METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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Le génie des langues

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dimanche 10 juin 2018

Métaphysique du cheveu



Que les cheveux aient eu de tout temps une profondeur anthropologique, imaginaire et symbolique, c’est l’évidence. Littérature, peinture, sculpture, sous toutes les latitudes, ont témoigné et témoignent encore de la puissance métaphorique (et métonymique) du cheveu, et plus généralement du poil.

Une analyse exhaustive des représentations de chevelures dans la seule peinture occidentale pourrait livrer des monceaux de matériaux passionnants.

D’où cela vient-il ? L’un des problèmes fondamentaux que rencontrent les peintres est de faire voisiner de façon significative formes et fonds. L’espace restreint et hautement organisé de la toile permet de donner du sens à des analogies graphiques et à des proximités picturales, qui sont autant de métaphores ouvrantes, autant de métonymies potentielles.

Paul Eluard écrit que Le travail du peintre,

« Toujours c’est une affaire d’algues

De chevelures de terrains (...) »i 

Comment, par exemple, la chevelure d’un personnage, qu’elle soit éployée ou maintenue, folle ou sage, doit-elle rencontrer sur la toile le fond sur laquelle elle fait forme ? Doit-elle trancher nettement sur son environnement immédiat, ou tenter une fusion latente ?

Pour les peintres qui représentent la métamorphose de Daphné en laurier, la chevelure de la nymphe est un lieu propice pour présenter la fusion des formes à venir, la transformation de l’humaine figure en un arbuste à feuillage persistant. La sculpture aussi tire avantage de ces effets de métamorphose. Le Bernin, avec Apollon et Daphné, présente avec précision l’amorce de la transition végétale des cheveux et des doigts en feuillages et branchages, où naturellement elle s’initie.

Les chevelures favorisent bien d’autres métaphores, comme celle du voile :

Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir ! ii

De ce mouchoir, on peut se servir pour essuyer pleurs ou larmes, Luc l’atteste :

« Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d'albâtre plein de parfum, et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux, les baisa, et les oignit de parfum. iii


Il y a aussi la métaphore des vagues :

« Fortes tresses, soyez la houle qui m'enlève !

Tu contiens, mer d'ébène, un éblouissant rêve

De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire  »iv.


Multiples, hétéroclites, sont les métaphores poétiques ou graphiques de la chevelure : nœuds, liensv, casques, cuirasses, entrelacs, nuages, et les étoiles, même ! La Chevelure de Bérénice est une constellation de l’hémisphère boréal, nommée ainsi parce que Bérénice II, reine d’Égypte, sacrifia sa chevelure, et que celle-ci, selon l’astronome Conon de Samos, fut alors placée par les dieux dans le ciel.

Parmi les plus répandues en peinture, ce sont sans doute les métaphores de l’eau et du sang, qui se prêtent fort bien aux souples et soyeuses variations du cheveu.

La chevelure d’Ophélie noyée se mêle harmonieusement à l’onde, dans laquelle son corps baigne, chez Eugène Delacroix ou chez J.E. Millais. Gustave Klimt reprend cet effet pour peindre des Ondines nageant allongées dans Sang de poisson et dans Serpents d’eau.

Bernardino Luini représente la tête de Jean le Baptiste, au-dessus d’un plat tenu par Salomé, et son sang coule encore en longs filets sombres, prolongeant les cheveux du décapité.


Parmi toutes les métaphores, innombrables, de la chevelure, il en est une très particulière, celle du feu et de la flamme.

« La chevelure vol d'une flamme à l'extrême 
Occident de désirs pour la tout déployer 
Se pose (je dirais mourir un diadème) 
Vers le front couronné son ancien foyer »vi 

L’image d’une chevelure de feu va à l’extrême en effet, et permet d’atteindre au divin même.

Le Ṛg Veda évoque un Dieu unique, Agni,nommé« Chevelu », qui s’incarne entrois figures, dotées d’attributs différents.Ces trois « Chevelus », figuresd’Agni,ont unechevelure de flammevii. « Trois Chevelus brillent à tour de rôle : l'un se sème dans le Saṃvatsara ; l'un considère le Tout au moyen des Puissances ; et d'un autre, on voit la traversée, mais non pas la couleur. »viii

Les « Chevelus » connotent la puissance génésique, la force créatrice, l’éclat infini de la lumière divine. Le premier « Chevelu » s’engendre lui-même dans le Soma, sous forme de germe primordial. Le second « Chevelu » contient le Tout, c'est-à-dire l'univers, là encore par l’intermédiaire du Soma. Le troisième « Chevelu » est la l'Agni « obscur », l'Agni aja, « non-né », qui passe de la nuit à la lumière, et s’y révèle.

Dans le judaïsme, les cheveux nebrûlent pas, et il faut les entretenir soigneusement.ixCependant,Dieu choisit une sorte de chevelure végétale, sous la forme d’un« buisson ardent », pours’adresser àMoïse sur le mont Horeb.

Dans le christianisme, les flammes du Saint Esprit, à la Pentecôte, viennent se mêler aux cheveux des Apôtres.x

Dans le soufisme, la «Chevelure » représente l’Essence divine comme unsymbole de la multiplicité cachant l’unité. « La multiplicité dissimule la non-existence des choses, et par là, occulte le Cœur, mais en même temps qu’elle voile, la chevelure attire la Grâce divine et les Dons divins. »xi

La chevelure représente ici le« multiple », et donc lenéant. Par son abondance et sa luxuriance, la chevelure estune image de tout ce qui n’est pas l’« unique ».


Par contraste absolu avec le soufisme, Jean de la Croix fait précisémentle choix de la métaphore du« cheveu unique »xii, pour représenterl’amour réciproque de l’âme singulière et de Dieu, etfigurer le lien fin et impalpablequirelie l’âme à Dieu. Lien infiniment fin, mais si fort qu’il a le pouvoir de lier Dieu lui-même à l’âme qu’il aime.

Pour Jean de la Croix, fondamentalement, « le cheveu représente l’amour ».xiii

L’inspiration initiale de cette métaphore semble, en apparence du moins,venirdu Cantique des Cantiques.

« Parlant de cette plaie, L’Époux des Cantiques dit à l’âme : Tu as fait une plaie à mon âme, ma sœur, mon épouse, tu as fait une plaie à mon cœur, par un seul de tes yeux et par un seul cheveu de ton cou (Ct 4,9). L’œil représente ici la foi en l’Incarnation de l’Époux, et le cheveu représente l’amour inspiré par ce mystère. » xiv

Légèreté vaporeuse, subtilité évanescente, mais aussi puissance inconcevable. Sous l’apparence la plus chétive, l’unique cheveu cache une force extraordinaire. Un cheveu unique et solitaire, a le pouvoir de tenir Dieu captif de l’âme, parce que Dieu en tombe amoureux, par l’intermédiaire de ce cheveu.

« Dieu est fortement épris de ce cheveu d’amour lorsqu’il le voit seul et fort. »xv

Jean de la Croix explique : « le cheveu qui opère une telle union doit assurément être bien fort et bien délié, puisqu’il pénètre si puissamment les parties qu’il relie ensemble. L’âme expose, dans la strophe qui suit, les propriétés de ce beau cheveu, en disant :

Ce cheveu, tu le considéras

Sur mon cou tandis qu’il volait,

Sur mon cou tu le regardas,

Il te retint prisonnier,

Et d’un seul de mes yeux tu te sentis blessé. »xvi

Jean ajoute :

« L’âme dit que ce cheveu ‘volait sur son cou’, parce que l’amour d’une âme forte et généreuse s’élance vers Dieu avec vigueur et agilité, sans se divertir à rien de créé. Et de même que la brise agite et fait voler le cheveu, ainsi le souffle de l’Esprit saint soulève et met en mouvement l’amour fort, le faisant monter jusqu’à Dieu. »xvii

Mais comment le Dieu suprême peut-il tomber amoureux d’un cheveu ?

« Jusqu’ici Dieu n’avait pas regardé ce cheveu de manière à s’éprendre de lui, parce qu’il ne l’avait pas vu solitaire et dégagé des autres cheveux, c’est-à-dire des autres amours, des appétits, des inclinations et des goûts ; il ne pouvait voler seul sur le cou, symbole de la force ».xviii

Et, surtout, comment le Dieu suprême peut-il rester captif, lié par un seul cheveu ?

« Merveille digne de notre admiration et de notre allégresse qu’un Dieu soit retenu prisonnier par un cheveu ! La raison de cette capture infiniment précieuse, c’est que Dieu s’est arrêté à regarder le cheveu qui volait sur le cou de l’épouse, car, nous l’avons dit, le regard de Dieu, c’est son amour ».xix

Dieu se laisse captiver par « le vol du cheveu d’amour », parce que Dieu est amour. C’est ainsi que « le petit oiseau saisit le grand aigle royal, si celui-ci descend les hauteurs de l’air pour se laisser prendre ».xx


Le cheveu unique incarne la volonté de l’âme, et l’amour qu’elle porte au Bien-Aimé. Mais pourquoi un cheveu unique, et non pas plutôt, pour faire masse, une touffe, une toison, ou une chevelure tout entière ?

« L’épouse parle ‘d’un cheveu’ et non de plusieurs, pour nous donner à entendre que sa volonté est uniquement à Dieu, dégagée de tous les autres cheveux, c’est-à-dire de toutes les affections étrangères à Dieu. »xxi


Admirable métaphore ! Et cautionnée par le Cantique des cantiques ?

Mais l’affaire est plus compliquée qu’il n’y paraît.

Le Cantique des cantiques ne contient pas cette image, en réalité. En son chapitre 4 verset 9, on lit ceci :

«  Tu as capté mon cœur, ô ma sœur, ma fiancée, tu as capté mon cœur par un de tes regards, par un des colliersqui ornent ton cou. »

Le mot « collier » traduit correctement le mot hébreuעֲנָק, lequeleffectivement n’a pas d’autres sens, et ne signifie certes pas« cheveu ».

En hébreu, « cheveu » se dit שַׂעָר. Ce mot est d’ailleurs employé juste avant, au verset 1 du même chapitre du Cantique des cantiques: « Tes cheveux sont comme un troupeau de chèvres dévalant du mont de Galaad »xxii.

La métaphore du « troupeau de chèvres » implique un jeu de mots, qui n’est pas sans rapport avec notre sujet. En effet, l’hébreu שַׂעָר ,« cheveu », est très proche sémantiquement de שָׂעׅיר , « bouc » et de שְׂעׅירָה , « chèvre ». On peut le comprendre. Le bouc est un animal fort velu, « poilu » par excellence. Mais le verset n’use pas de ce redoublement, etn’emploie pas icile mot שְׂעׅירָה , mais un autre mot, qui signifie aussi« chèvre », עֵז, et quipermet d’ailleurs un jeu de mots équivalent,puisque son pluriel, עׅזׅים, signifie métonymiquement « poils (de chèvre) ». En forçant la note, le verset Ct 4,1 pourraitse traduire littéralement : « tes cheveux sont comme une multitude de poils de chèvres dévalant du mont Galaad... »

Si le verset 1 multiplie l’effet de multitude, dans le verset 4, il ne serait question que d’un seul cheveu, selon Jean de la Croix.

Le problème, disions-nous, c’est que ce cheveu n’est pas présent dans le texte hébreu.

Alors la Vulgate, dans une traduction ici défectueuse,aurait-elle induit Jean de la Croix sur une fausse piste?

La Vulgate donne pourCt 4,9 : « Vulnerasti cor meum, soror mea, sponsa; vulnerasti cor meum in uno oculorum tuorum, et in uno crinecolli tui. »

La Vulgate traduitdonc l’hébreuעֲנָק, « collier »par uno crine, « boucle de cheveux », ce qui semble une douteuse équivalence.


