'histoire de construction européenne qui sont complètement remis en question.

Le divorce va se faire, et il sera aux torts partagés. Le Brexit est aussi un signal que l'Europe a échoué sur le plan symbolique, politique et économique. Il n'y a plus de Grand Récit européen.

Cela n'a pas toujours été le cas. Il y a eu, dès le lancement du projet européen par les visionnaires de l'après-guerre, le Grand Récit de la paix entre des nations brisées par des siècles de guerre fratricide. Puis celui le Grand Récit du grand bond en avant d'une terre d'humanisme, de progrès, de démocratie et de liberté, modèle d'intégration et de civilisation pour le monde.

Et puis soudainement, le flop.

Depuis le début du 21ème siècle, le chômage de masse, l'immigration de masse, la corruption des élites, en particulier dans le domaine financier et fiscal, le terrorisme, l'incapacité de projeter une politique mondiale, sont autant de marqueurs de l'échec fondamental d'un Europe d'eurocrates.

L'Europe des valeurs est inaudible, invisible. Elle est menée par des politiciens de 2ème ordre comme un Juncker ou un Barroso, élus à leur poste précisément pour leur manque d'envergure.

L'Europe aujourd'hui se caractérise par l'absence d'idées, l'absence de projet, l'absence de vision.

L'Europe est un amas informe d'égoïsme étroits et de lobbyistes roublards, se vautrant dans un économisme « libéral », une austérité donneuse de leçons, des procédures tatillonnes, et surtout de la complaisance, beaucoup de complaisance envers les gros, les riches, les fraudeurs (comme l'industrie automobile du diesel).

Parmi les plus roublards, les plus hypocrites, les plus menteurs, il y a les grands profiteurs du système britannique, première place financière mondiale, supérieurement organisée pour faciliter le transit vers les paradis fiscaux et le blanchiment de l'argent noir mondial.

Les politiciens européens sont les premiers coupables. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a été largement discrédité par les fuites qui ont révélé l'ampleur des fraudes fiscales dont s'est rendu coupable le système bancaire du Luxembourg, alors qu'il en était le Premier ministre.

Il aurait déjà dû démissionner immédiatement, dès l'annonce du Lux Leaks.

Il aurait dû également démissionner sur l'heure à l'annonce du Brexit.

Il ne l'a pas fait. Il ne le fera pas.

Ce n'est pas étonnant. Cet homme n'a aucune envergure.

C'est un eurocrate du Benelux, douillettement somnolent dans un petit monde feutré d'hyper-privilégiés.

Il nous faut autre chose. Des hommes et des femmes qui aient une vision lointaine, large et profonde.

L'Europe a tout pour échouer, et tout pour réussir. Elle a maintenant besoin de vérité et d'inspiration. Par exemple:

→ Immigration : accueillir dignement, former et intégrer les millions de réfugiés économiques et politiques.

→ Politique étrangère : régler militairement et politiquement la situation en Syrie, en Irak, et en Libye, puisque l'Europe (et en particulier les Britanniques ont été largement associés aux chaînes d'événements ayant conduit à la situation actuelle).

→ Économie : investir durablement dans la reconversion énergétique, l'éducation de très haute qualité pour tous, la santé, les services publics.

→ Social : revenu minimal pour tous.

→ Fiscal : lancement d'une campagne mondiale pour l'éradication totale des paradis fiscaux, régulation mondialisée de l'impôt sur les multinationales en fonction de leurs lieux d'activité et de profit.

Sans une politique d'envergure mondiale, l'Europe va exploser. Ce sera la fin du rêve, l'Eurexit, et le retour aux démons du fascisme et de la haine.

Nous avons plus que jamais besoin d'Europe. Nous avons surtout besoin d'une nouvelle race d'hommes et de femmes politiques sincères, courageux, visionnaires, tenaces et incorruptibles.

mercredi 15 juin 2016

La sagesse cachée des peuples

Il y a plus de sagesse dans les peuples que dans les puissances. Au sommet des mondes règne un froid glacial et sec, et la vie y a le souffle court. Il y a plus de chaleur humide au fond des marécages, où bouillonne une vie abondante et prolifique.

Ce ne sont que des métaphores, bien sûr. Laissons-nous guider par elles, leurs doubles ententes.

D'un point de vue systémique, la montagne et la vallée se complètent. L'une a vocation à dominer l'autre, pendant un certain temps, disons géologique. Puis vient un autre temps post-géologique. On prévoit alors l'arasement des montagnes, leur vocation à combler les vallées, à engendrer les plaines alluvionnaires et les bassins fluviaux.

