METAXU - Le blog de Philippe Quéau

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mardi 11 décembre 2018

L’anthropologie du futur

Philippe Nemo affirme : « L'athéisme moderne est en train de mourir de sa belle mort»i. Il ajoute que « le nihilisme moderne » va bientôt, lui aussi, « perdre la partie ». La bonne nouvelle, prophétise-t-il, c’est qu’en conséquence une période de gloire va s’ouvrir pour l'esprit d'idéal, avec des possibilités infinies de développement de l'aventure humaine, en marche vers les plus hautes destinées...

Radieuse perspective.

Mais l’athéisme et le nihilisme « modernes » ont pourtant la vie dure. Ils ont occupé, presque sans partage, le devant de la scène en Occident pendant les deux derniers siècles.

Deux siècles seulement?

En matière d’anthropologie, rien ne vaut la mesure des temps longs.

On a trouvé des traces de pratiques religieuses datant d’il y a huit cent mille ans, dans les fouilles de Chou-Kou-Tien (Zhoukoudian ). Il y a huit mille siècles donc, l'Homme dit « de Pékin », ou « Sinanthrope », peignait en rouge des crânes humains soigneusement préparés, et les installait en un cercle soigneusement composé à des fins cérémoniales. Pour évoquer quoi ? A l'adresse de qui ? Dans quel but ?

Il y a presque un million d’années, des hominidés de la région de Pékin pouvaient sans doute répondre à ces questions à leur manière, et pas nécessairement confusément, mais nous ne saurons rien de leur compréhension du monde.

Mais on peut inférer des indices laissés que la mort était pour eux déjà un mystère profond.

Des questions analogues se poseront sans doute encore aux anthropologues du futur, qui analyseront les quelques restes éventuellement présents dans un million d’années, conservés en quelques couches géologiques… L'anthropologie future, en admettant qu’une telle discipline ait encore un sens, tentera peut-être d’inférer à partir des traces de civilisations successivement « modernes », s’étendant sur dix ou quarante mille ans, entre ce que nous appelons le néolithique et la dite ‘anthropocène’, si l’‘athéisme’ et le ‘nihilisme’ faisaient alors figures de religion ?

C’est une expérience de pensée stimulante. Il faut s’efforcer de se projeter en imagination dans le lointain avenir tout en se rattachant par une ligne réflexive et mémorielle aux profondeurs encore accessibles du passé paléontologique. On peut tenter, pour tester notre capacité à nous représenter le ‘phénomène humain’, de dessiner une perspective de l'histoire du sentiment religieux, d’en jauger l'essence, d’en comprendre la nature et le fondement.

Quelques leçons provisoires, mais éventuellement généralisables à tous les temps, peuvent même être tirées. Écoutons Benjamin Constant : « L'époque où le sentiment religieux disparaît de l'âme des hommes est toujours voisine de celle de leur asservissement. Des peuples religieux ont pu être esclaves ; aucun peuple irréligieux n'est demeuré libre. »ii

Constant était sans illusion sur la nature humaine. « L'Inde, l’Éthiopie, l’Égypte, nous montrent l'espèce humaine asservie, décimée, et pour ainsi dire, parquée par les prêtres. »iii Les prêtres de l'antiquité étaient « condamnés à l'imposture », par leurs fonctions mêmes, qui impliquaient une communication constante avec les dieux, des oracles à rendre, – dont la justesse pouvait être aisément contrôlée a posteriori, sans compter les merveilles, les miracles et autres révélations. La fraude devait être, on l'imagine assez, une tentation permanente, sinon une nécessité vitale.

Quelles que soient les fraudes et les impostures passées et futures, la question la plus significative que les hommes de tous les temps se sont posée et se poseront reste celle du sens de la vie, pour un homme confronté au mystère de sa mort assurée.

« Pour défendre la liberté, on doit savoir immoler sa vie, et qu'y a-t-il de plus que la vie, pour qui ne voit au-delà que le néant ? Aussi quand le despotisme se rencontre avec l'absence du sentiment religieux, l'espèce humaine se prosterne dans la poudreiv, partout où la force se déploie. »v

Des vies et des morts absurdes, inutiles, inessentielles, écrasées par le despotisme, posent une question à laquelle ni l'athéisme, ni le nihilisme ne peuvent apporter la moindre réponse.

L'« athéisme » est peut-être déjà en train de « mourir de sa belle mort », si l’on en croit Nemo.

Cela ne veut pas dire que de cette mort, surgira quelque « théisme » prêt à vivre d’une nouvelle vie.

Le mystère ne peut se résoudre à des qualificatifs aussi élémentaires, simplifiés.

Dans un million d’années, il est à parier que toutes nos « philosophies », toutes nos « religions », n’apparaissent que comme des crânes rouges, en cercles oubliés.

iPhilippe Nemo. La belle mort de l'athéisme moderne. 2012

iiBenjamin Constant. De la religion considérée dans sa source, ses formes et ses développements. 1831

iiiIbid.

ivLa poussière, au 19ème siècle...

vIbid.

dimanche 2 décembre 2018

L’âme, la liberté et les lois de la Nature

C’est le biologiste et philosophe Ernst Haeckel qui a fait connaître Darwin en Allemagne. Il fut l’un des premiers à appliquer les idées darwinistes aux ‘races’ humaines. Les idéologues nazis ont utilisé ses écrits pour appuyer leurs théories racistes et leur darwinisme social. Haeckel est par ailleurs l’auteur de la théorie de la « récapitulation », selon laquelle l’ontogenèse « récapitule » la phylogenèse.