Les poètes sont desvoyants, etvisionnaires hors pair, ils voient plus haut, plus loin, plus juste. Peut-être que le « cheveu » que Dieu « voit » sur le cou de l’Épouse est en réalité unfil fin, précieux, attachant au couun unique bijou ? Cheveu, oufil sur le cou, qu’importedonc, si l’un et l’autre mot remplissent leur rôle de métaphore et de métonymie, signifiant l’amour de l’âme pour Dieu, et l’amour de Dieu pour l’âme ?

Dans lefilm Call me by your name, de Luca Guadagnino, le héros, Elio Perlman, joué par Timothée Chalamet,aperçoit au cou d’Oliver, joué par Armie Hammer, une étoile de David suspendu à un mince fil d’or. Dans le film, cet objet précieux, joue un rôle transitionnel, dans la passion naissante d’Elio pour Oliver.

Peut-être peut-on imaginer au cou de l’Épouse un bijou extrêmement précieux ? En l’occurrence, il ne faut pas se tromper :ce qui attire le regard de Dieu, en tant qu’Époux, ce n’est pas ce bijou, si précieux soit-il, mais le très mince fil qui le retient, et que la Vulgate assimile à un « cheveu » ?

Aux yeux de Jean de la Croix, l’unique collier de l’Épouse du Cantique des cantiques est en tout état de cause une métonymie puissante assimilant le fil à un cheveu et le cheveu à un lien mystique. Cette métonymiel’inspire, et lui permet d’écrire son propre et original Cantique spirituel,dont lesstrophes 21 et22 nouent étroitement la métaphore:

De flores y esmeraldas,

en las frescas mañanas escogidas,

haremos las guirnaldas,

en tu amor florecidas,

y en un cabello moi entretejidas.


En solo aquel cabello

que en mi cuello volar considerarste,

mirástele en mi cuello,

y enél preso quedaste,

y en uno de mis ojos te llagaste.


(Avec des fleurs, des émeraudes,

Choisies dans les frais matins,

Nous irons faire des guirlandes,

Toutes fleuries en ton amour,

Et tenues enlacées d’un seul de mes cheveux.


Ce cheveu, tu le considéras

Sur mon cou tandis qu’il volait,

sur mon cou tu le regardas,

Il te retint prisonnier,

Et d’un seul de mes yeux tu te sentis blessé.)

iPaul Éluard, Poésie ininterrompuePoésie/Gallimard, 2011

iiCharles Baudelaire. La chevelure.

iiiLc 7, 37-38

ivCharles Baudelaire. La chevelure.

vJoachim du Bellay. Regrets.

« Ces cheveux d'or sont les liens, Madame,
Dont fut premier ma liberté surprise
Amour la flamme autour du
cœuréprise,
Ces yeux le trait qui me transperce l'âme. »

viStéphane Mallarmé. La chevelure

viiṚg Veda I, 164,44.

viiiNotons incidemment que l'un des attributs d'Apollon, Xantokomès (Ξανθόκομης), en fait aussi un Dieu « à la chevelure rouge-feu »

ixLes règles concernant la chevelure sont très codifiées. Mais seul celui qui se purifie doit les faire disparaître entièrement, sous la lame du rasoir : « Puis, le septième jour, il se rasera tout le poil: sa chevelure, sa barbe, ses sourcils, tout son poil; il lavera ses vêtements, baignera son corps dans l'eau, et deviendra pur. »Lv 14,9

x« Le jour de la Pentecôte, ils étaient tous ensemble dans le même lieu. Tout à coup il vint du ciel un bruit comme celui d'un vent impétueux, et il remplit toute la maison où ils étaient assis. Des langues, semblables à des langues de feu, leur apparurent, séparées les unes des autres, et se posèrent sur chacun d'eux. Et ils furent tous remplis du Saint Esprit, et se mirent à parler en d'autres langues, selon que l'Esprit leur donnait de s'exprimer. » Actes 2:1-4

xiLaleh Bakhtiar. Le soufisme. Seuil, 1077, p.68

xii Cependant, dans la Montée du Carmel, Jean de la Croix emploie la métaphore des ‘cheveux’ au pluriel. Il s’appuie sur un passage des Lamentations de Jérémie qu’il traduit là encore à partir de la Vulgate : « Candidiores sunt Nazaraei ejus nive, nitidiores lacte, rubincundiores ebore antiquo, saphiro pulchriores ». « Leurs cheveux sont plus blancs que la neige, plus éclatants que le lait, plus rouges que l’ivoire antique, plus beaux que le saphir. Leur visage est devenu plus noir que le charbon, et on ne le reconnaît plus sur les places publiques. » (Lm 4, 7-8) Jean de la Croix utilise ici le mot cabello, « cheveu », pour traduire en espagnol le mot Nazaraei (les « Nazaréens », ou les « Nazirs de Dieu ») employé par la Vulgate. Et il explique ce que, selon lui, la métaphore de Jérémie signifie: « Par les ‘cheveux’ il faut entendre les pensées et les affections de l’âme qui s’adressent à Dieu (…) L’âme avec ses opérations représentées par les cheveux surpasse toutes les beautés des créatures. » (Jean de la Croix, La Montée du Carmel 1,9,2.Œuvres Complètes . Cerf, 1990. p.611)

xiiiJean de la Croix, Cantique spirituel B, 7,3. Œuvres Complètes . Cerf, 1990. p.1249

xivIbid.

xv Cantique spirituel B, 31, 3 Ibid. p. 1386

xviCantique spirituel B, 31, 2 Ibid. p. 1386

xvii Cantique spirituel B, 31, 4 Ibid. p. 1387

xviiiCantique spirituel B, 31, 6 Ibid. p. 1388

xix Cantique spirituel B, 31, 8 Ibid. p. 1388

xxIbid.

xxi Cantique spirituel B, 30, 9 Ibid. p. 1383

xxiiCt 4,1

mercredi 2 mai 2018

L’encre de l’âme

Le sanskrit, si ancien, possède un syllabaire. Les Grecs, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens, les Arabes ont un point commun : l'alphabet.

Les Chinois n'ont ni alphabet ni syllabaire. Leur système d'écriture n'a rien à voir avec celui des Indo-européens et des Sémites.

Il est tentant de faire l'hypothèse que les peuples à alphabet partagent des éléments de vision du monde. D'Hammourabi à Gutenberg, la distance semble moins grande que de Platon à Lao tseu.

La Bible aurait-elle pu être initialement conçue au moyen de la langue chinoise ?

Si les mots sont des mondes, quels univers cachent les langues ?

Quelle est l’essence d’un système d'écriture ? Cette question est-elle seulement pensable ? La forme d’une écriture peut-elle être concevable du point de vue d’une écrituretotalement autre ?

Malgré les apparences, il faut croire que oui, les systèmes d’écriture les plus divers doivent se rencontrer quelque part, et au moins à leur source commune, – sans doute.

Un idéogramme chinois est chargé de sens, canon paisible de mémoires, loi pétrie de formes. Il est un paysage ouvert, un champ d'audaces, de finesse accusée, de violence exprimable, – et tout cela dans de l'évanoui, dans du fugace.

Le poids des millénaires réduits en poudres fines, labiles mandarins, sur les tortues, les rocs, les os d’oracle, les rouleaux, les stèles et les estampes...

Les océans mobiles du calligraphe, à la pointe du pinceau, éclaboussant d'encre son âme.



dimanche 15 avril 2018

L’inconscient des langues

Les langues anciennes, comme le sanskrit, l’égyptien, l’avestique, le chinois, l’hébreu, le grec, possèdent une sorte d’esprit secret, une âme immanente, qui les fait se développer comme des puissances vivantes, à l’insu souvent des peuples qui les parlent, lesquels pourraient être comparés à des insectes butineurs dans une forêt de mots, aux effluves odorantes, autonomes et fécondes.

Cette phénoménale indépendance des langues par rapport aux hommes qui les parlent et qui les pensent est l’indice d’un mystère, latent, dès leur genèse. « Les langues ne sont pas l’ouvrage d’une raison présente à elle-même. » (Turgoti)

Elles sont l’œuvre d’une raison autre, d’une raison supérieure, qui pourrait être comparée à la raison putative d’anges langagiers, actifs dans l’histoire du monde, hantant l’inconscient des peuples, et tirant d’eux leur substance, tout autant que de la nature des choses.

L’essence d’une langue, son ADN, c’est sa grammaire. La grammaire incorpore l’âme de la langue. Elle la représente tout entière en puissance, mais sans enfermer son génie propre. La grammaire figure mais ne suffit pas à expliquer le génie de la langue. Le lent travail de l’épigenèse, le travail du temps sur les mots, lui échappe complètement.

Cette épigenèse de la langue, comment la sentir ? Une façon de faire est de considérer de vastes ensembles de mots liés entre eux, et de visiter par la pensée la société qu’ils constituent, et l’histoire qui les a rendus possibles.

Prenons un exemple. Les langues sémitiques s’organisent autour de racines verbales, que l'on appelle "trilitères" parce qu'elles sont composées de trois lettres radicales. Mais ces verbes (concaves, géminés, faibles, imparfaits,…)  ne sont pas réellement "trilitères". Les appeler ainsi n'est qu’une « fiction grammaticale », disait Renan.ii En réalité, les racines trilitères peuvent se ramener étymologiquement à deux lettres radicales, essentielles, la troisième lettre radicale ne faisant qu’apporter une nuance marginale.

Par exemple, en hébreu, les deux lettres racines פר (se lisant para) traduisent l’idée de « séparation », de « coupure », de « rupture ». L’ajout d’une troisième lettre radicale à la suite de פר module ensuite ce sens premier et donne une gamme de nuances : פרד parada « se séparer, être dispersé », פרח paraha « faire éruption, germer, fleurir », פרס parasa « déchirer, découdre, fendre », פרע para’a « rejeter, dissoudre », פרץ paratsa « détruire, abattre, rompre », פרק paraqa « briser, déchirer », פרס perasa « briser, partager », פרש parasha « briser, disperser ».

Le clavier des variations possibles peut s’élargir encore. La langue permet de permuter la première lettre radicale פ avec le beth ב, ouvrant d’autres horizons sémantiques : ברא bara « créer, tirer du néant ; couper, abattre », ברה bara’a « choisir », ברר barada « grêler », בבח baraha, « fuir, chasser », ברך barakha, « bénir ; maudire, offenser, blasphémer ». ברק baraqa « faire briller des éclairs », ברר barara « séparer, trier ; purifier ».

La langue hébraïque, fort souple, permet à nouveau des permutations avec la seconde lettre de la racine verbale, changeant par exemple le ר en la sifflante צ ou en la sifflante ז. Cela donne lieu à une nouvelle efflorescence de nuances, ouvrant d’autres pistes sémantiques :

פצה « fendre, ouvrir largement », פצח « éclater, faire entendre », פצל « ôter l’écorce, peler », פצם « fendre, entr’ouvrir », פצע « blesser, meurtrir », בצע « couper, briser, ravir, dérober », בצר « couper, vendanger », בזה « mépriser, dédaigner », בזא « dévaster », בזר « répandre, distribuer », בזק « éclat de la foudre », בתר« couper, diviser ».

Par des glissements obliques, de légères adjonctions, des « mutations » et « permutations » littérales de l’ADN alphabétique, on assiste au développement quasi-génétique des mots de la langue et à la variabilité épigénétique de leurs sens.

D’autres langues que l’hébreu, comme le sanskrit, le grec, ou l’arabe, permettent aussi mille découvertes analogues, et offrent des miroitements lexicaux, des chatoiements sémantiques, invitant à explorer sans fin la sédimentation des sens, s’accumulant, se densifiant depuis des milliers d’années, dans l’inconscient des langues.

Par contraste, la langue chinoise ou la langue de l’Égypte ancienne semblent ne pas disposer d’une grammaire très élaborée. En revanche, comme elles se composent d’unités de sens monosyllabiques (les idéogrammes, les hiéroglyphes) dont l’agglutination et la coagulation produisent aussi, à leur façon, des myriades de variations, on découvre alors d’autres puissances génératives, d’autres formes spécifiques engendrant la prolifération nécessaire du sens.