La montagne c'est l'oligarchie. Les plaines et les bassins, c'est la démocratie. Le pouvoir sera-t-il nécessairement exercé dans les hauteurs, par les hauteurs, et pour l'intérêt des hauteurs ?

On peut raisonnablement en douter.

Le « politique » dans sa forme actuelle est moribond. Des pitres et des serfs, des professionnels de la double, de la triple langue, haranguent les peuples inéduqués, pour combien de temps encore ?

Le populisme, comme le fascisme hier, mène à la guerre. Qui veut la guerre ? A qui profite-t-elle ? Pourquoi les peuples n'apprennent-ils que lentement ? Pourquoi oublient-ils leur propre mémoire ?

La démocratie ne tombe pas du ciel. Il y règne un Jupiter sans partage. Il faut la construire au long des âges, à la façon de Sisyphe, toujours à nouveau, autrement. Cela prend de la peine.

Il est aisé de constater que la démocratie erre. Elle ne marche pas bien, claudique, se trompe de chemin. Elle est a été détournée, corrompue, trahie.

Mais elle marche encore un peu, et l'histoire l'a prouvé, bien mieux que les tyrannies – la rouge ou la brune, la blanche ou la noire.

La démocratie n'a pas encore été capable de réguler un monde complexe, où l'argent est libre et sans frontières, et les gens sont asservis à leur destin local, livrés aux chausse-trapes des nations, des religions, des rois.

Prenons un exemple. Poutine a déclaré, après avoir ré-annexé un bout de l'ancien empire russe, que l'Europe se comporte « comme un Empire ». Il est vraiment fort curieux que l'électorat russe se contente d'idées aussi frustes, aussi élémentaires, au moment où l'Europe est au bord de l'explosion (en plein vol). Pourquoi le peuple russe, ce grand peuple, plein de passion et d'idéal, se laisse-t-il fourvoyer ainsi?

Pourquoi Poutine jouit-il d'une popularité exceptionnelle ? Comparez avec Hollande. Que peut-on en déduire ?

Que les peuples aiment l'idée impériale, plus que les 35 heures ? Qu'ils aiment la force même avec un rouble faible ?

La Russie vit avec son propre mythe, construit siècle après siècle, depuis Ivan le Terrible. La Russie se voit elle-même « comme un grand Empire », qui couvre la moitié de la terre, depuis les confins de l'Ukraine aux volcans du Kamtchatka. Aux yeux d'un marteau, tout est clou. Aux yeux des tsars russes, tout est knout.

L'empire états-unien est en tout point comparable au russe, sauf qu'il est plus sophistiqué, par ses armes, par ses lois, et qu'il est plus ambitieux.

Dans le passé, on distinguait les empires de la terre (Chine, Russie) et ceux de la mer (Grande Bretagne, États-Unis). Tous avaient une chose en commun : ils avaient besoin d'innombrables esclaves, à domicile et dans le monde.

Les empires aujourd'hui, bâtis sur l'économie financière, les technologies, les enfers fiscaux, ont eux aussi besoin d'esclaves, – mais en petit nombre. Le reste de l'humanité, tout le reste, leur est (pour une grande part) inutile et sans valeur.

Si rien ne change, il n'est pas difficile d'imaginer la catastrophe qui lentement se prépare, et qui va terrifier et décimer le monde.

La démocratie n'est peut-être pas encore adaptée à la gestion dangereuse et contradictoire des intérêts du monde mondialisé.

Mais les peuples comprennent vite, lorsqu'on veut les enchaîner, ou les anéantir.

Ils comprendront très vite, le moment venu, la menace imminente de mort. Il comprendront aussi, tout aussitôt, qu'il faut en finir avec les empires. La tâche sera rude.

Ils sont nombreux.

Il y a les empires géostratégiques et militaires.

A titre anecdotique, on peut noter que les États-Unis, puissance de la mer, veulent limiter par quelques gesticulations la puissance maritime de cet autre empire qu'est la Chine, un empire ancien de la terre, devenu depuis peu la première puissance économique mondiale (– au moment même où la crise mondiale s'installe pour de bon, ce qui ne semble pas un hasard).

Il y a les empires maffieux, les empires financiers, et les empires virtuels qui n'existent que dans l'obscurité organisée des « dark pools », ou bien dans les nano-fréquences et la circulation luminique des bourses mondiales.

La démocratie mondiale aura fort à faire pour en finir avec ces empires. Mais si elle ne veut pas subir une nouvelle mise en esclavage, d'ampleur métaphysique et morale, elle devra s'attaquer à ces empires, à ces Babylones, tous à la fois, ou l'un après l'autre.