Haeckel avait une vision moniste du monde, une perception aiguë de l’immanence divine et proposait une quasi-déification des « lois de la Nature ». « Dieu se trouve dans la loi de la nature elle-même. La volonté de Dieu agit selon des lois, aussi bien dans la goutte de pluie qui tombe et dans le cristal qui se développe, que dans le parfum de la rose et dans l’esprit des hommes. »i Cette immanence se retrouve dans la « mémoire cellulaire » ("Zellgedächtnis") et dans l'« âme des cristaux » ("Kristallseelen").

D’une telle compénétration de la « Nature » et de « Dieu », Haeckel déduisait la fin de « la croyance en un Dieu personnel, à l’immortalité personnelle de l’âme et à la liberté de volonté humaine. »ii Toute la métaphysique était remise en cause.

« A côté de la loi d’évolution et en étroit rapport avec elle, on peut considérer comme le suprême triomphe de la science moderne la toute-puissante loi de substance, la loi de conservation de la matière (Lavoisier, 1789) et de la conservation de l’énergie (Robert von Mayer, 1842). Ces deux grandes lois sont en contradiction manifeste avec les trois grands dogmes centraux de la métaphysique, que la plupart des gens cultivés considèrent aujourd’hui encore comme les trésors les plus précieux : la croyance en un Dieu personnel, à l’immortalité personnelle de l’âme et à la liberté de volonté humaine. (…) Ces trois précieux objets de foi seront seulement supprimés, en tant que vérités du domaine de la science pure. En revanche ils subsisteront, précieux produit de la fantaisie, dans le domaine de la poésie.»iii

Il y a deux points à considérer, d’une part la question de la validité des « lois suprêmes » de la science moderne, la loi d’évolution et la loi de conservation, et d’autre part, la question de la « contradiction manifeste » entre ces lois et les « trois dogmes centraux de la métaphysique ».

Sur le premier point, il faut rappeler que la vision purement scientifique de la conservation et de l’évolution du monde ne peut pas à elle seule rendre compte de phénomènes singuliers comme le Big Bang. D’où vient l’énergie initiale de l’univers ? Elle a toujours été déjà là, de par la loi de conservation, répondent les croyants en la science pure.

Mais cette thèse même est en soi indémontrable, et donc non-scientifique.

La « science pure » se fonde sur un axiome improuvable.

Le second point est la question de la contradiction « manifeste », selon Haeckel, entre les deux lois de conservation et les dogmes centraux de la métaphysique comme la liberté de la volonté ou l’immortalité de l’âme.

En 1907, une année seulement après la parution de l’ouvrage cité de Haeckel, le médecin américain Duncan MacDougall mesura le poids de six patients juste avant et après leur mort. Constatant une diminution de 21 grammes, il en déduisit qu’il pouvait s’agir du poids de l’âme s’échappant du corps humain. Une vive controverse s’ensuivit.

Si l’âme « existe », elle est de nature immatérielle, et donc ne peut avoir de masse.

En admettant la validité des résultats de D. MacDougall, il faut en déduire que la perte de masse de 21 grammes censée avoir été observée chez certains individus après la mort provient d’autres causes que celle de la sortie de l’âme hors du corps.

Il serait possible d’imaginer par exemple une « sublimation », au sens chimique, de certaines composantes du corps humain, qui passeraient ainsi de l'état solide à l'état gazeux, sans passer par l'état liquide. De fait, cette « sublimation » se traduirait par une exhalaison ou une évaporation de la matière transformée en masse gazeuse.

Le « dernier soupir » ne serait donc pas seulement constitué de l’air contenu dans les poumons du corps à l’agonie, mais aussi d’une masse de matière corporelle « sublimée » par les transformations métaboliques, accompagnant la mort elle-même. Parmi ces transformations, celles affectant le cerveau seraient particulièrement cruciales, si l’on tient compte du fait que celui-ci consomme environ le quart de l’énergie métabolique du corps.

La mort aurait sur le cerveau un effet physico-chimique se traduisant sous la forme d’une « sublimation » d’une partie de sa substance.

L’âme n’a pas de masse, et elle ne pèse rien. Mais la « structure » d’un cerveau vivant, son « organisation », ce sceau spécifique d’une personne singulière, pourrait s’avérer posséder un poids de plusieurs grammes. Lors de la mort, cette structure se décomposerait rapidement et s’« exhalerait » hors du corps.

La structure du cerveau, son organisation « systémique », constitue – d’un point de vue matérialiste – l’essence même de l’individu. Elle peut aussi se définir comme étant la condition même de sa « liberté », ou de son « esprit », pour reprendre des concepts métaphysiques.

Que l’on soit matérialiste ou non, la mort produit une perte systémique, qui se traduit aussi par une perte de matière.

Comment les lois de « conservation » de la substance et de l’énergie peuvent-elles rendre compte d’une telle perte ?

De même que toute naissance ajoute de l’unique et du jamais vu dans ce monde, de même toute mort soustrait de l’unique et de l’indicible.

Que l’on appelle cet unique, cet indicible, « âme », « souffle », « structure » ou « masse de 21 grammes » n’a pas de réelle importance, du point de vue qui nous intéresse ici.

Dans tous les cas, la mort se traduit par une perte nette, que les lois scientifiques de la « conservation » ne peuvent pas expliquer.

L’âme ou la liberté n’ont pas de « masse ». Mais lorsqu’on les perd, les lois de la conservation ne les retrouvent pas dans leurs bilans.

iErnst Haeckel. Religion et évolution. 1906

iiErnst Haeckel. Religion et évolution. 1906

iiiIbid.

dimanche 12 août 2018

Plantes psychotropes, chimie du cerveau et arrière-mondes

Depuis plus de cinq mille ans, l’ayahuasca est utilisé sous forme de breuvage hallucinogène par les chamans d’Amazonie pour entrer en transe, lors de rituels de divination ou de guérison. Cette pratique extrêmement ancienne était déjà avérée à l’époque pré-colombienne.