La grammaire, la lexicographie, l’étymologie sont des voies d’accès, parfois poétiques, surprenantes, vivantes en somme, à l’inconscient de la langue. Elles ne le révèlent pas entièrement cependant, loin de là.

Psychanalyser la langue, dévoiler son inconscient c’est trouver l’origine de ses pulsions originaires.

Par exemple, il vaut la peine de remarquer que la langue du Véda, le sanskrit – peut-être la langue la plus riche et la plus élaborée jamais conçue par l’homme, est presque tout entière basée sur un vocabulaire philosophique ou religieux. Presque toutes les entrées des dictionnaires les plus savants du sanskrit renvoient d’une manière ou d’une autre à des questions religieuses. Leur réseau est si dense que presque tous les mots y ramènent naturellement.

On est en droit de poser la question : La religion (védique) est-elle l’essence de la langue (sanskrite) ? Ou bien, est-ce l’inverse ? La langue védique contient-elle l’essence du Véda ?

Cette question est bien entendu susceptible d’être généralisée : l’hébreu contient-il l’essence du judaïsme ? Et ses lettres cèlent-elles son mystère ? Ou est-ce l’inverse : le judaïsme est-il la vérité de la langue hébraïque ?

Dans une culture donnée, la conception du monde précède-t-elle celle de la langue ? Ou bien est-ce la langue même, façonnée par les siècles et les hommes, qui finit par porter à leur incandescence d’anciennes fondations religieuses ?

Ou bien, autre hypothèse encore, la langue et la religion entretiennent-elles une relation symbiotique complexe, indémêlable, mais prodigieusement féconde – dans certains cas, ou bien potentiellement stérile dans d’autres. Redoutable dilemme ! Mais ô combien stimulant, pour le chercheur de l’à venir.

On peut imaginer des hommes, vivant il y a six mille ou douze mille ans, possédant une intelligence pénétrante, et l’imagination géniale d’un Dante ou d’un Kant, comme des rêveurs originaires, contemplant des cocons de sens, chenilles lentes, ou papillons brefs, et tentant dans leur langue l’éternité – par l’idée et par les mots, devant la nuit étoilée, ignorant leur destinée ultime.


iTurgot. Remarques sur l’origine des langues. Œuvrescomplètes . Vol. 2. Paris, 1844. p.719

iiErnest Renan. De l’origine du langage. 1848

dimanche 18 février 2018

La mémoire, la connaissance et le sexe (mâle)

L’histoire des mots est pleine de gemmes solitaires, mais aussi de confluences inattendues, de carrefours, reliant des cultures éloignées. Les mots révèlent à l’improviste des constantes de l’esprit humain. Ces « constantes » traversent, impériales, les millénaires, les bassins linguistiques et les aires de civilisation.

Par exemple, en français, les mots : médecin, méditer, médiation, modérer, modeste, mode, possèdent en réalité (il faut le savoir pour le voir) la même racine indo-européenne MED-. C’est une racine riche, dont témoignent aussi le latin (meditormedicus, modus) et le grec ( μἠδομαι mêdomai: méditer, penser, imaginer ou μῆδος, mêdos: pensée, dessein).

Ce qui est plus surprenant c’est qu’au pluriel, ce mot révèle une ambiguïté latente: μἡδεα, mêdéa, signifie « pensées » mais aussi « parties génitales de l’homme ».

Mais il y a plus surprenant encore ! Cette ambivalence entre la "pensée" et les "parties viriles" dans un mot grec se retrouve presque à l’identique en arabe et en hébreu, alors que ces langues n'appartiennent pas à la même aire linguistique et culturelle que le grec. Ceci est un exemple indubitable de gemme inouïe, de confluence bizarre!...

Le verbe ذَكَرَ   dzakara a pour sens premier « toucher, frapper ou blesser quelqu’un au membre viril », et a pour sens dérivés « rappeler, raconter, se souvenir », ou même « faire ses prières ». On retrouve cette ambivalence dans les substantifs qui en dérivent. Par exemple, ذِكْرً  dzikr signifie « réminiscence, souvenir, souvenance », mais aussi « invocation, prière », ou « lecture du Coran ». Avec des voyelles différentes,ذَكَرً   dzakar signifie « mâle », et son pluriel ذُكُورً  dzoukour est le « membre viril ».

En hébreu, le verbe זָכַר, zakhar, signifie « penser, se souvenir, mentionner », mais aussi, dans un sens dérivé, « être né mâle ». Le prophète Zacharie en tire son nom, « Celui dont Dieu se souvient ». Le substantif זַכֶר , zakher, signifie « souvenir, nom » et זָכָר, zakhar, « ce qui est de sexe masculin, mâle ». Le mot zakhar est, par exemple, employé par Maïmonide de façon très crue dans le Guide des égarés, dans sa 1ère partie, chapitre 6, qui traite de ish et ishâ (l’homme et la femme). Fort curieusement, l’édition française du Guide des égarés publiée par les éditionsVerdier censure entièrement la phrase que l’on va lire, comme on peut le constater à la page 39 de l’édition de 1979, mais elle est bien présente dans la traduction anglaise datant de 1919. Voici cette phrase : « The term Zakhar v-Nekebah was afterwards applied to anything designed and prepared for union with another object ».i Notons que le mot hébreu Nekebah signifie littéralement « trou », et que Zakhar v-Nekebah signifie donc « le membre et le trou », ce qui explique peut-être sa disparition de l’édition Verdier...

Je trouve, pour ma part, extrêmement étonnant que des langues aussi différentes que le grec, l’hébreu et l’arabe fassent glisser ainsi les sens de façon relativement analogue, créant des liens directs entre le sexe et le mental, la mémoire ou même le sacré.

Plus étonnant encore, des glissements analogues se retrouvent en sanskrit !

La racine sanskrite MED, मद् se dédouble dans cette langue en MED मद् et MEDH मेध्.

MED- est associée à l’idée de force, de vigueur, d’énergie. Elle a donné des mots  comme medas, « graisse, moelle, lymphe », medin, « vigueur, énergie », medini, « fertilité, terre, sol », medah, « mouton à queue grasse », ou encore medaka « liqueur spiritueuse ».

Quant à MEDH- , elle a donné des mots comme : medha : « jus, sauce, moelle, sève ; essence ; victime sacrificielle ; sacrifice, oblation » ; medhā : « vigueur intellectuelle, intelligence ; prudence, sagesse » ;  medhas : « sacrifice » ; et placé en suffixe : « compréhension de » ; medhya : « plein de sève, vigoureux ; fort, puissant ; propre au sacrifice ; pur ; intelligent, sage ».

On voit dans toutes ces acceptions une même sorte de pensée métonymique à l’œuvre. La graisse et le sacrifice, la sève et la puissance, la force physique et l’énergie mentale, l’intelligence et la sagesse dessinent des orbes sémantiques où l’énergie vitale (la sève, la graisse, la semence) est, par son abondance, propice au sacrifice, et s’élève d’ailleurs pour signifier les fonctions supérieures de l’homme.

Si l’on creuse encore, et qu’on cherche à approfondir le rapport entre la graisse, le sexe et le mental, on trouve d’étonnantes pistes. En fait MED- est une forme forte de MID- , « devenir gras » ou de MITH- « comprendre » et « tuer ».

Comment ces deux derniers verbes peuvent-ils avoir la même racine ? MITH- a pour premier sens « unir, accoupler » et comme sens dérivés « rencontrer, alterner », et aussi « provoquer une altercation ». L’idée de rencontre est double : on peut se rencontrer comme ami ou comme ennemi, comme couple ou comme antagonistes, d’où les deux sens dérivés de cette intuition très profonde, très originaire : celui de « comprendre » et celui de « tuer ».

On peut remonter encore plus avec la racine MI- « fixer dans la terre, fonder, construire, planter des piliers ». D’où les sens dérivés : « mesurer, juger, observer » et « percevoir, connaître, comprendre ».  Ainsi le mot mit signifie: « pilier, colonne », et plus généralement « tout objet érigé ». Il est proche de mita« mesuré, métré ; connu ».

Résumons. Toute érection est une fondation, et une préparation à la connaissance ; ériger, c’est se préparer à connaître.Toute mémoire s’enracine au fondement même de l’être. Et pour ces langues anciennes, « être homme » c’est être chevillé à son propre corps, et par là même enraciné en la mémoire tout entière de l’espèce, et se projetant aussi tout entier dans l’avenir.



iMoses Maimonides ; The Guide for the Perplexed. Trad. M. Friedländer. Ed. George Routledge & Sons, London, 1919, p.19

lundi 5 février 2018

Mots non dicibles

Toute langue a son génie, leurs mots ont leurs puissances. Nous les parlons sans les connaître vraiment. Nous frôlons leurs abîmes, survolons leurs cimes, sans le savoir et en ignorant leurs monceaux de secrets.

Nos langues nous disent que nous sommes à nous-mêmes des énigmes.

Deux exemples éclaireront peut-être les implications, considérables, de cet inconscient des langues.

Le verbe hébreu נָהַר (nahar) signifie « luire, briller de joie », comme dans Is 60,5. Le mot נָהָר (nahar) qui en dérive signifie « torrent, fleuve ». Au féminin, ce mot devient נָהָרָה (nahara) et signifie « lumière ». Et dans une vocalisation différente, attestée en chaldéen, נָהִירוּ (nahiru) signifie « sagesse ».

Un mot, un seul mot, donc, peut concentrer la lumière, la joie, le fleuve – et la sagesse !

Curieusement, la langue grecque rapproche elle aussi le sens de la lumière, l’idée de la joie et la brillance de l’eau. Un vers d’Eschyle dans le Prométhée enchaîné , chante «le sourire innombrable des vagues marines» (ποντίων τε κυμάτων άνήριθμον γέλασμα).

Un autre exemple fait ressortir les capacités intrinsèques d’un mot à témoigner du rêve de toute la langue, et de ceux qui la parlent. Ainsi le verbe עָלַם (‘alam) signifie « cacher, être ignoré ». Comme substantif, le même mot עָלַם signifie « éternité ». L’éternité se cache-t-elle ? Ou est-ce l’ignorance qui est éternelle ?

Dans une autre vocalisation, il signifie « monde ». Le plus beau peut-être, c’est que le mot עֶלֶם (‘elem), dans une autre vocalisation encore, signifie « enfant ».

Le monde est-il d’une éternité voilée ? L’enfant cache-t-il son éternité ? L’éternité voile-t-elle l’enfance? Le voile est-il l’enfance éternelle du monde ?

D’un mot surgissent mille pensées possibles. Les langues, toutes, abondent de surprises simples, de glissements qui interloquent, et de pépites oubliées. Or obscur, elles témoignent d’un rêve, elles attestent que le moindre mot est lié à des mystères non dicibles.


jeudi 11 janvier 2018

Éden, ou la connaissance de la vie après la mort


Dans la Genèse, Dieu crée l'homme de deux façons différentes. Deux mots, עֲשֶׂה, « faire » et יָצָר « façonner, former » sont employés, à deux moments distincts, pour indiquer cette nuance.

« Dieu dit: "Faisons l'homme à notre image, à notre ressemblance » (Gen. 1,26). Le mot hébreu pour « faisons » est נַעֲשֶׂה du verbe עֲשֶׂה, 'asah, faire, agir, travailler.

Et au deuxième chapitre de la Genèse on lit :

« L'Éternel-Dieu planta un jardin en Éden, vers l'orient, et y plaça l'homme qu'il avait façonné. » (Gen. 2,8) Le mot hébreu pour « façonner » est : יָצָר , yatsara, fabriquer, former, créer.

Que nous enseigne cette différence de vocabulaire?