On rira de ma naïveté peut-être. Depuis que le monde est monde, le peuple est toujours serf, dira-t-on ! Et qui donc s'attaquerait aux flottes de guerre américaines, aux armées chinoises, aux maffias roublardes et cancéreuses ? Qui ? Les peuples avachis devant les écrans du foot mondial ? Les djihadistes reconvertis ? Les « nuit debout » ?


La démocratie mondiale ne se constituera pas par une sorte d'enchantement spontané. Il va falloir une prise de conscience universelle. Il va falloir une nouvelle mutation psychique et intellectuelle des masses du monde.

Impossible ! Dira-t-on. Balivernes, utopies vides, creuses chimères...

Je crois que tout peut arriver, y compris l'impensable. Il suffit d'un déclic, d'une étincelle.

Le nouveau, le vraiment nouveau, est toujours invisible aux premiers jours. Et puis, les circonstances aidant, et la conscience y suppléant, le vraiment nouveau balaye le vieux monde comme un tsunami imprévisible.

Ce nouveau gît quelque part, encore caché, mystérieuxi, mais il est absolument nécessaire qu'il soit aux aguets.

Nul ne peut dire le jour ni l'heure. Mais le nouveau naîtra, c'est absolument certain. Et personne, personne, ne peut dire à l'avance ce qu'une idée vraiment nouvelle, balancée dans un marécage brûlant de dix milliards d'habitants, peut déclencher psychiquement et moralement.

Reconnaître l'arrivée du nouveau comme nécessaire, et comme imminente, c'est le premier pas pour aider à le faire advenir.

i« Ce dont nous parlons, c'est d'une sagesse mystérieuse, demeurée cachée. »1 Cor. 2,1-7

vendredi 27 mai 2016

L'humanité zigue-zague


Aujourd'hui, les Dieux sont morts, disent-ils. Le monde semble linéaire ou circulaire. Assez ennuyeux, en fait. On a oublié de croire que tout est toujours possible, que tout peut arriver. Que tout arrivera d'ailleurs, sans doute, tôt ou tard.

On peut déjà prévoir de formidables transformations du monde réel, dans des avenirs assez proches. Et d'autres transformations, plus formidables encore, dans des avenirs plus éloignés. Mais au fond, rien de ce que l'on attend n'est vraiment radical ; pas de disruption. On n'a plus la tête à ça.

Des transformations phénoménales, oui. Mais l'idée d'une transformation de l'être, l'idée d'une métamorphose de la substance ontique elle-même, paraît difficile à intégrer, incongrue, impensable.

Les matérialistes ne voient absolument pas de quoi on parle. Les esprits les plus religieux ne pensent jamais à l'être en tant qu'être, à l'être en tant que substance et à ses possibles transformations. Les philosophes sont prudents et divisés en la matière. Il y a quelques exceptions. Heidegger a ouvert un programme de recherche sur le langage de la métamorphose, et les métamorphoses du langage. « Faire une expérience avec quoi que ce soit, une chose, un être humain, un Dieu, cela veut dire qu'il vient sur nous, nous atteint, nous tombe dessus, nous renverse et nous métamorphose.»i

L'Histoire est loin d'être terminée, et nous n'avons encore rien vu. Mais l'époque manque singulièrement d'imagination.

La vérité, c'est que l'espèce humaine tout entière est en train de se transformer, de se métamorphoser, dans l'indifférence complète de la presque totalité des vivants qui l'incarnent. Jürgen Habermas a eu cette formule : « L' ''auto-transformation'' de l'espèce est aujourd'hui en cours ». Mais l'espèce s'en fout royalement. Tout cela se fait à l'insu de son plein gré.

L'espèce s'« auto-transforme », sans en être vraiment consciente. Elle a modifie sans cesse l'environnement planétaire et l'ADN, les visions communes et les croyances singulières. L'humain a seulement vaguement conscience qu'il aura un jour la charge de la transformation de la nature humaine, et qu'il subira le poids de ses choix. Défi plastique par excellence.

Moïse emmena jadis son peuple vers une Terre promise. Quels Moïses, demain, emmèneront l'humanité vers quels exodes ? Elle est fort probable la migration, vers une trans-humanité décrétée, mais par qui, au nom de quoi ou de qui ? Défi politique par excellence.

Plastique et politique, couple infernal, absolument imprévisible, métastable.

Il faut se représenter l'humanité mondialisée comme étant poursuivie par les griffes et les crocs de ses catastrophes passées, scarifiée par des dissociations inguérissables. Il faut la suivre, livrée à l'errance plastique, dans des déserts sans sens et sans direction. Il faut la voir tendre confusément vers un horizon muet.

Nous ignorons où l'homme s'en va quand il se quitte lui-même. Déjà, il n'est plus là. Demain, il ne sera plus jamais toujours déjà-là. Déjà, sur le départ, et demain des milliers de chemins obscurs s'ouvriront sans cesse sous ses pas d'errant.