En langue quechua, aya signifie « esprit des morts » et huasca « liane ». De nombreuses tribus amazoniennes connaissent l’ayahuasca sous d'autres noms : caapi en langue tupi, natem en jivaro, yajé en tukano.

L’ayahuasca est préparé comme décoction d’un mélange d’écorce et de tiges de rubiacées du genre Psychotria et d’une liane du genre Banisteriopsis. Le principe psychotrope des rubiacées est le DMT (l’alcaloïde N,N-diméthyltryptamine). Le DMT est hautement hallucinogène. Sa structure chimique est proche de la psilocine et de la sérotonine. On a pu montrer que le corps humain peut aussi produire naturellement du DMT, par la glande pinéale...

Le DMT est inactif en général lorsqu’il est ingéré sous forme orale, car il est dégradé par les monoamines oxydases de l’appareil digestif. Mais l’écorce de la liane Banisteriopsis ajoutée à la décoction contient des inhibiteurs puissants de ces monoamines, et libère donc la puissance des effets du DMT sur le cerveau. Deux substances distinctes, fonctionnant de façon synergique: les chamans avaient une connaissance certaine de la pharmacopée.

Le chamanisme est la première religion de l’humanité, et s'est répandu depuis l'aube des temps à travers le monde entier. Les chamans ont très tôt constaté un lien entre certaines substances naturelles, les visions hallucinatoires et l’expérience de la mort imminente. Ce n’est qu’à partir des années 60, que les spécialistes de la chimie du cerveau ont pu objectiver scientifiquement ce lien, et identifier les mécanismes neurochimiques et les neurotransmetteurs impliqués, – sans toutefois répondretant soit peu à la question la plus importante.

Cette question est la suivante. Le cerveau est-il un organe centré sur lui-même, entièrement plongé dans son microcosme neurochimique ? Ou bien est-il aussi ouvert, objectivement, sur un arrière-monde, un monde d’en-haut, un au-delà? Le cerveau n'est-il une simple machinerie fonctionnant localement, déterminée par les lois de la biochimie, et interfacée avec le corps et le monde 'réel'? Ou bien est-il aussi, et surtout, une interface, une antenne, une passerelle, un trait d’union avec un univers d'un ordre de complexité infiniment supérieur, mais non immédiatement perceptible dans les conditions habituelles de la vie?

Des faits rapportés ci-dessus, deux interprétations peuvent être raisonnablement tirées.

La première interprétation est matérialiste. Tout dans le cerveau est seulement 'biochimique', les rêves, les visions, la vie, la mort. Le cerveau, dans toute sa complexité, est essentiellement constitué d’un enchevêtrement de liens physico-chimiques, ne renvoyant qu’à eux-mêmes, et produits par épigenèse selon des lois foncièrement déterministes.

La seconde interprétation, celle qu’ont suivi les religions les plus anciennes de l’humanité, dont le chamanisme et le védisme, est que le cerveau, en sus de sa nature 'biochimique', occupe aussi et sans contradiction la place privilégiée de 'frontière' entre la nature et la sur-nature.

Dans cette interprétation, le DMT n'est pas seulement une molécule 'psychotrope', c’est aussi une sorte de 'clé' qui ouvre la porte de la sur-nature, et qui surtout révèle la continuité et la congruence des liens (structurels?) entre certaines plantes, les cellules du cerveau, la glande pinéale et l'expérience de la transe.

La vision matérialiste admet bien entendu le fait que la chimie du cerveau peut sous certaines conditions provoquer des expériences extrêmes. Elle explique ce fait par l’affinité puissante entre des molécules 'psychotropes' et des neurorécepteurs du cerveau. Il est en effet établi que le principe actif du cannabis, le THC (tétrahydrocannabinol), a une très grande affinité pour le récepteur CB1 que l’on trouve sur les membranes des cellules du cerveau (au niveau de l'hippocampe, du cortexassociatif, du cervelet, des ganglions de la base), mais aussi sur les membranes des cellules de la moelle épinière, du cœur, des intestins, des poumons, de l'utérus et des testicules.

Mais cette explication, toute 'mécanique' si l'on peut dire, ne révèle pas le lien entre cette affinité neurochimique et la nature des méta-mondes révélés aux initiés, et dévoilés à ceux qui ont fait l’expérience effective d’une mort imminente.

Il n’y a a priori aucune congruence entre l’expérience du plaisir orgasmique, dont James Olds a montré dès 1952, qu’on pouvait la provoquer ad libitum en stimulant l’aire septale du cerveau, et l’expérience d’une vision divine, ou la certitude d’avoir aperçu, fût-ce fugacement, des 'arrière-mondes'. Pourtant l’approche matérialiste revient à ramener ces divers phénomènes à de simples mécanismes neurochimiques. Le plaisir, l'amour, la souffrance, le génie, la vision, la mort, le divin, tout cela, rien que de la chimie neuronale!

Délaissant cette voie, William James proposait d'assimiler le cerveau a une « antenne » capable de percevoir des mondes invisibles, au-delà du monde visible.

Cette hypothèse de recherche paraît extrêmement prometteuse. Elle permet de donner un commencement d'explication à des phénomènes comme l'intuition, le pressentiment, les 'visions', la prophétie.

Elle permet aussi de tracer une ligne effective de causalités et d'analogies, entre les plantes de la forêt, les entrelacs neuronaux, la puissance de l'intuition, les profondeurs de la transe, les 'arrière-mondes', et même, plus étrange encore, ce qui précède tous ces 'phénomènes', et qui les explique peut-être...

jeudi 12 juillet 2018

Les deux Puissances

Si Dieu est unique, d'où vient la multiplicité de ses attributs ? Comment son unité peut-elle présenter autant de diversité ?

Une tentative de solution est de séparer les (multiples) attributs de Dieu de son Être (singulier).

Une image de la Bible sert de support à cette proposition.