Le verbe עֲשֶׂה (faire) a plusieurs nuances: apprêter, arranger, soigner, établir, instituer, accomplir, pratiquer, observer. Cette gamme de sens évoque l’idée générale de réalisation, d’accomplissement, de perfection.

Le verbe יָצָר (façonner, former) a aussi un sens intransitif : être étroit, resserré, embarrassé, effrayé, tourmenté. Il évoque une idée de contrainte, d’embarras.

Tout se passe comme si le premier verbe (« faire ») traduisait le point de vue de Dieu créant l'homme, et comme si le second verbe (« former ») exprimait le point de vue de l'homme se trouvant à l’étroit dans la « forme » qui lui est appliquée, avec ce qu'elle implique de contraintes, de resserrement et de tourments.

Le texte de la Genèse cite à deux reprises l’épisode de la création de l’homme, avec des différences significatives.

D’abord, Dieu « place » (וַיָּשֶׂם שָׁם ) dans le jardin d 'Éden un homme « façonné » (Gen. 2,8). Un peu plus tard, Dieu y « établit » (וַיַּנִּח ) un homme pour qu'il en soit l'ouvrier et le gardien (Gen. 2,15).

Philon interprète: l'homme qui cultive le jardin et qui le soigne, c’est « l'homme [que Dieu] a fait », et non pas l'homme qu’il a « façonné ». Dieu « reçoit celui-ci mais il chasse l'autre. »i

Il introduit une distinction entre l'homme « céleste » et l'homme « terrestre ». « L'homme céleste a été non pas façonné, mais frappé à l'image de Dieu, et l'homme terrestre est un être façonné, mais non pas engendré par l'Artisan. »ii

On peut comprendre ceci : Dieu a « façonné » d’abord un homme qu’il a « placé » dans le jardin. Mais cet homme n'a pas été jugé digne de le cultiver. Dieu le chasse du jardin d’Éden. Puis il y établit à sa place l'homme qu’il « fait ».

Philon ajoute : « L'homme que Dieu a fait diffère, je l'ai dit, de celui qui a été façonné : l'homme façonné est l'intelligence terrestre ; celui qui a été fait, l'intelligence immatérielle. »iii

Ce n’était donc qu’une métaphore. Il n'y a pas deux types d'hommes, mais plutôt deux sortes d'intelligences dans l'homme.

« Adam, c'est l'intelligence terrestre et corruptible, car l'homme à l'image n'est pas terrestre mais céleste. Il faut chercher pourquoi, donnant à toutes les autres choses leurs noms, il ne s'est pas donné le sien (…) L'intelligence qui est en chacun de nous peut comprendre les autres êtres, mais elle est incapable de se connaître elle-même, comme l’œil voit sans se voir.»iv

L'intelligence « terrestre » pense tous les êtres mais elle ne se comprend pas elle-même.

Dieu reprend son ouvrage, et dote l’homme d’une intelligence « céleste ». Il a alors de nouveaux déboires, puisque cet homme nouveau lui désobéit et mange du fruit de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ».

On peut arguer que sans cette intelligence « céleste », l’homme n’aurait pu connaître le bien et le mal.

Autre question : cet arbre était-il réellement dans le jardin d’Éden?

Philon en doute, car Dieu dit : « Mais de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, tu n'en mangeras pas ». Il ne s’agit pas d’un ordre, mais d’un constat factuel. Philon en induit que « cet arbre n'était donc pas dans le jardin ».v

Cela s'explique par la nature des choses, argumente-t-il : « Il [l'arbre] y est par la substance, il n'y est pas par la puissance. » Autrement dit, l’arbre est apparemment là, mais pas ses fruits.

Plus philosophiquement : la connaissance ne se trouve pas dans la vie. La connaissance se trouve seulement en puissance, dans la mort.

Car le jour où l’on mange du fruit de l'arbre de la connaissance est aussi le jour de la mort, le jour dont on dit : «Tu mourras de mort » מוֹת תָּמוּת (Gen. 2,17).

Dans le texte biblique, deux fois le mot « mort ». Pourquoi ?

« Il y a une double mort, celle de l'homme, et la mort propre à l'âme ; celle de l'homme est la séparation de l'âme et du corps ; celle de l'âme, la perte de la vertu et l'acquisition du vice. (…) Et peut-être cette seconde mort s'oppose-t-elle à la première : celle-ci est une division du composé du corps et de l'âme ; l'autre, au contraire, une rencontre des deux où domine l'inférieur, le corps, et où le supérieur, l'âme, est dominé. »vi

Philon cite à ce propos le fragment 62 d'Héraclite : « Nous vivons de leur mort, nous sommes morts à leur vie. »vii Il estime que Héraclite a eu « raison de suivre en ceci la doctrine de Moïse », et, en bon néoplatonicien, Philon il reprend la célèbre thèse du corps, tombeau de l'âme, développée par Platon.

« C'est-à-dire qu'actuellement, lorsque nous vivons, l'âme est morte et ensevelie dans le corps comme dans un tombeau, mais que, par notre mort, l'âme vit de la vie qui lui est propre, et qu'elle est délivrée du mal et du cadavre qui lui était lié, le corps. »viii

La Genèse dit : « Tu mourras de mort ! ». Héraclite a une formule moins pléonastique : «  La vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. »

Qui croire ? La mort est-elle double, celle du corps, et celle de l’âme ? Ou la mort annonce-t-elle une autre vie ?

On peut faire la synthèse, comme Philon. La connaissance n’est pas dans la vie. Elle est seulement « en puissance », dans la mort, qui annonce une vie « autre ».

iPhilon d'Alexandrie, Legum Allegoriae, 55

iiIbid., 31

iiiIbid., 88

ivIbid., 90

vIbid., 100

viIbid., 105

vii Philon ne cite qu'une partie du fragment 62. Dans sa forme complète : « Les immortels sont mortels et les mortels, immortels ; la vie des uns est la mort des autres, la mort des uns, la vie des autres. »

viiiIbid., 106

lundi 1 janvier 2018

Métaphysique de l’écriture

Les Grecs, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens, les Arabes ont un point essentiel en commun : l’usage d’un alphabet. Le sanskrit possède pour sa part un syllabaire, ce qui peut être considéré comme analogue à un alphabet.

En revanche, les Chinois n'ont ni alphabet ni syllabaire. Leur système d'écriture, idéographique, n'a rien à voir avec celui des Indo-européens et des Sémites.

Les idéogrammes chinois peuvent être rapprochés dans une certaine mesure des hiéroglyphes des anciens Égyptiens. Dans les deux cas les caractères sont composés de racines symboliques auxquelles viennent s’ajouter d’autres signes qui en modulent ou précisent le sens.

On est tenté de faire l’hypothèse que les peuples à alphabet et les peuples à idéogrammes doivent différer en quelque manière fondamentale, du fait de leur système d’écriture. Les représentations que ces divers peuples se font du monde, une fois passés par le corset étroit d’un système d’écriture, héritent, n’en doutons pas, de caractéristiques uniques.

Dans les langues usant d’un alphabet, tout mot se réduit à quelques lettres assemblées. Les lettres sont des atomes sans sens propre, abstraits, n’incarnant qu’une sonorité brève. Le sens n’émerge qu’en vocalisant dans la langue parlée l’élément de lecture qu’incarne le mot.

En contraste, l’idéogramme, par ses « clés », révèle d’emblée son sens, son étymologie, son origine lointaine. Il n’ a pas besoin d’être vocalisé pour être compris. D’ailleurs dans toute l’aire culturelle chinoise, les idéogrammes pouvaient se lire de façon différente selon les diverses langues orales qui en empruntaient l’usage. Le coréen ou le japonais comprennent les idéogrammes sans avoir besoin d’en connaître la prononciation originelle. L’idéogramme représente une chose, un être ou un concept. Il en est le symbole et la mémoire. Il incarne pour chaque sème la tradition des lettrés de toutes les générations précédentes depuis l’invention de l’écriture, capitalisant les millénaires en quelques coups de pinceau.

Chaque caractère chinois est chargé de sens, canon paisible de traditions, de formes. Pour qui tient le pinceau, tout idéogramme est un paysage ouvert, un champ d'audaces, de finesse, de violence exprimable, d'évanoui, de fugace. Le poids des millénaires inchangés, alourdis de mandarins. Les océans meubles, solitaires, du calligraphe, éclaboussant d'encre son âme.

Abstraction, atomisme, oralité du signe chez les peuples alphabets.

Concrétion, intangibilité, immédiateté du signe, dans les civilisations de l’idéogramme.

D’où des conséquences lointaines. Du code d'Hammourabi à la presse imprimante de Gutenberg, la distance est bien moins grande que celle qui sépare le style de Platon de celui de Lao tseu.

La Bible aurait été à l’évidence complètement différente si elle avait été conçue et écrite en chinois. Mais c’est évidemment improuvable. On ne peut que rêver à ce qu’aurait donné le nom YHVH transcrit en un souple idéogramme.

Sans nostalgie, tournons-nous vers le futur.

D'autres systèmes d'écriture, chargés de potentialités inédites, sont-ils pensables ?

Oui sans aucun doute. Comment représentera-t-on les concepts clés de l’humanité dans six mille ans ?

Question inutile, rêveuse et sans portée, ricaneront les cyniques.

Que nenni ! Question clé, dont la réponse doit être rêvées urgemment, dès maintenant, pour préparer dans le désert les fondations à venir.

Une piste s’ouvre : celle de l’hybridation des alphabets et des idéogrammes. A cela ajoutons une épaisse couche d’IA. Chaque atome de sens pourrait se recouvrir d’une nuage de neurones sémantiques, symboliques. Feux d’artifices alors, délires graphiques, symphonies de sens.

Tout est à inventer !


vendredi 29 décembre 2017

La connaissance de la femme

Adam a « connu » Eve, et elle a conçu Caïn, puis Abel et Seth. Mais la Bible ne dit jamais qu’Abraham, Isaac, Jacob ou Moïse ont « connu » leurs femmes, remarque Philon d’Alexandriei. Pourquoi ? Est-ce par pudibonderie ?

Abraham, Isaac, Jacob, Moïse sont des hommes sages. Or il faut entendre que la « femme » peut s’entendre comme une image qui représente les sens, les sensations. Pour un sage, « connaître la femme» s'interprète, contre-intuitivement, comme la capacité de mettre à distance les sensations. Les amoureux de la sagesse et ceux qui cherchent la véritable connaissance, doivent répudier leurs sens, ne pas succomber à leurs séductions. Pour « connaître » vraiment, il faut « connaître » les sens, non pour s'en satisfaire, mais pour les mettre en question, les mettre à distance.

Abraham, Isaac, Jacob, Moïse ont pour « femme » leurs « vertus ». Sarah, femme d'Abraham, est « princesse et guide », Rebecca, femme d'Isaac, incarne « la persévérance », selon Philon. La femme de Jacob, Léa, représente « la vertu d’endurance » et Sipporah, femme de Moïse, est l'image de « la vertu qui monte de la terre vers le ciel ».

Poussons le raisonnement un peu plus loin. Peut-on dire que ces sages ont « connu » la « vertu » ?

Peut-on filer la métaphore de l’union intime, conjugale, dans ce contexte? Philon considère ce point et prévient qu’il ne peut s’adresser qu’aux véritables initiés à ce sujet, parce que les mystères dont il s’agit sont les « plus sacrés » (Cher. 42).

L’union d’un homme et d’une femme obéit aux lois de la nature, et tend à la génération des enfants. Mais il n’est pas conforme à l’ordre des choses que les vertus, qui peuvent engendrer tant de perfections, puissent s’unir à un mari humain, un simple mortel. Alors qui peut s’unir à la Vertu, afin de la féconder ? Il n’y a que le Père de l’univers, le Dieu incréé, dit Philon, qui puisse lui donner sa semence. Seul Dieu conçoit et engendre avec la Vertu, sa divine engeance. La Vertu reçoit la semence divine de la Cause de toutes choses, et engendre un enfant qu’elle présente à celui de ses amants qui le mérite le plus.