La route se rompt, au fur et à mesure. L'errance exige une veille perpétuelle. Des possibles, terrifiants, fantastiques, ou brisés, montrent leurs visages fugaces, là-bas, un peu plus loin.

La route est plus que sinueuse, plus que zigzagante, elle est hérissée de points de rebroussements, de queues d'hirondelle, constellée d'enfers béants, bordée de jungles piégées, de panoramas éblouissants, plombée de nuits sans fond.

La route même, métaphore éculée, pourrait bien se métamorphoser en tout autre chose, en balafres intérieures, en mouettes écartelées, en quilles éclatées, en chevelures d'étoiles, en magmas galactiques. Le zigzag cingle sans cesse ses Z et ses G. Se lovant à l'intérieur de lui-même, il est fractal en essence, jusqu'à atteindre les limites de la matière, ou de l'entendement.

Le zigzag est aussi éclair. Fort bref, il ne révèle rien, il fait seulement signe, comme jadis l'oracle. Il strie l'obscur, il aveugle plus qu'il ne guide. Le zag, cécité du zig, ou l'inverse.

Ces zigs, ces zags, où vont-ils ?

Quels carrefours convoitent-ils? Zigs et zags sont la forme du cheminement même. Ils fomentent à chaque pas le risque, le risque commun d'être et d'errer, le risque de la voie choisie, sur des routes qui se dérobent.

« L'être est le risque lui-même par excellence. Il nous risque, nous, les hommes. Il risque les êtres vivants. L'étant est, dans la mesure où il demeure ce qui est toujours à nouveau risqué », écrit Heidegger à propos de poètes comme Rilke.

Les poètes risquent, leur vie durant, des mots. Ils risquent une vie, tissée de mots. Ils risquent leur liberté, l'obscur de toute liberté.


Le chemin est lourd sous les pieds fatigués des mots.

Et file sans fin la longue métaphore des mots du chemin.

Le chemin est tout ensemble risque, péril, balance, mouvement. Du moins si l'on suit ses acceptions dans la langue allemande. «  Être dans le risque c'est être en balance (in der Wage). Le mot de Wage (de nos jours « balance ») signifiait encore au Moyen Age quelque chose comme « péril (Gefahr) » (...) Le mot Wage vient du verbe wägen, wegen : faire un weg, un chemin, c'est-à-dire aller, être en mouvement. Bewägen signifie mettre en route, en mouvement : peser (wiegen) ».ii

L'anglais est ici proche de l'allemand, way et weight équivalant à weg et wiegen.

En français, le mot « route » vient du latin ruptus, rompu. Car il faut rompre la route, pour l'ouvrir.

Cheminant, l'âme errante suit ses zigs et ses zags, et les soupèse. A tout instant, elle se balance, se rompt et se remet en route.

A la fin, elle est elle-même pesée, mise en balance, rompue et remise en route.

iHeidegger. Acheminement vers la parole

iiHeidegger. Acheminement vers la parole

Ontologie du hasard


La génération, l'engendrement, est indéniablement un grand mystère, celui de l'incroyable émergence, de l'absolue nouveauté de chaque nouvelle naissance.

La génération, l'engendrement, la filiation sont autant de métaphores humaines qui peuvent aider à la perception confuse de l'engendrement interne de Dieu, de sa création infinie de lui-même par lui-même.

Mais ces métaphores ont leurs limites. Si on les force, elles se dissolvent.

Il faut faire appel à d'autres mots, d'autres images.

L'usage des métamorphoses par des poètes comme Ovide ou Apulée est une tentative de traduire ce qui échappe aux limites du langage ou des formes. L'homme, les êtres, l'étant et les Dieux mêmes, se métamorphosent sans cesse. Il n'y a pas de nature qui ne possède enfoui en elle un principe interne de changement, qui graduellement ou brusquement peut transformer toute forme en une autre forme, que rien ne peut laisser prévoir. Changement, transformation et métamorphose sont des mots presque équivalents, mais il serait possible de leur affecter des nuances particulières.


Mais il s'agit aussi du changement de l'être même. Par exemple, on ne peut nier que la mort est la cause d'une transformation radicale, quelque soit d'ailleurs l'hypothèse faite quant à l'existence ou l'absence d'un au-delà. Dans tous les cas (anéantissement, métempsycose, résurrection, vie après la vie), l'être est voué à une transformation totale, radicale, absolue.

Puisqu'une telle possibilité de changement, de métamorphose absolue existe indubitablement, au moment de la mort, laissons aux poètes l'occasion de nous surprendre par des idées imprévisibles.