Abraham reçoit trois hôtes sous le chêne de Mambré. Il voit trois représentations d'un seul phénomène. L'Un en tant qu'être, et ses deux ombres projetées. Ces ombres représentent deux degrés de connaissance, la doxa (l'opinion) et l'alètheia (la vérité).

Selon les uns, ces trois images sont des anges. Selon d'autres, ce sont des Elohim ( les « Seigneurs »).

Selon Philon, il s'agit de Dieu, escorté par ses deux puissances, la puissance créatrice et la puissance royale.

La puissance créatrice, celle du démiurge, est appelée « bonté », parce qu'il est « bon » que le démiurge fasse le monde. Le Seigneur, puissance royale, est identique à la puissance de la Loi. Il est celui qui châtie.

La puissance royale, la puissance de la Loi, est celle qui prévaut dans le monde intelligible. Cette puissance de l'Esprit est distincte de Dieu, comme chez Platon. La puissance créatrice en revanche, dérive de lui, et lui reste subordonnée.

mardi 26 juin 2018

Le ‘soi’ et la survie

Est-on essentiellement seul face aux poreux mystères de la conscience et de l’inconscient ? Est-on toujours seul devant ce qui soudainement peut y être découvert, ou bien ce qui peut s’y révéler un jour, après de lentes maturations, ou encore devant le flagrant refoulement de ce qui y restera à jamais enfoui?

Beaucoup errent en peine dans les déserts de leur propre esprit, ils cheminent solitaires dans les ergs de l'entendement. Fuyant l’austérité du vide, ils fuient vers le brouhaha.

D’autres pensent seuls, contre la norme, contre l’opinion, contre la foule. «  Je traverse l'espace philosophique dans une solitude absolue. Du coup, il n'a plus de limites, plus de murs, il ne me retient pas. C'est là ma seule chance »i,

Il est difficile de penser seul, il est plus difficile encore de penser à plusieurs.

Le commun rapproche et réchauffe. Il n’incite pas à tenter de froides cimes. La communauté compense l’isolement, et offre la fusion dans la masse. Mais quelque chose résiste. Lancinant, ce sentiment extrême, exigeant, que le ‘soi’ n'est pas le ‘nous’. Le ‘nous’, idéologique, collectif, social, ne recoupe pas le ‘soi’, intérieur, personnel, singulier..

Les cultures, les religions, les civilisations sont des ‘nous’, fugaces au fond.

Elles enrobent fictivement des milliards de ‘soi’ solitaires, en essence. Tous ces ‘nous’ deviennent des coquilles sans vie, des tambours sans peau, après quelques millénaires.

Le mystère est que le ‘soi’ seul leur survivra.

iCatherine Malabou, Changer de différence, – cit. in Frédéric Neyrat , Atopies.

dimanche 21 janvier 2018

Le quantique des quantiques

L’homme est un « être intermédiaire », entre le mortel et l’immortel, dit Platon. Cette phrase obscure peut s’entendre en plusieurs sens.

L’homme est sans cesse en mouvement. Il monte et il descend. Il s’élève vers des idées qu’il ne comprend pas tout-à-fait, et il redescend vers la matière qu’il a oubliée et qui le rappelle. Systole et diastole de l’âme. Respiration du corps, inspiration, expiration de l’esprit.

Les anciens avaient formé des mots qui peuvent aider à comprendre ces mouvements opposés. Le mot grec ἒκστασις (extasis), signifie « sortie de soi-même ». Dans l’« extase », l’esprit « sort » du corps, il est pris d’un mouvement qui l’emporte. L’« extase » n’a rien à voir avec ce qui s’appelle la « contemplation », qui est immobile, stable, et qu’Aristote appelait θεωρία (theoria).

L’acception du mot θεωρία comme « contemplation, considération » est assez tardive, puisqu’elle n’apparaît qu’avec Platon et Aristote. Plus tard, dans le grec hellénistique, le mot prit le sens de « théorie, spéculation », par opposition à la « pratique ».

Originellement, θεωρία voulait dire « envoi de délégués pour une fête religieuse, ambassade religieuse, fait d’être théore ». Le « théore » était la personne partant en voyage pour aller consulter l’oracle, ou pour assister à une cérémonie religieuse. Une « théorie » était une délégation religieuse se rendant dans un lieu saint.

L’extasis est une sortie du corps. La theoria est un voyage hors du pays natal, pour aller rendre visite à l’oracle de Delphes. Ces mots ont donc un point commun, celui d’un certain mouvement vers le divin.

Ce sont des images du possible mouvement de l’âme, dans le sens vertical ou horizontal, comme ascension ou rapprochement. A la différence de la theoria, qui dénote un voyage du corps au sens propre, l’extasis prend la forme d’une pensée en mouvement hors du corps, traversée d’éclairs et d’éblouissements, toujours consciente de sa faiblesse, de son impuissance, dans une expérience qui la dépasse, et dont elle sait qu’elle a peu de chances de la saisir vraiment, peu de moyens de la fixer pour la partager au retour.

Le mot extase est la trace minimale d’un genre d’expérience qui est difficilement compréhensible et encore moins représentable pour qui ne l’a pas vécue. Il ne s’agit pas simplement de « monter » vers des réalités supérieures ou même divines. Lorsque l’âme s’avance dans ces contrées généralement inaccessibles, elle rencontre des phénomènes absolument dissemblables de tout ce qu’elle a pu observer sur terre, dans la vie habituelle. Elle court d’une course infiniment rapide, à la poursuite de quelque chose qui la devance toujours davantage, et qui l’attire toujours plus loin, dans un ailleurs sans cesse différent, et qui la projette à une distance infinie ce qu’elle a connu.