On peut se servir d’une autre analogie dit Philon. Ainsi le très sage Isaac a adressé ses prières à Dieu, et Rebecca, qui est la « persévérance », a été mise enceinte de par celui qui a reçu cette prière. En revanche, Moïse qui avait reçu Sipporah, « la vertu ailée et sublime », trouva qu’elle avait conçu de nul mortel, sans besoin d’aucune prière préalable.

Nous atteignons là des terrains difficiles. Ces « mystères », insiste à nouveau Philon, ne peuvent être reçus que par des âmes purifiées, initiées. On ne peut les partager avec des non-initiés. Philon lui-même a été initié à ces mystères supérieurs par les enseignements de Moïse et de Jérémie, révèle-t-il.

Il cite un verset de Jérémie, à qui Dieu s’est adressé en ces termes: « Ne m’as-tu pas appelé « père » et « mari de ta Virginité » ? ». Nulle part dans Jérémie trouve-t-on cette expression littérale. Mais en Jérémie 3,4 il y a quelque chose d’approchant, quoique beaucoup moins direct, et nettement moins métaphorique : « Tu t’écries en t’adressant à moi: « O mon père, tu es le guide de ma jeunesse ». » (Trad. Méchon-Mamré)

Philon semble avoir transformé l’expression originelle de Jérémie (« le guide de ma jeunesse ») en une formule plus relevée (« le mari de ma Virginité »). Pour Philon, Jérémie montre ainsi que « Dieu est la demeure incorporelle des Idées, le Père de toutes choses, pour autant qu’Il les a créées, et l’Époux de la Sagesse, inséminant la semence du bonheur dans une terre bonne et vierge, pour le bénéfice de la race humaine ».

Dieu ne peut converser qu’avec une nature bonne et vierge. D’où ce renversement : « Les hommes, dans l’intention de procréer, font d’une vierge une femme. Mais Dieu, lorsqu’il s’associe avec une âme, de ce qu’elle était femme il fait à nouveau une vierge. » (Ibid.)

iCherubim, 43-54

dimanche 3 décembre 2017

Le vrai nom de Dieu (ou : d'Enlil et Ilu à El, Ilah et Allah)


Sur la plaine des mots, une ziggourat usée dresse son ombre – le monde des idées est plus profond que la mémoire. Qui en mesure les angles? Qui en discerne les diagonales ? Qui calcule sur elle l'effet de la pluie et de la poussière? Qui saisit le creux qu'y laisse le temps?

Vers la fin du 3ème millénaire avant notre ère, un poème sumérien célébra le Dieu souverain, le Dieu des dieux. Enlil, son nom de Sumer, est le plus ancien nom écrit de Dieu.

« Enlil ! Son autorité porte loin,

Sa parole est sublime, sainte !

Ce qu'il décide est imprescriptible.

Il assigne à jamais la destinée des êtres.

Ses yeux scrutent la terre entière.

Son éclat pénètre à l'extrême fond du pays.

Lorsque le vénérable Enlil s'installe en majesté,

Sur son trône sacré et sublime,

Lorsqu'il exerce ses pouvoirs de Seigneur et de Roi, en perfection,

Les autres dieux se prosternent spontanément devant lui et obéissent sans discuter à ses ordres.

Il est le grand et puissant souverain qui domine le Ciel et la Terre,

Qui sait tout et comprend tout. »i

Un millénaire plus tard, une prière en langue akkadienne fut composée pour le Dieu suprême. Son nom d'Akkad était Marduk.

« Seigneur Marduk, ô Dieu suprême, à l'intelligence insurpassable,

Lorsque tu pars en guerre, les Cieux chancellent,

Lorsque tu hausses la voix, la Mer est perturbée.

Quant tu brandis ton épée, les dieux font volte-face.

Pas un seul ne résiste à ton choc furieux.

Seigneur terrifiant, en l'Assemblée des dieux, nul ne t'égale ! »ii

La langue des Sumériens ne se rapporte à aucune famille linguistique connue. Quant à la langue des Akkadiens, qui regroupaient des peuples hébreux, araméens, arabes, elle était sémitique.

Sumériens et Akkadiens ont commencé à se mêler en Mésopotamie à partir du 4ème millénaire avant notre ère. Jean Bottéroiii note que les Akkadiens arrivèrent au nord et au centre de la Mésopotamie, alors que les Sumériens étaient déjà présents au sud.

Le mélange de ces peuples s'est fait progressivement. Un capital culturel, commun, s'est formé avec le temps.

Les Sumériens étaient « les plus actifs et les plus inventifs », selon Jean Bottéro. Ce sont eux qui ont inventé l'écriture, aux environs de ~3000. Le sumérien est donc la plus ancienne langue ayant jamais été écrite.

A partir du 2ème millénaire avant notre ère, les Sumériens sont « absorbés » par les Sémites. L'Akkadien reste alors la seule langue parlée, mais la langue sumérienne, langue de culture, liturgique, savante, ne disparaît pas pour autant, et continue d'être écrite.

On dispose à propos de cette période d'une énorme documentation. Plus de 500.000 documents rédigés en sumérien permettent d'étudier l'univers religieux de ces peuples, leurs prières, leurs hymnes, leurs rituels, leurs mythes.

Dans cette masse de documents, on ne trouve aucun texte dogmatique, normatif. Il n'y a pas de « saintes écritures », pas de « texte révélé ».

La religion imbibait pourtant la vie. Le sacré pénétrait le quotidien.

Dans cette multitude de peuples assemblés, personne ne revendiquait le monopole d'une élection cognitive, la suprématie d'un savoir.

Ces peuples, ces myriades, d'origines diverses, partageaient ensemble le sens du sacré, l'intuition du mystère.

En Babylonie, les croyances étaient humbles, et les grands prêtres restaient modestes dans leurs formules:

« Les pensées des dieux sont aussi loin de nous que le tréfonds du ciel.

Les pénétrer nous est impossible,

Nul ne peut les comprendre ! »iv

Pour représenter l'idée du divin en langue sumérienne, le signe cunéiforme utilisé était une étoile à huit branches :

(prononciation : dingir).

En akkadien, cette représentation s'est simplifiée et stylisée ainsi :

(prononciation : ilu).

Cet Ilu originaire devint par la suite El (Dieu) chez les Hébreux et Ilah (la Divinité) chez les Arabes, qui en tirèrent le nom propre d'Allah, littéralement al Ilah : « le Dieu ».

Dieu, donc, s'est écrit pour la première fois en sumérien, Enlil, en quatre coups de coin, formant deux croix ensemble, ou une étoile.

Puis la langue akkadienne, sémitique, l'a écrit Ilu, en trois coups cunéiformes, formant une croix ou une étoile – à six branches.

i Source : A. Kalkenstein, Sumerischr Götterlieder

ii Source : E. Ebeling, Die Akkadische Gebetserie « Handerhebung »

iii Cf. Mésopotamie. L'écriture, la raison et les dieux.

iv Source : W.G. Lambert. Babylonian Wisdom Literature. Cité in Bottéro, Mésopotamie. L'écriture, la raison et les dieux.

jeudi 30 novembre 2017

Quitte l'habitation des mots !

Le danger de guerre gronde. Il faut comprendre la montée de la menace, sentir les prémisses de la catastrophe. Il faut être critique, dans une situation pré-critique.

Le 20ème siècle, siècle des utopies révolutionnaires, a envoyé des dizaines de millions de personnes à la mort, a montré la possibilité de l'horreur. Le nazisme, le fascisme, le totalitarisme ont fait voir la puissance d’idées fortes dans des cerveaux faibles.

Les générations passent. Tout est possible, à nouveau. La montée de l’extrême et de la haine, politique et religieuse, un peu partout dans le monde, est un avertissement lancinant. Jusqu’au basculement total.

Le 21ème siècle n’a pas encore montré toute sa capacité propre à amener l’horreur sur le monde. Cela pourrait venir très vite.

Quelles forces vont-elles se mettre en branle? Qui, les faibles s'y soumettant sans recul?

Nombreuses, les idées courent.

Il y a l'idée qu’il n’y a plus d’idées, de « grands récits ».

Il y a l'idée que tout est truqué, tout est complot, ourdi par quelques-uns contre tous.

Il y a l'idée que le progrès s'est dissous dans l’eau sale du passé.

Il y a l'idée que la catastrophe à venir n'est qu'une idéologie.

Il y a l'idée que tout peut arriver, qu'il n’y a plus d’espoir, que tout est clos, que l’incendie a commencé, que le vide s’ouvre, vers l'avant.

Günther Anders a proclamé advenue « l’obsolescence de l’homme ». Il affirmait que « l’absence de futur a déjà commencé. »

Chaque époque a besoin des prophètes nouveaux.

Il n’est plus temps de fustiger seulement la corruption des pharaons du jour, la perversion de leurs grands prêtres, le dévoiement des religions, les pulsions des peuples, les valeurs envolées.

Il faut aller bien au-delà.

Il faut rendre à l’homme tout son futur, toute sa puissance virtuelle.

Lui rendre son présent surtout, qui en est la condition première.

Lui présenter dans son présent sa possible essence, sa grâce germinative.

Lui enlever son passé d'obsolescence.

Vaste programme, « absolument moderne ».

Comment convaincre des milliards d’humains, des générations enchevêtrées ?

Où, l’esprit, le courage, la vision, le génie, l’inspiration, pour ce faire ?

Lamentable le spectacle du monde.

Boursouflures des politiques, sans courage et sans âme, vide d’idées et d’idéaux, au service d'oligarques roublards, cyniques, contre la voix des peuples, dans l’intérêt des intérêts.i

Triste le spectacle des religions, arrogantes, divisées, divisant, méprisantes.

Immensément riche, en revanche, le trésor total des valeurs, des idées, des croyances, des fois, des symboles, des métaphores, des paradigmes, l'immense océan légué par l’humanité aux générations du jour.

Les plus anciennes religions, les philosophies du passé, ne sont pas des musées, des rêves fragmentés, des songes désormais perdus. Gît en leur sein la mémoire d’un monde commun, un rêve d’avenir.

« Aditi c’est le ciel ; Aditi c’est l’air ; Aditi, c’est la mère, le père et le fils. C’est tous les dieux et les cinq races d’hommes. Aditi c’est ce qui est né ; Aditi, c’est ce qui naîtra. »ii

Quelques mots choisis, venus d'au-delà des âges, et l’esprit s’embrase.

Des fulgurations traversent l'âme. Une prescience l'assaillit.

La puissance est dans l'air, dans la mère, le père, le fils, la fille.

Elle est dans les dieux, dans tous les hommes. Dans tout ce qui naît, dans tout ce qui naîtra.

Deux mille ans avant Moïse, les poètes du Rig Veda ont écrit: « Le Dieu qui ne vieillit pas se tient dans le buisson. Poussé par le vent, il s’attache aux buissons avec des langues de feu, avec un grand bruit. »iii

Moïse fut-il à son tour un voyant védique ?

Les plus grands esprits se rencontrent, en général, au sommet. Mais c'est pour en redescendre, et repartir, émigrer à nouveau.

 'Va pour toi hors de ton pays, de ton lieu natal et de la maison paternelle, vers le pays que je t’indiquerai. Je te ferai devenir une grande nation ; je te bénirai, je rendrai ton nom glorieux, et tu seras bénédiction. Je bénirai ceux qui te béniront, et qui t’outragera je le maudirai ; et par toi seront bénies toutes les familles de la terre.'iv

Quand on est toujours en route, d’une tente à l’autre, on court trois risques, a commenté Rachi à propos de ce passage : on a moins d’enfants, on a moins d’argent, on a moins de renommée. C’est pourquoi Abram a reçu trois bénédictions : la promesse des enfants, la confiance en la prospérité, et l'assurance de la renommée.