Il n'y a pas de transformation plus « plastique » que la mort. Quelles que soient les hypothèses à ce sujet.

Il se peut que le néant existe. La mort est la fin irrémédiable de l'ivresse bacchique, la mort de la vie, et chaque particule de l'être se dissout à jamais, revenant à quelques briques de base (molécules, atomes, quarks) elles-mêmes vouées à disparaître sur le très long terme.

Il se peut aussi que le passage vers l'Hadès réserve des surprises. Dans les deux cas la métamorphose est assurément radicale.

On peut imaginer d'autres hypothèses encore, comme l'anéantissement dans un néant terminal, suivi inexplicablement par une résurgence germinale, absolument autre, imprévisible, indescriptible.

Tout est possible.

Par son existence, le monde montre que même dans un monde sans sens et sans raison, il faudrait encore rendre compte de ses conditions de possibilité. L'existence de l'être, qu'il faut bien constater, ne peut se suffire de l'hypothèse de l'absurde. Celle-ci renvoie encore, nécessairement, à une impensable ontologie du hasard.


lundi 9 mai 2016

La vérité sur la Russie

C'est le titre d'un essai de Petr Vladimirovitch Dolgoroukov publié en 1860. On y trouve des analyses minutieuses, sonnant juste, aujourd'hui encore. Un amour du pays, pour cet enfant d'une des plus grandes familles russes. Une sincérité indémodable. Un regret de tout ce qui aurait pu être fait dès alors, pour le peuple, la patrie, le droit. Un constat lucide de l'incapacité de la classe au pouvoir à se réformer. « Alexandre 1er avait bon cœur quoiqu'il fut d'ailleurs implacable dans ses rancunes. Napoléon a dit de lui avec vérité : ''qu'il était faux comme un Grec du Bas-Empire''. » La galerie de portraits des empereurs est déployée avec précaution et lucidité. « L'empereur Nicolas abîmait tout ce à quoi il touchait. » Les nobles russes avaient à l'évidence une position privilégiée, par rapport à une société serve. Mais ils pouvaient être soumis à des châtiments corporels pour un quelconque motif décidé par l'empereur. Les plus grands nobles russes rougissaient de leur condition quand ils voyageait en Europe. Une chape de plomb sur la parole libre. La corruption profondément enkystée dans le pays. « L'affreux état de l'administration militaire russe, complètement livrée à cette bureaucratie qui considère le vol comme sa propriété. » En contemplant l'immense carte qui représente la Russie, on peut avoir être tenté de comparer le destin de la Russie avec celui du Canada. Mêmes immensités froides, même latitude, mêmes enneigements. Pourquoi l'histoire ne mime-t-elle pas la géographie ?

« La Russie est le pays du mensonge officiel », résume P.V. Dolgoroukov.

Pourquoi ? D'où cela vient-il ? D'où vient le destin des peuples ? Quel en est le sens ?

lundi 25 avril 2016

Le soi et le monde

La solitude... On meurt seul, ça c'est sûr. Mais vit-on seul ? Au-delà de toutes les apparences, est-on essentiellement seul ?

«  Je traverse l'espace philosophique dans une solitude absolue. Du coup, il n'a plus de limites, plus de murs, il ne me retient pas. C'est là ma seule chance », écrit Catherine Malabou dans Changer de différence, – citée par Frédéric Neyrat dans Atopies. La solitude absolue de la philosophe est, à mon humble avis, une figure de style, retorse, assez romantique, pas démodée pour autant. Si la solitude est la « seule chance » pour Malabou, – voilà de quoi donner de l'énergie aux vrais solitaires, laissés seuls dans les déserts de l'esprit, dans les grands ergs de l'espoir. Mais c'est aussi, pour une philosophe, quel aveu ! Quelle sincérité ! Quelle critique ! Tous ces colloques, tous ces textes, toutes ces revues, tous ces cercles : rien. Que du néant. Solitude, solitude encore, solitude toujours pour la philosophe.

Il y a là, me semble-t-il, une leçon générale.

On parle beaucoup de « communautarisme » dans notre société laïque et désenchantée. La communauté, quelle qu'elle soit, est une compensation provisoire au sentiment de la solitude assez largement partagé dans de larges segments de la population. Oh, bien sûr, nombreuses sont les occasions populaires de fusion dans la masse. Mais quelque chose résiste toujours. En dedans de soi, il y a toujours ce sentiment extrême, exigeant, que le soi n'est pas, et ne peut pas être le nous.

Conséquence immédiate, logique : aucune idée, aucun langage, aucune culture, aucune civilisation n'est immortelle. Incapables de contenir des milliards de « soi » solitaires, en essence, ce ne sont que des coquilles vides, des peaux désincarnées.