La vie humaine ne peut connaître le terme de cette course inouïe. L’âme à qui est donnée l’expérience de l’extase, comprend par expérience la possibilité d’un telle recherche. Elle restera toujours marquée de son élection, du don à elle fait d’un vol saisissant vers une réalité à jamais insaisissable.

Il est intéressant d’interroger les textes qui rapportent des extases ayant eu pour effet de changer le cours de l’Histoire, et d’analyser leurs différences.

Dans ses commentaires sur l’expérience de l’extasei, Philon estime que Moïse, malgré la puissance de sa visionii, n’a pas eu accès à toute la compréhension des puissances divines.

Il a cherché, avec plus de succès en revanche, dans la vision de Jérémie, les traces d’une plus grande pénétration de ces puissances.

S’avancer sur ces terrains est une entreprise aléatoire et délicate. Les textes sont difficiles, ils résistent à l’interprétation.

« Voici en quels termes la parole de Dieu fut adressée à Jérémie »iii.

C’est là une façon retenue de rendre compte de ce qui fut, peut-on penser, originellement une extase. A lire ces lignes, on peut supputer son emprise.

« Dominé par ta puissance, j'ai vécu isolé. »iv

D’autres prophètes ont exprimé les marques de leur extase, sous d’autres métaphores. Ézéchiel dit que « la main de Dieu est venue » sur luiv, ou encore que l’esprit « l’emporta »vi.

Quand l’extase est à son comble, la main de Dieu pèse plus qu’à son habitude:

« Et l'esprit m'éleva en l'air et m'emporta, et je m'en allai, triste, dans l'exaltation de mon esprit, et la main du Seigneur pesait sur moi fortement. »vii

La définition de l’extase selon le Centre national de ressources textuelles et lexicales

(CNRTL) est la suivante :

« État particulier dans lequel une personne, se trouvant comme transportée hors d'elle-même, est soustraite aux modalités du monde sensible en découvrant par une sorte d'illumination certaines révélations du monde intelligible, ou en participant à l'expérience d'une identification, d'une union avec une réalité transcendante, essentielle. »

Cette définition parle d’illumination, d’identification ou d’union avec des réalités transcendantes. Mais que recouvrent ces mots ?

Selon d’autres témoignages, l’extase, d’essence mystique, semble infiniment plus dynamique, plus transformatrice. Elle tire son principe et son énergie de l’intuition de l’infini divin et de la participation à son mouvement.

L’extase est plus une course qu’une stase, plus un éblouissement qu’une illumination.

Bergson, philosophe du mouvement, donne paradoxalement une image plutôt statique, « arrêtée », de l’extase: « L'âme cesse de tourner sur elle-même (...). Elle s'arrête, comme si elle écoutait une voix qui l'appelle. (...) Vient alors une immensité de joie, extase où elle s'absorbe ou ravissement qu'elle subit : Dieu est là, et elle est en lui. Plus de mystère. Les problèmes s'évanouissent, les obscurités se dissipent; c'est une illumination. »viii

On ne sait si Bergson sait, par une expérience propre, de quoi il parle.

Il suffit de porter attention aux témoignages de Blaise Pascal ou S. Jean de la Croix, pour deviner que l’extase ne peut être si lumineusement statique. Portée à une telle élévation, l’extase a une puissance fougueuse qui emporte toute certitude, toute sécurité, et toute illumination même.

L’extase éblouit comme une plongée première au centre de la lumière blanche. Et les mondes, tous les mondes, sont comme d’infimes chevelures quantiques émanant d’un trou noir, à l’origine.

Qu’il est difficile de dire en mots audibles, en images palpables, l’infini ravissement de l’âme, à qui est donné de voir naître, éternel, le quantique des quantiques.

iPhilon. De Monarch. I, 5-7

iiEx., 33, 18-23

iiiJér. 14,1

ivJér. 15,17

vEz. 1,3

viEz. 3,12

viiEz. 3,14

viii H. Bergson, Deux sources,1932, p. 243.

mardi 9 janvier 2018

Les anges de paix sont amers, et ils pleurent

L'Angelus novus de Klee a fait couler beaucoup d’encre. Son titre est accrocheur. Il donne au tableau la possibilité de flotter dans l'air du mystère. Des anges, pourtant, il y en a des milliards, sur la moindre tête d'épingle, dit-on. Chaque boson, chaque prion même, pourrait avoir son ange. Dans cette foule immense, comment distinguer les anges « nouveaux » des anges « vieux » ?

Les anges, par nature, ne sont-ils pas essentiellement indémodables, purs esprits?

L'ange de Klee est curieusement statique, et même immobile. Nulle sensation de mouvement, que ce soit vers l'arrière ou vers l'avant. Nul vent ne semble souffler.

Ses « ailes » sont levées comme pour une invocation, non pour un envol. Et s'il devait s'envoler, ce serait vers le haut plutôt que vers l'avenir. Ses « doigts », ou seraient-ce des « plumes », sont pointés vers le ciel, comme des triangles isocèles. Ses yeux regardent de côté, fuyant le regard du peintre et du spectateur. Ses cheveux ont l'aspect de pages de manuscrits, roulées par le temps. Aucun vent ne les dérange. L'ange a un visage vaguement léonin, une mâchoire forte, sensuelle, en forme de U, accompagnée d'un double menton, lui aussi en forme de U. Son nez est un autre visage, dont les yeux seraient ses narines. Ses dents sont écartées, aiguës, presque maladives. Il semble même qu'il en manque plusieurs.

Cet ange maladif, rachitique, n'a que trois doigts aux pieds. Il les pointe vers le bas, comme un poulet pendu dans une boucherie.

Walter Benjamin en fait ce commentaire, expressément métaphorique : « Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »i

Il me semble que Benjamin a entièrement ré-inventé le tableau de Klee. Nul progrès accumulé, nulle catastrophe passée, ne semblent – à mon avis – accompagner cet ange jeune.