La figure d’Abram quittant Harân est une belle métaphore de ce qui nous attend. Il nous faut nous aussi quitter Harân.

Ce mot veut dire originairement « le creux ».

Nous aussi sommes dans « le creux », un vide d'idées, un manque d’espoir.

Il est temps, comme Abram jadis, de sortir de ce trou, de prendre la route, de chercher une voie pour les générations, les nouvelles renommées et les nouvelles prospérités.

Le mot Harân peut s’interpréter autrement. Pour Philon, Harân désigne les « cavités de l’âme et les sensations du corps ». Ce sont ces « cavités » qu'il faut quitter. « Adopte une mentalité d’étranger par rapport à ces réalités, que nulle d’entre elles ne t’emprisonne, tiens-toi debout au-dessus de tout. Veille sur toi-même. »v

Il ajoute : « Mais quitte aussi la parole expirée, ce que nous avons appelé l’habitation du père, pour ne pas être séduit par les beautés des mots et des termes, et te trouver finalement séparé de la beauté authentique qui réside dans les choses que désignaient les mots. (…) Celui qui tend vers l’être plutôt que vers l’apparaître devra s’attacher à ces réalités, et quitter l’habitation des mots. »vi

Abram-Abraham a quitté Harân. En chemin, il se sépare de son compagnon de voyage, Loth : « Sépare-toi de moi ! » lui dit-il.vii

Philon commente: « Il faut te faire émigrant, en quête de la terre paternelle, celle du Logos sacré, qui est aussi en un sens le père des ascètes ; cette terre, c’est la Sagesse. »

Philon, juif alexandrin, écrit en langue grecque. Il utilise le mot Logos. Dans son esprit le Logos c’est la Sagesse, qui se tient près de Dieu. Il note : « Le Logos occupe le premier rang auprès de Dieu et se nomme Samuel. » (Samu-El : « qui entend Dieu »). Philon était juif, et son interprétation est proche, semble-t-il, de l'idée chrétienne du Logos.

Que nous enseignent ces textes ?

La migration est, aujourd’hui comme toujours, imposée aux peuples victimes des puissances. Rien de nouveau sous ce soleil-là.

L'idée de migration est aussi une très ancienne métaphore, philosophique et morale.

Les migrations que l’on observe aujourd'hui, sont des effets, « absolument modernes », de l'état du monde. Elles pourraient être aussi un moyen de provoquer la conscience, – la conscience de la mal-gouvernance générale, de l'incurie mondiale.

Les migrations appellent des solutions politiques, philosophiques, morales, économiques, sociales.

Elles invitent aussi à changer de métaphores pour décrire le monde à venir.

Sagesse du migrant :

« Tiens-toi debout au-dessus de tout. »

« Quitte l’habitation des mots. »

iIl faudrait se livrer ici à une critique acerbe de la politique économique de l’Europe (« l’austérité »), ou de sa politique migratoire, ou encore analyser la corruption fondamentale et fondamentaliste des cliques et des maffias au pouvoir, presque partout dans le monde. Ce serait redondant. D’autres l’ont très bien fait.

ii R.V. I. 89.10

iii R.V. I.58.2-4

ivGen. 12, 1-3

vPhilon De Migratione Abrahami. 14,7

vi Ibid. 14,12

vii Gen. 13,9

Une langue qui perd le nord

Partant de l'étymologie, Cicéron explique la différence entre religion et superstition.

« On a appelé superstitieux ceux qui pendant des journées entières font des prières et des sacrifices pour que leurs enfants leur survivent (superstites essent). Mais ceux qui examinent avec soin tout ce qui se rapporte au culte des dieux et pour ainsi dire le « relisent » (relegerent), ceux-là ont été appelés des religieux (…). Les termes « religieux » et « superstitieux » sont ainsi devenus l'un péjoratif, l'autre laudatif. » i

Aujourd'hui, ironiquement, cette différence s'inverse.

Rien de plus normal, de plus banal, sous toutes les latitudes, que d'afficher l'amour de ses enfants, et de vouloir faire de leur bonheur une sorte de religion familiale. Comment appeler cela de la « superstition » ? Ce comportement ne mérite-t-il pas tous les éloges ?

En revanche, ceux qui cherchent à « relire » de nos jours tout ce qui se rapporte au culte des dieux, anciens et nouveaux, ne sont-ils pas pour leurs contemporains des sortes de marginaux ayant perdu le contact avec la vraie vie ? Leur passion pour le « divin » n'est-il pas jugé péjorativement par le grand nombre ?

En vingt siècles, le sens des mots peut changer complètement.

C'est une leçon de grande portée.

On peut l'appliquer à bien d'autres contextes.

Imaginez un monde où le sens des mots « démocratie » et « tyrannie » s'inverseraient tous les mille ans ? Ou « raison » et « folie » ? « Spirituel » et « matériel » ? « Divin » et « humain » ?

Un jour, on prendra peut-être une vive conscience qu'un tel monde existe déjà.

Quelle boussole alors, quel Nord, dans des langues démagnétisées? Quel or, dans des mots démonétisés ?

iDe Natura Rerum. II, 71-72. (Cité par F. Hadjadj, Puisque tout est en voie de destruction)

jeudi 9 novembre 2017

L'Occident, « pays de la mort »

L’Égypte ancienne fournit une manne d'idées stimulantes pour qui s'intéresse au fait religieux, dans son universalité.

La mort y est le moment clé, le moment où s'opère la transformation de l'âme du mort en l'âme ba, le principe divin de Rê.

Le Papyrus de Neferoubenef identifie ce principe au « bélier divin de Mendès, ville où se fait l'union mystique des deux âmes de Rê et d'Osiris »i, selon Si Ratié, qui en a fait la traduction.

La religion de l’Égypte ancienne est une religion porteuse d'espoir pour tout un chacun. Il est donné à toute âme humaine la possibilité de réaliser au moment de la mort une mutation divine et royale, sous certaines conditions. L'âme a le pouvoir de se transformer en « Horus d'or », dont la chair est d'or, et les os d'argent.

L'origine de cette croyance remonte la nuit des temps. On a retrouvé des traces archéologiques d’un culte funéraire en Haute Égypte datant d'avant la première dynastie, aux alentours de 3500 av. J.-C.

Le Papyrus de Neferoubenef fait entendre la voix du fidèle se préparant à cette épreuve décisive.

« Salut à toi qui est dans la nécropole sainte de Rosetau; je te connais, je connais ton nom. Délivre-moi de ces serpents qui sont dans Rosetau, qui vivent de la chair des humains, qui avalent leur sang, car moi je les connais, je connais leurs noms. Que le premier ordre d'Osiris, Seigneur de l'Univers, mystérieux en ce qu'il fait, soit de me donner le souffle dans cette crainte qui est au milieu de l'Occident ; qu'il ne cesse d'ordonner les directives selon ce qui a existé, lui qui est mystérieux au sein des ténèbres. Que la gloire lui soit donnée dans Rosetau ! Maître de l'obscurité, qui descend et qui ordonne les nourritures dans l'Occident ! On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu qui est dans Busiris ! (…)

Je viens en messager du Seigneur de l'Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. Seigneur de crainte dans Nout et dans le Douat ! Je suis Horus. Je suis venu chargé de la sentence. Permets que j'entre, que je dise ce que j'ai vu. »ii

A lire ces antiques paroles, on est frappé de certains échos repris plus tard par des religions subséquentes, comme la juive ou la chrétienne :

« On entend sa voix, on ne le voit pas, le grand Dieu. »

« Je viens en messager du Seigneur de l'Univers. Horus, son trône lui a été donné. Son père lui donne toutes louanges, ainsi que ceux qui sont dans la barque. »

On y trouve une formule plus étrange encore qu'elle n'est prophétique: « Cette crainte qui est au milieu de l'Occident ».

L'Occident a toujours été pour les Sémites, la langue arabe en témoigne, qui l’appelle « maghreb », littéralement un lieu d'exil, un lieu de danger.

Pour les anciens Égyptiens l’Occident est le lieu associé à la mort, et partant, à la résurrection.

La mémoire collective, profonde, incarnée dans les gènes depuis des millénaires, a sans doute cultivé cette crainte, qui existe encore sous forme larvée, inconsciente. Elle coïncide aujourd'hui avec un fait géopolitique majeur.

L'Occident est toujours associé pour le meilleur et pour le pire à l'exil.

Les migrations de populations du Sud et de l'Orient fuyant la guerre, la famine ou la pauvreté, ne sont pas près de s'arrêter.

En réaction, l'actualité en témoigne, l'Occident se sent menacé, et entre dans la « crainte ».

Quel lien entre cette crainte, l'ancien mythe de l'Horus d'or et la révélation du grand Dieu qui est dans Busiris ?

La mémoire plusieurs fois millénaire de «la crainte qui est au milieu de l'Occident » devrait inciter, me semble-t-il, à prendre un peu de distance avec l'actualité immédiate.

L'Occident est vu depuis plus de cinq millénaires comme le « pays de la mort », mais aussi comme le lieu de la résurrection, selon la plus ancienne religion de l'Orient.

Entendons la leçon, s'il y a encore des oreilles pour entendre.


i Si Ratié, Le Papyrus de Naferoubenef, 1968

iiIbid.

Cécités culturelles

Athanasius Kircher, jésuite, savant encyclopédique, l'un des plus brillants esprits du 17ème siècle européen, s’est intéressé à la Chine, alors nouvellement à la mode. Les Jésuites étaient engagés depuis 1582 dans l'exploration intellectuelle de cette civilisation, avec la mission de Matteo Ricci.

Kircher a publié en 1670 à Amsterdam sa « Chine illustrée ». Il y traite entre autre de l'écriture idéographique, dont le principe lui reste encore obscur, selon toute apparence, puisqu’il fait découler les idéogrammes des hiéroglyphes:

« Les premiers Chinois estant descendus des Égyptiens ont suivi leurs façons de faire pour leurs écritures. »

Il observe « la ressemblance qu'il y a des anciens caractères chinois avec les Hiéroglyphiques ».

Il propose une étonnante classification des idéogrammes chinois selon seize « formes », tirées de sa riche imagination, et basées sur les ressemblances supposées des caractères chinois avec telles ou telles formes naturelles.

Voici quelques extraits décrivant ces « formes » (avec l'orthographe un peu décalée utilisée par le livre de Kircher).

Forme I : « Vous voyés icy des serpents merveilleusement entrelassés les uns avec les autres, et qui ont diverses figures selon la diversité des clases qu'ils signifient. »

Forme II : « La Iième forme des anciennes lettres se prend des choses de l'agriculture. »

Forme III : « La 3ème forme des lettres est composée de quantités d'oiseaux, qu'on appelle Fum Hoam, et qu'on dit être la plus belle de toutes celles que les yeux peuvent voir : parce qu'elle est faite de plusieurs plumes, & de plusieurs ailes.

Forme IV : « La 4ème forme des caractères anciens (…) est tirée des huitres et des vers. »

Forme V : « La V. forme est composée des racines des herbes. »

Forme VI : « La VI. forme est composée des restes d'oiseaux. »

Forme VII : « La VII. Forme, faites de tortues. »

Forme VIII : « La VIII forme – faites d'oyseaux & de paons. »

Forme IX : « Faite d'herbes, d'aisles & de faisseaux. »

Forme X : « Leur signification est quai ço xi ho ki ven ou bien autrement, ço autheur de certains tables pour n'oublier pas ce qu'il sçavait, a composé ces lettres. »

Forme XI : « Prend la figure des étoiles et des plantes. »

Forme XII : « Lettres des édits anciennement utilisés. »

Forme XII : « Yeu çau chi eyen tao. »

Forme XII : « Lettres du repos, de la joye, de la science, des entretiens, des ténèbres et de la clarté. »

Forme XV : « Composée de poissons. »

Forme XVI : « N'a pas à être lue : c'est pourquoi on n'a pas su comprendre ce que cela voulait dire. »

Au-delà de l'indéniable poésie de ce catalogue décousu, répétitif et fantaisiste, ressort surtout l'absolue ignorance de l'un des esprits européens les plus agiles de son temps à l’égard d’une culture il est vrai difficile d'accès.