Et ces « soi » seuls leur survivront.

vendredi 8 avril 2016

Qui est derrière la fuite des Panama Papers?

Étrange silence des médias qui profitent le plus du grand déballage. Pas un mot sur les « lanceurs d'alerte » qui ont pénétré les bases de données de Mossack et Fonseca. Ce serait pourtant intéressant d'avoir une idée du profil et des motifs de ceux qui ont réalisé cette opération, la plus grande dans son genre. J'en suis réduit à de simples réflexions de bon sens.

Ce n'est certes pas quelqu'un appartenant à la firme en question. Vu la clientèle, le « lanceur d'alerte » pourrait compter ses abattis. Ce n'est pas la maffia : bonne cliente, elle a tout à perdre, rien à gagner. Ce n'est certes pas le FSB. Pourquoi se tirer dans le pied, et mouiller Poutine. Ce n'est pas non plus les équipes de cyber-pénétration chinoises : on sait à quel point les hautes autorités chinoises se sont fait prendre la main dans le sac. Alors qui ? Les Britanniques ? Hmmm, j'en doute, vu la manière dont tout ce déballage incrimine indirectement, entre autres, le «système» d'évasion fiscale des Îles vierges britanniques, et accessoirement le premier ministre Cameron. La France ? Hollande lançant une super-opération de récupération des impôts envolés ? Vous rêvez, sans doute aux beaux jours de Super Dupont ? L'Allemagne ? Pourquoi pas ? Après tout Merkel est une Madame Propre, c'est le Süddeutsche Zeitung qui a été élu chef de file des médias de l'ICIJ, et c'est l'un de ses journalistes, Bastian Obermayer, qui a été le contact direct de la « source » fournissant les 11,5 millions de documents piratés. Peut-être le passé de Waffen SS du père de Mossack est-il une piste possible ? Quelque vieille dette ? Ou alors le Mossad ? Motif ? Une façon détournée de faire tomber le roi des diamants du sang ? Ou de compromettre Assad et son clan? Peut-être.

Plus probable, en fin de compte, est l'hypothèse des services spéciaux aux États-Unis. On sait qu'ils sont capables de pénétrer n'importe quel ordinateur, n'importe où dans le monde, en quelques secondes – selon un spécialiste proche de la Maison Blanche avec qui j'avais eu l'occasion de discuter, il y a déjà quelques années. Donc techniquement, pas de problème. Mais le motif ?

J'ai été frappé du grand silence de médias comme le New York Times, qui contrairement à ses confrères, n'a pas fait sa une sur l'affaire lors de la sortie du scoop. Un article, paru seulement le jeudi 7 avril, fait un point assez général, sous le titre Law firm's secrets laid bare. Il y est noté que le Panama a adopté une législation sur les impôts et taxes des sociétés qui a été « copiée presque directement sur celle de l’État du Delaware », État américain bien connu pour ses pratiques laxistes en la matière.

Plus révélateur encore, cet autre extrait : « Tax experts pointed out that Panama, in its refusal to comply with international transparency standards, is in esteemed company : the United States. » Bigre ! Panama- USA même combat ? Mais il y a plus :

« Panama isn't the real story » a déclaré Matt Gardner, directeur exécutif du Institute on Taxation and Economic Policy, basé à Washington. « This leak gives a window into a much broader world, but it should be understood as giving a window into how things work in the U.S. as well. »

Alors qui ? Serait-ce que certains groupes de pression aux États-Unis ont décidé de vendre la mèche pour lancer un débat allant bien au-delà du cas Panama ?

Peut-être alors qu'Obama, juste avant de terminer son mandat a-t-il décidé de donner un petit coup de pied dans la fourmilière, dépité d'avoir si peu pu changer les choses pendant son double mandat ?

Je ne sais. Ce qui est sûr, c'est que certaines forces, engagées en vue de la défense du Bien (mondial), ont décidé de passer à l'action. D'autres forces encore, espérons-le, pourraient à nouveau se mobiliser dans un proche avenir, forçant de nouvelles révélations, par exemple aux États-Unis mêmes, dévoilant la corruption extrêmement profonde du « système ».

Le Panama n'est qu'un coup pour voir. De quoi déclencher une sacrée pagaïe. Les rats ne peuvent quitter le navire, mais ils peuvent encore ronger les câbles du gouvernail, détruire les canalisations de pompage, et s'adapter aussi vite que possible au naufrage imminent.

Si l'on veut être pessimiste, disons que les Panama Papers vont inciter les élites corrompues du monde entier à multiplier encore l'opacité.