Pourquoi d’ailleurs l'Histoire aurait-elle un seul « ange » ? Et pourquoi cet ange de l’Histoire devrait-il être « nouveau » ?

L'angélologie est une science fort imparfaite.

Isaïe dit : « Les anges de paix pleureront amèrement. »ii

Ailleurs on lit qu'un archange apparut et dit à Daniel : « Le Prince des Perses m'a résisté vingt et un jours »iii. Selon une interprétation classique, l’archange était Gabriel, et le « Prince des Perses » était l'ange chargé de la garde du royaume perse.

S. Jérôme ajoute que Daniel priait pour la libération de son peuple. L'ange-Prince du royaume des Perses s'opposait à ses prières, pendant que l'archange Gabriel les présentait à Dieu.

S. Thomas d'Aquin commente : « Cette résistance fut possible parce qu'un prince des démons voulait entraîner dans le péché des Juifs amenés en Perse, ce qui faisait obstacle à la prière de Daniel intercédant pour ce peuple. »iv

N'est-ce pas là un indice probant qu'il y a décidément plusieurs anges dans l'Histoire, et que par ailleurs ils sont parfois amenés à se combattre entre eux, suivant les intérêts du moment?

Selon plusieurs sources (Maïmonide, la Kabbale, le Zohar, le Soda Raza, le Maseketh Atziluth) les anges appartiennent à diverses ordres et classes, telles les Principautés (d'où le nom de « Prince » qu'on vient de rencontrer pour l’ange de la Perse), les Puissances, les Vertus, les Dominations. Plus connus encore: les Chérubins et les Séraphins. Isaïe dit dans son chapitre 6 qu'il a vu plusieurs Séraphins possédant six ailes et « criant l'un à l'autre ». Ezechiel parle des Chérubinsv.

Les Kabbalistes proposent dans le Zohar dix classes d'anges : les Erelim, les Ishim, les Beni Elohim, les Malakim, les Hashmalim, les Tarshishim, les Shinanim, les Cherubim, les Ophanim et les Seraphim.

Maïmonide propose aussi dix classes d'anges, mais il les range dans un ordre différent, et les regroupe en deux grandes classes, les « permanents » et les « périssables ».

Judah ha-Lévi (1085-1140), théologien juif du XIIe siècle, distingue les anges « éternels » et les anges créés à un moment donné.

Où placer donc l'angelus novus de Klee, cet ange « nouveau » que Benjamin appelle l'« ange de l'Histoire » ? Est-il permanent ou périssable ? Éternel ou momentané ?

Si Benjamin et Klee ont raison, l’Histoire est gardée par un « ange nouveau », et elle est sans doute en conséquence périssable et momentanée.

Mais s’ils ont tort, l’Histoire est gardée non par un, mais par plusieurs anges, éternels, impérissables.

Ils crient l’un à l’autre, tels des séraphins aux ailes multiples, et dans la bataille confuse des anges furieusement mêlés, le progrès est difficile à percevoir.

Les plus beaux, les plus brillants d’entre eux, les anges de « paix », pleurent amèrement.

iWalter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l'histoire

iiIs. 33, 7

iiiDan. 10,13

iv Somme Théologique I, Q. 113 a.8

vEz. 10,15

Soleils jamais vus, lunes inouïes


« Et il y eut un soir, et il y eut un matin, second jour »i. Mais le soleil ne fut créé que le quatrième jour de la Genèse ! A quoi ressemblaient les « matins » et les « soirs », avant que le soleil ne fût ? N’étaient-ils que des métaphores ? Des jours virtuels, des jours-mots ?

On pourrait conjecturer que les « matins » sans soleil pourraient être une façon imagée de désigner l’aube des choses, leur principe, leur idée, leur essence.

Les « soirs » – qui viennent avant les « matins » – pourraient figurer la connaissance qui précède les principes, les idées, – la connaissance obscure qui prélude à la compréhension de l’essence des choses. Les « soirs » incarnent confusément tout ce qui les annonce par avance, les prépare en secret, les rend possibles et compatibles avec la vie, la réalité ou la matière. La « connaissance du soir » représente la connaissance des choses en tant qu'elles subsistent, latentes, dans leur nature propre, immergées dans une conscience encore informe.

Quand vient le « matin », paraît ce qu’on appellera la « connaissance la matin », la connaissance claire de leur être primordial, leur véritable essence, lumineuse.

Soit un lion, un aigle ou un calamar, vivant leur vie propre, unique, dans la steppe, le ciel ou la mer. Qui dira le vécu unique de ce lion particulier, de cet aigle singulier, de ce calamar spécifique ? Qui saura les barder de capteurs dès leur naissance, acquerra leur grammaire, leur vocabulaire, saisira l’intégralité de leurs perceptions, à la suite de savants travaux ?

Depuis Platon, on a formé l’idée de l’idée. Comment connaître l'idée du tigre, son essence, la tigréité ? La vie d'un tigre spécial ne recouvre pas toutes les possibilités du genre. En un sens, le tigre particulier représente son espèce. Dans un autre sens, le tigre individuel reste plongé dans sa singularité. Il ne peut jamais représenter la somme totale du vécu de ses congénères des temps passés et à venir. Il résume virtuellement l'espèce, on peut l’admettre, et il est aussi débordé de toutes parts par l'infini des vies réelles.

Il faudrait être un observateur zélé, doué d'empathie, de sensibilité, et d’une patience encyclopédique, pour prétendre à la « connaissance du soir » de tel ou tel tigre.

Pour accéder à la « connaissance du matin », il faut être en plus capable d’abstraction, de pénétrer les essences, les paradigmes. Il faudrait être capable de saisir non seulement la tigréité en général, mais la tigréité de tel tigre.