On peut penser que de tels phénomènes d’aveuglement, d’incompréhension inter-culturelle, loin d’être dépassés dans un monde mondialisé, s’observent encore de nos jours.

jeudi 2 novembre 2017

Adolf Hitler, Theodor Herzl et leur « romantisme kitsch »

Les hommes les plus célèbres veulent laisser des traces, des héritages. Qu'en reste-t-il ? Souvent peu de choses.

« Calvus paraissait à Cicéron exsangue et limé à l'excès, et Brutus oiseux et heurté ; inversement Cicéron était critiqué par Calvus, qui le trouvait relâché et sans muscles, et par Brutus, d'autre part, pour user de ses propres mots ‘mou et sans rien dans les reins’. Si tu me demandes, tous me semblent avoir eu raison. »i

Cicéron, Calvus, Brutus, réduits à deux adjectifs ciselés.

L'histoire est pleine de disconvenues a posteriori pour tel ou tel, dont la mémoire est jugée avec dureté, ironie ou indifférence par les générations ultérieures.

Ainsi, Victor Klemperer ne craint pas de dépeindre Adolf Hitler et Theodor Herzl sous des traits communs, décalés. « Tous deux, Hitler et Herzl, vivent en grande partie sur le même héritage. J'ai déjà nommé la racine allemande du nazisme, c'est le romantisme rétréci, borné et perverti. Si j'ajoute le romantisme kitsch, alors la communauté intellectuelle et stylistique des deux Führer (sic) est désignée de la manière la plus exacte possible. » ii

Comparer Herzl à un « Führer » est osé. Mais la méthode d'analyse de Klemperer privilégie les glissements de sens des mots. La langue allemande a changé, après l’avènement du IIIème Reich.

Le mot Führer pouvait, semble-t-il, s’appliquer sans problèmes à Herzl en 1896 ou en 1904, et également à Hitler entre 1933 et 1945. C'est un témoignage de la fragilité et de la fugacité du sens des mots à travers les temps, un signe de la volatilité de leurs résonances.

Klemperer rapporte un autre exemple de ces dérives à travers les mots « croire » ou « croyance », pendant la montée du nazisme. Il y voit le symptôme d'un phénomène quasi-religieux provoqué par l’ascension de Hitler dans la conscience allemande : « Le Führer a toujours souligné son rapport particulièrement proche à la divinité, son 'élection', le lien de filiation particulier qui le relie à Dieu, sa mission religieuse. »iii

Si l'hypothèse de Klemperer s'avère juste, il faudrait s'interroger sur le sens des mots 'divinité', 'élection', 'filiation', 'religion' et l'étendue de leurs dérivations, – ou de leurs dérives.

Tant qu’à faire, il faudrait procéder à une spectrographie des mots touchant au « divin », au « sacré », au « mystère », dans toutes les langues du monde.

Une telle spectrographie jetterait des bases fructueuses pour une anthropologie mondiale du sentiment religieux.

iTacite. Dialogue des orateurs, XVIII,5-6

iiVictor Klemperer, LTI, La langue du IIIème Reich, Ch. 29, Sion, p.274

iiiIbid., ch. 18, « Je crois en lui ».

lundi 7 août 2017

On ne doit pas traduire toutes les langues du monde


Un sinologue du Collège de France, Stanislas Julien, a développé au 19ème siècle une méthode pour déchiffrer les noms sanskrits tels qu’ils ont été (approximativement) transcrits en chinois. Les lettrés de l’Empire, confrontés à l’arrivée de mots barbares, ont jugé préférable, en effet, de ne pas traduire, à l’époque de leur introduction en Chine, les noms sacrés ou les termes religieux hérités du bouddhisme indien. La langue chinoise leur eût donné, pensa-t-on, une sonorité terre-à-terre ou bien une sorte de matérialisme, peu propre à inspirer le respect ou à évoquer le mystère.

« Le mot Pou-ti-sa-to (Bôdhisattva) traduit littéralement par « Être intelligent » eût perdu de sa noblesse et de son emphase ; voilà pourquoi on l’a laissé comme voilé sous sa forme indienne. On a fait de même pour les noms sublimes du Bouddha qui, en passant dans une langue vulgaire, eussent pu être exposés à la risée et aux sarcasmes des profanes. »i

Il y a des mots et des noms qui doivent décidément rester non-traduits, non pas qu’ils soient à proprement parler intraduisibles, mais leur éventuelle traduction irait au fond contre l’intérêt de leur sens originaire, menacerait leur substance, minerait leur essence, et nuirait à l’ampleur de leurs résonances, en les associant – par les ressources et les moyens spécifiques de la langue cible – à des espaces sémantiques et symboliques plus propres à tromper, égarer ou mystifier, qu’à éclairer, expliquer ou révéler.

De nombreux noms sacrés du bouddhisme, conçus et exprimés originairement dans la langue précise, subtile, déliée, qu’est le sanskrit, n’ont donc pas été traduits en chinois, mais seulement transcrits, en se basant sur des équivalences phonétiques incertaines, tant l’univers sonore du chinois semble éloigné des tonalités de la langue sanskrite.

La non-traduction de ces mots sanskrits en chinois a même été théorisée.

« D’après le témoignage de Hiouen-Thsang, les mots qu’on devrait éviter de traduire étaient divisés en cinq classes :

1°) Les mots qui ont un sens mystique comme ceux des Toloni (Dharanîs) et les charmes ou formules magiques.

2°) Ceux qui renferment un grand nombre de significations comme Po-Kia-Fan (Bhagavan), « qui a six sens ».

3°) Les noms de choses qui n’existent pas en Chine, comme les arbres Djambou, Bhôdhidrouma, Haritaki.

4°) Les mots que l’on conserve par respect pour leur antique emploi, par exemple l’expression Anouttara bôdhi, « l’Intelligence supérieure ».

5°) Les mots considérés comme produisant le bonheur, par exemple Pan-jo (Prodjna), « l’Intelligence ». »ii

Loin d’être un manque à la langue, ou à l’idée, le renoncement volontaire à traduire me paraît le signe d’une force et d’une ouverture. Le grec a permis jadis aux langue romanes de se dédoubler, en quelque sorte, en ajoutant aux racines concrètes de la vie quotidienne, les vastes ressources d’une langue plus apte à la spéculation ; de même, le chinois a su incorporer tels quels certains des concepts les plus élevés jamais élaborés en sanskrit.

Il y a là une leçon générale.

Il existe des mots compacts, denses, uniques, apparus dans une culture spécifique, engendrés par le génie d’un peuple. Leur traduction serait, malgré les efforts, une radicale trahison.

Par exemple, le mot arabe « Allah » signifie littéralement « le dieu » (al-lah). Notons qu’il n’y a pas de majuscule dans la langue arabe. Il ne peut être question de traduire « Allah » en français par son équivalent littéral, car il perdrait alors le sens spécial et l’aura que la sonorité de la langue arabe lui donne. Les liquides qui s’enchaînent, par le redoublement allitératif de l’article défini, al, venant fusionner avec le mot lah, dieu, créent un bloc de sens sans équivalent crédible, peut-on penser.

Pourrait-on traduire littéralement la célèbre formule coranique proclamant l’unicité de Dieu, de cette manière : « Il n’y a de dieu que le dieu » ?

Si cette formule est jugée plate, devrait-on essayer de traduire en empruntant une majuscule au français : « Il n’y a de dieu que Dieu » ?

Peut-être. Mais alors qu’est-ce que cette formule islamique aurait de particulièrement original ? Le judaïsme et le christianisme avait déjà formulé la même idée, bien avant, avec leur force propre.

Mais la préservation du nom propre, Allah, peut lui conférer, en revanche, un parfum de nouveauté.

Le mot hébreu יהוה , qui est un nom parfaitement cryptique et totalement intraduisible de Dieu, offre en cette matière un avantage indéniable. La question de la traduction ne se pose plus du tout. Le mystère du cryptogramme est clos par construction, depuis toujours, et dès son apparition dans la langue originaire. On ne peut faire que le transcrire dans des alphabets maladroits, lui donnant ainsi des équivalents encore plus obscurs, coupés radicalement de tout sens, comme YHVH, qui n’est certes pas même une bonne transcription de יהוה.

Mais, ô paradoxe, on se rapproche, par ce constat d’impuissance, peut-être, de l’intention première. La transcription du nom sacré יהוה dans une langue quelconque, une langue du monde, une langue de goyim, lui apporte de facto une ou plusieurs couches supplémentaires de secret, et de profondeur.

Ce secret ajouté par la langue est en soi une image… Il est une incitation à naviguer au long cours à travers les archipels langagiers, à longer les continents du mystère ; il est une invitation, non au rêve avorté de Babel, mais à celui de l’ouverture avide aux mille éclats irréductibles, aux feux de toutes les langues du monde, qu’un jour on peut rêver, de pouvoir parler toutes.

iMéthode pour déchiffrer et transcrire les noms sanscrits qui se rencontrent dans les livres chinois, à l'aide de règles, d'exercices et d'un répertoire de onze cents caractères chinois idéographiques employés alphabétiquement, inventée et démontrée par M. Stanislas Julien (1861)

iiHistoire de la vie de Hiouen-Thsang et de ses voyages dans l'Inde : depuis l'an 629 jusqu'en 645, par Hoeï-Li et Yen-Thsang, Paris, Benjamin Duprat,‎ 1853 . (Trad. Stanislas Julien)

vendredi 31 mars 2017

Le « droit » et l'« homme »

Le nom « homme » ne va pas de soi. Ni le mot « droit » d'ailleurs.

Petit retour à une enfance des langues anciennes.

Dans la langue ombrienne, le nom d' « homme » se disait de deux manières (ner-, veiro-) suivant la place occupée dans la société, le rôle social joué par la personne qu'il fallait nommer. G. Dumézili indique que cela concorde « entièrement » avec les deux noms d'« homme » que l'on trouve chez les anciens Indiens et les anciens Iraniens ( nar-, vīrā-). A Rome même, on retrouve les traces de ces anciens noms dans le contexte du vocabulaire utilisé à propos de Mars (Nerio) et de Quirinus (Quirites, Viriles).

La circulation des sens entre le latin, l'avestique et le védique se révèle en pleine lumière à propos de trois concepts centraux : le droit, la foi, la divination.

Soit, en latin : iūs, credo, augur.

Dans la langue védique, cela donne : yōḥ, ṡṛad-dhā, ōjas.

La similarité est frappante.

En avestique (l'ancien iranien) on trouve pour les deux premiers termes : yaoš et zraz-dā.

Dumézil affirme que iūs est une contraction de *ioves- et que ce mot renvoie étymologiquement au yōḥ védique et au yaoš avestique.

Voyons de plus près les variations de sens entre yaoš, yōḥ et iūs.

L'avestique yaoš-dā a trois emplois :

  1. Rendre mystiquement parfaite, une chose invisible, une entité ou un état mythique, comme dans ce verset attribué à Zoroastre : « La conscience religieuse que je dois éclairer (ou, parfaire, sanctifier) [yaoš-dā]. »ii

  2. Consacrer, mettre rituellement en acte : « La liqueur consacrée »iii [yaoš-dātam zaotram]

  3. Purifier ce qui a été souillé.

Ces nuances (perfection, consécration, purification) renvoient, selon Dumézil, aux trois formes de médecine qui prévalaient alors : la médecine des plantes, celle du couteau et celle des incantations.