Si l'on choisit d'être optimiste, arguons que ceux qui ont réussi le coup des Panama Papers, en ont d'autres en vue, bien plus effrayants encore, dans leur révélation de la profondeur de la corruption morale et mentale des « élites ».

samedi 2 avril 2016

Je rêvais d'un autre monde (suite)

On a ici l'alphabet. Les Grecs, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens, les Arabes aussi. Même le sanskrit, si ancien, possède un syllabaire. Pas les Chinois. Rien à voir.

Au fond, les Indo-européens et les Sémites partagent la même Weltanschauung. Hammourabi et Gutenberg.

Est-ce que la Bible aurait été différente, dans son esprit même, si elle avait été d'abord écrite en chinois ?

Est-ce qu'une autre langue, hybride, mi alphabétique mi idéographique aurait été possible, pensable ?

Sans doute que oui, mais c'est improuvable.

Chaque caractère, chaque idéogramme, comme un canon de sens, chargé jusqu'à la gueule, mitraille paisible de traditions, de respects, de formes – et aussi, pour quiconque tient le pinceau, paysage ouvert, champ illimité d'audaces, de finesse, de violence exprimable, d'évanoui, de fugace. Le poids énorme des millénaires inchangés, barrés de mandarins, et les océans meubles, solitaires, du calligraphe, éclaboussant l'encre de son âme.

ideogramme 1

mercredi 30 mars 2016

Migration et félonie


L'attitude de l'Europe à propos des migrants de Syrie, d'Afghanistan, du Soudan, d’Érythrée et d'ailleurs est une félonie (par rapport aux idéaux proclamés), une mascarade (l'hypocrisie et la tartuferie masquant la haine, la peur, la pingrerie, la pleutrerie) et surtout une connerie (dresser des murs, ériger des barbelés, ne résout rien, prépare les conditions de la guerre future, renvoie les peuples à la barbarie passée, déjà oubliée?).

Il ne faut pas jouer petit, comme Hollande ou Cameron. Merkel a vu plus grand. Il faut l'aider, changer de paradigme, rêver d'un autre monde.

Ce n'est même pas de l'idéalisme. A défaut, nous le paierons extrêmement cher, sur cette terre, et dans notre chair.

samedi 26 mars 2016

Cruauté, haine et domination

« Dans une société de grande civilisation, il est essentiel pour la cruauté, pour la haine et la domination si elles veulent se maintenir, de se camoufler, retrouvant les vertus du mimétisme. Le camouflage en leur contraire sera le plus courant. C'est en effet par là, prétendant parler au nom des autres, que le haineux pourra le mieux démoraliser, mater, paralyser. C'est ce côté que tu devras t'attendre à le rencontrer. » (H. Michaux)

Ces lignes datent de 1981. J'en conclus que notre civilisation entre dans une ces catégories :

– elle n'est pas grande, elle se sait petite.

– elle ne veut même plus « se maintenir », elle se sait déjà fugace.

– enfin, hypothèse non incompatible avec les deux premières, la haine, intrinsèquement mimétique, ne se camoufle plus parce qu'elle n'a plus besoin de le faire. La haine affleure partout, en filigrane, elle erre dans le fond de l'air, ou entre les lignes, dans les sous-entendus, et dans les sourires grimaçants des passants.

Islamo-terrorisme et guerre mondiale. Le « ventre mou » est encore fécond.

On dit toujours que l’Europe est un ventre mou. Certains ajoutent que Bruxelles est son nombril. L’Europe « molle » ? Il ne faut jamais oublier que c’est l’Europe qui a inventé le fascisme, le nazisme, sans parler de l’impérialisme et du colonialisme. Alors, rime riche, pas d’angélisme. On pourra encore trouver en Europe de redoutables tueurs de masse, si on libère leur capacité de haine et de barbarie.

Si les islamo-terroristes veulent terroriser l’Europe, ils ne savent pas ce qui les attend. Qu’ils continuent donc. Ils espèrent créer les conditions d’une guerre civile européenne, où l’on déclarerait ouverte la chasse au faciès ou aux signes extérieurs de religion dans les villes dites civilisées. Ils veulent des extrêmes excités, assoiffés de vengeance, légitimés par le vote et librement déchaînés enfin. On a déjà vu ça en Europe; cela peut revenir. Ils veulent que du ventre fécond de la bête, naissent d’autres bêtes encore, les loups, les hyènes et les rats du 21ème siècle. A chaque époque son record.

Qu’ils continuent donc, ils l’auront la guerre. Ils l’ont déjà d’ailleurs, il faut le dire, sur les immenses territoires qui ont été livrés depuis plus d’une décennie à une guerre totale ou partielle, radicale ou précise, idéologique ou économico-stratégique, suivant les intérêts du moment. La guerre a été déployée par l’Occident dans quelques-uns de ces pays qui furent jadis les plus civilisés du monde. La Trans-oxiane, Suze, Babylone, Ninive, Palmyre, ou encore Sumer, Akkad, Elam, porteurs de la mémoire du monde, ont été renvoyés, non à l’âge de pierre, mais à l’âge du fer et du sang.