Avant que le soleil ne fût, trois soirs et trois matins ont bénéficié d’une lumière pré-solaire, et d’une ombre sans photons. Pendant ces trois jours et ces trois nuits, des soleils jamais vus et des lunes inouïes ont paru.

iGn. 1, 8

dimanche 7 janvier 2018

La mort du ‘soi’ et sa survie

Toujours, on meurt seul. A ce moment crucial, celui du grand passage, qui peut nous accompagner dans l’au-delà de la mort ?

Si l’on meurt seul, comment vit-on vraiment? Se pourrait-il qu’on soit aussi, dans la foule, la famille ou le couple, toujours essentiellement seul, malgré les apparences ?

Des philosophes témoignent. «  Je traverse l'espace philosophique dans une solitude absolue. Du coup, il n'a plus de limites, plus de murs, il ne me retient pas. C'est là ma seule chance »i, écrit C. Malabou.

La solitude absolue de la philosophe pourrait bien n’être ici qu’une figure de style, assez retorse, quelque peu romantique, mais pas démodée pour autant.

La solitude est-elle réellement la « seule chance » de la philosophie ? Si oui, quel aveu ! Quelle sincérité ! Quelle critique ! Ces amphithéâtres, ces colloques, ces livres, ces revues, ces cercles, comédie plurielle sur fond d’isolement?

Les vrais philosophes ont-ils besoin d’être seuls dans l’aventure de l'esprit, les déserts de l’idée, les grands ergs de l'intuition ? Penser vraiment n’apparaît-il possible que comme un combat contre la norme, l’opinion, la foule ?

La philosophie n’est pas la politique. Il y a là une leçon générale. Il est assurément difficile de penser seul ; mais il est plus difficile encore de penser à plusieurs, en commun.

Le commun peut rapprocher, réchauffer. Il n’incite pas à explorer les froides cimes, à outrepasser les limites.

Le communautarisme dans une société laïque et désenchantée peut être considéré comme une manière de fuir la solitude, une compensation au sentiment d’isolement.

Bien sûr, tentantes sont les occasions de fusion dans la masse.

Mais, le philosophe ou le poète en témoignent, quelque chose au fond résiste toujours. Au dedans de soi, lancinant, exigeant, il y a le sentiment que le ‘soi’ n'est pas, ne peut pas être et ne sera jamais le ‘nous’. Quelque soit le poids de la propagande.

Le ‘nous’, construction idéologique, collective, sociale, ne peut absolument pas s’identifier au ‘soi’, qui est une réalité intérieure, personnelle, singulière.

Il y a une autre différence encore.

Les communautés, les cultures, les nations, les civilisations, toutes, sont mortelles. Tous ces ‘nous’ disparaissent toujours, un jour. Il suffit d’attendre un peu pour le voir.

Ces ‘nous’ ne sont que des coquilles passagères, des peaux dont on mue, à l’échelle des millénaires.

Les civilisations sont éphémères, cela c’est certain.

Bien plus fugaces encore, apparemment, les ‘soi’.

Alors, rien, néant, vide ?

Il y a un infime espoir, ténu, improuvable, mais néanmoins, en théorie, possible.

C’est l’idée, seule et philosophique, que les ‘soi’ seuls survivront, à l’instant de leur mort solitaire.


iCatherine Malabou, Changer de différence, – cit. in Frédéric Neyrat , Atopies.

jeudi 4 janvier 2018

Sortir du cosmos, et ce qui s’ensuit

« Que disparaisse l'humanité et que disparaisse la terre, rien ne sera changé à la marche du cosmos. D'où un ultime paradoxe : nous ne sommes même pas assurés que cette connaissance qui nous révèle notre insignifiance ait une quelconque validité. Nous savons que nous ne sommes rien ou pas grand chose, et, le sachant, nous ne savons même plus si ce savoir en est un. Penser l'univers comme incommensurable à la pensée oblige à mettre en doute la pensée elle-même. On n'en sort pas. »i

Ces lignes trahissent l’idéal de l'époque. Désespérance de l'insignifiance. Le non-savoir revendiqué comme « connaissance ». Doute universel. Doute du doute même. Circularité des paradoxes, absurdités entrelacées.

Tentons un jeu. Il suffirait d'échanger les signes, de renverser les sens. Tout paraîtrait autre alors. Ce jeu critique montrerait la limite intrinsèque de toute pensée radicale, et la contradiction de tout doute seulement auto-centré.

Si l’on intervertit dans la dernière phrase citée de Lévi-Strauss la pensée et l'univers, cela donne : « Penser la pensée comme incommensurable à l'univers oblige à mettre en doute l'univers lui-même. On en sort immédiatement !»

Le doute radical ne peut être absolu. Une pensée vraiment radicale ne peut mettre en doute l’idée et la possibilité de son propre renversement. Un doute absolument radical ne peut taire la possibilité, aussi infime soit-elle, de l’existence d’esprits qui ne doutent pas, et de tout ce que cela implique.

Entre un esprit qui doute et un esprit qui ne doute pas, qui peut dire qui l’emportera, à la fin des temps ?

Contre Lévi-Strauss, dire : « Penser la pensée comme incommensurable à l’univers ». Y a-t-il une légitimité à opérer aujourd’hui ce renversement? Je n’en doute pas.

Il se peut fort bien, d'un point de vue logique, rationnel, quoique contraire à la logique de Lévi-Strauss, que ce soient en réalité l'univers et le cosmos tout entier, qui soient « insignifiants » par rapport à la moindre pensée humaine. Le cosmos et l’univers ne renvoient jamais qu’à eux-mêmes, de l’aveu même des matérialistes. La pensée, l’esprit, la conscience, en revanche, et contre toutes les affirmations matérialistes des neurosciences, pourraient parfaitement impliquer l’existence du transcendant. On n’en est pas sûr, certes, mais on est sûr que l’absence de preuve du « transcendant » ne peut en aucun cas être un preuve de son absence. En revanche, qu’un esprit, qu’une seule âme humaine en rêve, ou en ait la vision, devrait être un indice suffisant pour obliger à considérer cette hypothèse aussi sérieusement que son opposée.