Notons par ailleurs que la vitalité inhérente végétale renvoie au monde de la production, le couteau renvoie à la violence et au sang, et les incantations renvoient à la magie et à la religion, ce qui cadre parfaitement avec le cadre tripartite de Dumézil.

En langue védique, le yōḥ est associé à la prospérité, à la santé, au bonheur, mais aussi au progrès mystique, rituel ou matériel.

En latin, le iūs est beaucoup moins « mystique » que dans ses équivalents avestique et védique.

Les Romains ont en quelque sorte « laïcisé » le iūs en le cantonnant à une acception juridique.

Le iūs est l'attribut de tout un chacun. Le iūs d'une personne rencontre le iūs d'une autre personne.

On peut « dire » le iūs (iū-dic = iūdex).

Nous le savons, notre droit (jus), aujourd'hui, s'inspire par plusieurs aspects de la Rome ancienne.

Qu'aurait-il à gagner, je le demande, ce droit, s'il s'efforçait de ne pas oublier non plus ses bien plus anciennes sources iraniennes et indiennes ?

iG. Dumézil. Idées romaines. 1969

iiYasna 44,9

iiiYast X. 120

lundi 6 mars 2017

Le calme ensoleillé de la mer et la philosophie

« Il faut tout ensemble rire et philosopher ».Cette phrase d’Épicurei, comme souvent chez les Grecs, a un rapport avec la mer.

Le mot grec γέλᾶν, rire, a un dérivé substantif, γαλήνη, qui signifie « le calme de la mer ensoleillée ».

La mer rit au soleil, calmement.

Le mot γαλήνη possède une aura de brillance tranquille, qui lui permet de désigner aussi, assez logiquement, la « galène argentifère » (le sulfure de plomb), et surtout la « sérénité de l'âme ».

La mer, le rire, la sérénité de l'âme, conjoints en un mot.

Cela, quoique fort intéressant, n'épuise pas le sens de la phrase d’Épicure,.

Il faut aller un peu plus profond, dans deux directions.

Tout d'abord, en consultant le Dictionnaire d'étymologie de Chantraine, on apprend que γέλᾶν, rire, tire son origine de la notion d' « éclat ».

Par exemple, on peut dire en grec ancien que la terre « rit », c'est-à-dire qu'elle « tremble », qu'elle « éclate ».

Mais alors, on est loin du « calme » de la mer.

La mer rit calmement, mais quand la terre se met à rire, alors ce sont les forces chtoniennes qui se déchaînent.

Le vieux nom de la terre, chtonos, n'avait aucun rapport avec la terre nourricière, une étendue cultivable. Il était utilisé dans un environnement religieux, et désignait ce qui était ressenti comme l'enveloppe extérieure du monde des morts et des puissances souterraines. Quand la terre tremble alors, c'est que le monde souterrain des morts rit.

On dira : des mots, des mots. Oui, mais les mots dépeignent une vision du monde.

Notre siècle a perdu la notion des mystères. C'est pourquoi Épicure est presque incompréhensible aux modernes, qui utilisent le mot « épicurien » complètement à contre-sens.

La deuxième direction d'approfondissement a quelque chose à voir avec l'existence des dieux, et à ce qui peut s'en déduire pour une philosophie de la vie.

Épicure a dit : « Les dieux existent, la connaissance que nous en avons est claire évidence. »ii

L'épicurien bannit toute crainte des dieux et de l'Hadès.iii De ce point de vue, les épicuriens et les stoïciens ont une chose en commun, c'est qu'ils n'ont pas peur de la mort.

Le stoïcien vit en accord avec le Dieu cosmique.

Quant aux sceptiques, comme Pyrrhon d'Elis, Timon de Phlion ou Enésidème, ils ne croyaient à rien qui se puisse affirmer. Ils doutaient de tout. Indifférence, apathie, ataraxie. Détachement universel.

Ménandre disait : « Veux-tu connaître qui tu es, jette les yeux sur les tombeaux qui bordent le chemin. Là sont les os et la cendre légère des rois, des tyrans, des sages et de tous ces hommes, qu'enflait l'orgueil de leur noblesse, de leur fortune, de leur réputation ou de leur beauté. Voilà le dernier terme où aboutissent tous les mortels. En voyant cela, tu connaîtras de que tu es. »

Et Pyrrhon de répéter : « Les générations des hommes sont comme les feuilles éphémères des bois. »

Bizarrement, pour ainsi dire, Timon de Phlion utilisa la métaphore épicurienne du « calme souriant de la mer » (γαλήνη) pour dépeindre la paix du sage sceptique.

Mais le « calme ensolleillé » de Timon n'est pas exactement celui d’Épicure.

Épicure croyait aux dieux. Timon ne croyait en rien, et à rien.

« La fin selon les Sceptiques, c'est la suspension du jugement, que suit comme une ombre l'ataraxie, au dire de Timon et d'Enésidème. »iv

C'est Diogène Laërce qui explique que Pyrrhon était allé aux Indes, et qu'influencé par les gymnophistes indiens et les mages perses, il avait ramené en Grèce cette philosophie de l'ataraxie, de l'acatalepsie et de la « suspension du jugement ».

Alors, croire ou ne pas croire ? Faut-il « suspendre son jugement » à cet égard ?

Je rapporterai pour conclure cette anecdote citée par Diogène Laërce.

Un jour un chien attaqua Pyrrhon.

Il ne put s'empêcher de se mettre en garde. On lui reprocha cette inconséquence. Il répondit qu'il était difficile de se dépouiller entièrement de son humanité, mais qu'il fallait faire tous ses efforts pour mettre sa conduite en harmonie avec les choses, ou, si on le pouvait pas, pour y approprier du moins ses discours.

Alors, faut-il être stoïcien, épicurien ou sceptique ?

Pour ma part, je me contente de regarder à Marseille, tous les jours ou presque, le calme ensoleillé de la mer.

iÉpicure, Sentence vaticane 41 (Gn.V., 41 f.394)

iiÉpicure, Ep III, 123

iiiCf. A.J. Festugière. Épicure et ses dieux.

ivDiogène Laërce, Les vies des plus illustres philosophes de l'antiquité, 9,107

mercredi 16 novembre 2016

Secrets oubliés

Toute langue a son génie, leurs mots ont leurs secrets. Nous les parlons sans les connaître. Nous frôlons leurs abîmes, survolons leurs cimes, sans le savoir, en les ignorant. Ainsi sommes-nous à nous-mêmes des énigmes.

Trois exemples tirés d’une langue ancienne éclaireront ce point, aux implications considérables.

Le verbe hébreu נָהַר (nahar) signifie « luire, briller de joie », comme dans Is 60,5. Le mot נָהָר (nahar) qui en dérive signifie « torrent, fleuve ». Au féminin, ce mot devient נָהָרָה (nahara) et signifie « lumière ». Et dans une vocalisation différente, attestée en chaldéen, נָהִירוּ (nahiru) signifie « sagesse ».

La langue grecque aime aussi allier le sens de la lumière, l’idée de la joie et l’apparence de l’eau ou de la mer, comme dans cette expression de Eschyle dans le Prométhée enchaîné : ποντίων τε κυμάτων άνήριθμον γέλασμα, «le sourire innombrable des vagues marines». Mais dans la gradation des sens associés à נָהַר, on monte jusqu’à la sagesse. Le génie de la langue se révèle dans ces envolées.

Ainsi l’adjectif עָמֵק (‘ameq) signifie « profond, impénétrable », comme dans Is 33,19 qui évoque un « langage inintelligible », ou bien dans Ps 64,7 ou Jb 12,22 qui l’attribuent au « cœur ». Avec la vocalisation עֵמָק (‘emaq) le mot signifie « vallée », ce qui reste cohérent. En revanche, une seule lettre suffit à modifier (profondément) le sens de עמּה qui signifie alors « près de, vis-à-vis, contre », comme si la proximité n’était pas incompatible avec l’impénétrabilité.

Le troisième exemple fait ressortir les capacités intrinsèques d’un mot à témoigner du rêve de toute la langue, et de ceux qui la parlent. Ainsi le verbe עָלַם (‘alam) signifie « cacher, être ignoré ». Comme substantif, le même mot עָלַם signifie « éternité ». L’éternité se cache-t-elle ? Ou est-elle ignorée ? Le plus beau peut-être, est que, liant ces deux sens en une synthèse supérieure, le mot עֶלֶם (‘elem) signifie « enfant ».

L’enfant cache-t-il son éternité ? L’éternité est-elle un enfant caché ? Faut-il cacher son éternité dans l’enfance ?

Ces surprises simples abondent dans les langues. Ce sont des pépites oubliées. Or obscur, elles témoignent d’un rêve, elles attestent le mystère du sens.

mercredi 7 septembre 2016

La cendre des phrases

« Si un lion pouvait parler nous ne pourrions le comprendre » a écrit Wittgenstein dans ses Investigations philosophiques.

Et si c'était un thon, un nid de crotales, ou une libellule ? Ou un tas de poussière, un bloc de granite ou un amas de galaxies ? Ou encore un prion, un plasmide, un proton ? Un ange, un séraphin, et Dieu même ?

Pouvons-nous comprendre le langage de ce qui n’est pas nous?

Fions-nous à Wittgenstein et à son pessimisme roboratif. La grammaire léonine serait pourtant sans doute plus simple que la grecque ou la sanskrite. Mais le vocabulaire ? Le broiement des mots dans les mâchoires ? Les odeurs de la steppe ?

Quid du rêve de la mouche ? Du souci du photon? De la peine de l'ange ? Tout cela, irrémédiablement hors de toute syntaxe, de tout lexique.

Si l'on mettait mille ou un million de Champollions sur le coup, à déchiffrer le rugissement de la lionne, ou le vibrato du lézard, n’y aurait-il pas quelque espoir ? Ne pourra-t-on jamais trouver quelque pierre de Rosette révélant des équivalences parmi les vivants?

Peut-être un jour. Qui sait ?

Commençons par chercher à nous comprendre nous-mêmes. Si nous pouvions vraiment nous comprendre nous-mêmes, comprendrions-nous mieux tout ce que nous ne comprenons pas, tout ce qui est obscur dans l’univers?

Un homme parle. Le comprenons-nous ?

Il y a parler et parler. Il y a parler pour ne rien dire, et dire sans en avoir l'air; il y a parler à mots couverts, ou entre les lignes. Et il y a le ton. Le ton haut, le ton sûr, le ton beau, le ton chaud, le ton acide ou gras. Il faut de l'oreille, de la sensibilité.

Dans la moindre parole, il y a des palimpsestes ignorés, impavides, qui attendent leur heure, parmi les étoiles.

Les mots ont des reflets sombres et luisants, éclats énormément amortis d'un feu latent, d'un feu dévorant de sens inaudibles, inespérables, et pourtant là, couvant sous la cendre des phrases.


mardi 30 août 2016

Il y a quelque chose à apprendre de la Chine

Les Grecs, les Phéniciens, les Hébreux, les Araméens, les Arabes ont un point commun : l'alphabet.

Le sanskrit, si ancien, possède un syllabaire.

Les Chinois n'ont ni alphabet ni syllabaire. Leur système d'écriture n'a rien à voir avec celui des Indo-européens et des Sémites.

On hasarde l'hypothèse assez tentante que les peuples à alphabet partagent des éléments de vision du monde, de Weltanschauung. D'Hammourabi à Gutenberg, la distance est moins grande que de Platon à Lao tseu.

La Bible aurait-elle été différente si elle avait été conçue et écrite en chinois ?

D'autres systèmes d'écriture sont-ils pensables ?

Chaque caractère chinois est chargé de sens, canon paisible de traditions, de formes.

Pour qui tient le pinceau, tout idéogramme est un paysage ouvert, un champ d'audaces, de finesse, de violence exprimable, d'évanoui, de fugace.

Le poids des millénaires inchangés, barrés de mandarins.

Les océans meubles, solitaires, du calligraphe, éclaboussant d'encre son âme.

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