N’en doutons pas, on peut faire beaucoup plus encore, dans le genre. Il suffit d’ouvrir les livres d’histoire pour se rappeler ce dont l’homme est capable.

Le danger est réel, pressant. Or, je ne vois rien venir, ni de Merkel, ni de Hollande, ni de Cameron, ni d’Obama. Ces gens sont supposés être très forts, très intelligents, très malins. Ils sont là où les décisions se prennent. Ils ont l’avenir du monde dans leurs mains frêles. Des pensées globales roulent sans doute dans leurs cervelles stressées par les « événements ». Mais je ne vois rien venir. Voyez-vous, vous ?

Il est temps que des prophètes d’un genre nouveau se dressent. Il est temps de dire les choses clairement, fortement. Oui, une guerre mondiale se prépare, lentement, sûrement. Le « grisou », ce gaz inodore et invisible, lentement, sûrement, se mélange à l’air dans les couches profondes de la mine, avant l’explosion imprévue, irrésistible. Les idées néo-fascisantes, néo-nazies, sont un grisou (certes puant et fort repérable) qui mine la mine européenne, petit à petit, continûment, jusqu’à ce que…

L’explosion peut survenir désormais à tout instant. Jusqu’à présent, en Europe, on a eu affaire à des terroristes de second choix, des petites mains, entraînées ici ou là et quelque peu financées par les habituels opérateurs. Mais si l'on s'en rapporte au nombre des morts, leur score n'a pas été comparable à celui des attentats du 11 septembre, par exemple, et il est beaucoup moindre que celui d'une vraie guerre. Faisons, simplement pour réfléchir aux conséquences, l’hypothèse que la prochaine vague d’attentats sera d’une gravité très supérieure, provoquant non des centaines mais des milliers de morts au cœur de l’Europe. Techniquement c’est possible, il y a des spécialistes pour cela. Pour que cela ait lieu, il suffit que se dégagent des financements appropriés et une volonté politique déterminée. Les financements sont-ils disponibles ? A l’évidence, oui. Cette volonté existe-t-elle ? A mon avis, non, ou plutôt pas encore. Si cette volonté avait existé, ces attentats auraient eu lieu. En tout cas, nous aurions eu des preuves patentes d’un bien plus grand professionnalisme de la terreur, et de la mise en œuvre de techniques d’exécution bien plus létales.

Pourquoi cette volonté politique ne s’est-elle pas encore formée ? Parce que les éventuels décideurs d’un choix aussi radical ont bien trop à perdre. Ils veulent jouer aux plus malins tout en sachant mettre des limites à l’aventure, pour ne pas se faire prendre dans le hachoir final. Mais ce raisonnement est foncièrement fragile. C’est là faire encore un pari, celui que des « extrémistes », des « terroristes », sont capables d’être « raisonnables », qu’ils peuvent aller « très loin », sans aller « trop loin ».

Il faut malheureusement faire l’hypothèse que de vrais « extrémistes » (ils existent) peuvent un jour décider d’aller « trop loin ». Alors, là, nous aurons les conditions de la prochaine guerre mondiale.

On ne peut pas prendre ce risque. Il faut agir maintenant. Comment?

Voici un premier jet. Toute suggestion et amélioration est bienvenue…

Mobilisation générale des esprits (Alerte pan-européenne d’urgence intellectuelle et morale). Europe « supranationale », beaucoup plus forte sur les plans diplomatique, militaire, politique. Priorité absolue à l’éducation de qualité pour tous, à tous les niveaux. Formation et éducation continue obligatoire, adaptée et différenciée pour tous, jusqu’à 77 ans, avec une priorité spéciale tout au long de leur vie pour tous les jeunes « issus de l’immigration ». Interdiction légale de l’illettrisme et de l’échec scolaire. Obligation pour tous de maitriser au moins trois langues, de faire preuve d’un minimum d’éducation artistique et créative et d’un maximum d’esprit critique dans les domaines philosophique, médiatique, technique et scientifique. Éducation à la coopération et à la communication sociale, et obligation des États de garantir un niveau d’éducation citoyenne excluant toute exclusion ou auto-exclusion de quelques groupes que ce soit. Interdiction du chômage (revenu universel garanti pour tous les non-employés contre des travaux d’intérêt public). Éradication des quartiers ghettos. Interdiction absolue des discours religieux ou non prônant la haine, l’exclusion et l’auto-exclusion (à suivre…).

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