De cette hypothèse, on pourrait déduire que la vraie signification du cosmos, le vrai sens de l’univers, ne leur appartiennent pas en propre. Cosmos, univers, matière pourraient renvoyer à une cause totalement extérieure à leur nature, comme la pensée d’un démiurge, d’un créateur, ou autre chose encore.

Vieille lune créationniste, dira-t-on.

Ce n’est pas là le débat. Il s’agit seulement de s’obliger à reconnaître qu’on ne peut écarter a priori l’hypothèse de l’existence d’un tel démiurge ou d’une telle extériorité. On ne peut écarter l’idée qu’il y a un « dehors » se tenant à l’extérieur du cosmos tout entier. On ne peut écarter l’inférence que si un démiurge a créé le cosmos, alors le cosmos n’a pas de signification propre, autonome. L’origine de son sens est ailleurs qu’en lui.

Le pessimisme cognitif et ontologique de Lévi-Strauss est strictement équivalent à son contraire. Il ne s’agit que du jeu des hypothèses. Le pessimisme de l’insignifiance n’a pas plus de poids logique et rationnel qu’un optimisme ontologique. L’infinie vacuité de l’existence et de la pensée humaines a exactement autant de valeur hypothétique (en l’absence de toute preuve factuelle) que leur place putative bien au-dessus et bien au-delà d’un cosmos limité à des myriades de myriades étoilées et de grandes quantités de matière noire.

Les deux vues se valent, essentiellement, comme deux faces de la même pièce.

La seule différence, c'est que dans un cas, « on n'en sort pas », dans l'autre, « on en sort ».


iClaude Lévi-Strauss, De près et de loin

lundi 6 novembre 2017

Modernité d’Orphée

Moïse et Hermès Trismégiste étaient une seule et même personnei. Cette thèse provocante, proposée il y a plus de 2300 ans par l'historien Artapanusii, est évidemment sujette à controverse. Mais si l'on s'intéresse à la capacité des cultures à assumer leurs « symbioses » avec leurs voisines géographiques, cette seule idée en est un symptôme piquant.

Un historien juif, vivant à Alexandrie sous les Ptolémée, a pu émettre tranquillement l'hypothèse que deux personnalités aussi tranchées, appartenant aux traditions respectives d'Israël et de l’Égypte, sont en réalité une seule et même personne.

Les idées les plus révolutionnaires, les plus stimulantes, sont toujours possibles, quand règne la liberté de l’esprit de recherche.

Qu'il eût été ou non Moïse, Hermès Trismégiste était un personnage remarquable. Près de deux mille ans avant Blaise Pascal, Hermès a frappé une fameuse formule, citée dans L'Asclépius: « Dieu, un cercle spirituel dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »

Son Poimandrès ne manque pas non plus d'émouvoir par son ampleur de vue, et la puissance prophétique de ses intuitions. En voici les premières lignes.

« Je réfléchissais un jour sur les êtres; ma pensée planait dans les hauteurs, et toutes mes sensations corporelles étaient engourdies comme dans le lourd sommeil qui suit la satiété, les excès ou la fatigue. Il me sembla qu'un être immense, sans limites déterminées, m'appelait par mon nom et me disait : Que veux-tu entendre et voir, que veux-tu apprendre et connaître?

— Qui donc es-tu, répondis-je? — Je suis, dit-il, Poimandrèsiii, l’intelligence souveraine. Je sais ce que tu désires, et partout je suis avec toi. — Je veux, répondis-je, être instruit sur les êtres, comprendre leur nature et connaître Dieu. — Reçois dans ta pensée tout ce que tu veux savoir, me dit-il, je t'instruirai.

A ces mots, il changea d'aspect, et aussitôt tout me fut découvert en un moment, et je vis un spectacle indéfinissable.»

Il y a du divin en Hermès, tout comme en Moïse. Pourquoi se le cacher ? Aujourd’hui, rares sont les hommes de cette trempe. Cela rend-il le monde plus difficile à vivre ? Moins ouvert à la sagesse?

On peut le croire si l’on s’en tient à la description du philosophe selon Platon.

« Voilà pourquoi est seule ailée la pensée du philosophe ; car ces réalités supérieures auxquelles par le souvenir elle est constamment appliquée dans la mesure de ses forces, c'est à ces réalités mêmes que ce qui est Dieu doit sa divinité. Or c'est en usant droitement de tels moyens de se ressouvenir qu'un homme qui est toujours parfaitement initié à de parfaites initiations, devient, seul, réellement parfait. Mais comme il s'écarte de ce qui est l'objet des préoccupations des hommes et qu'il s'applique à ce qui est divin, la foule lui remontre qu'il a l'esprit dérangé ; mais il est possédé d'un Dieu, et la foule ne s'en doute pas ! »iv

Aujourd'hui comme hier, l'opinion de la foule l'emporte souvent sur celle du sage. Mais ce dernier n'en a cure. Il est « possédé ».

Rien de mieux, pour comprendre une époque, que de se pencher sur les formes de « dérangement », sur les manières de « délirer », qu’elle condamne ou reconnaît.

Dans le Poimandrès Hermès livre des indications capitales à cet égard sur les préoccupations de son temps. Il y décrit son transport dans un corps immortel, et l'extase de son âme.

Dans le Banquet, Platon relate pour sa part le plongeon des âmes purifiées dans l'océan de la beauté divine. Dans l'Épinomis, il explique comment l'âme peut être unie à Dieu, vivant alors par Lui, plutôt que par elle-même.

Il est difficile de ne pas être frappé par la distance entre l'expérience de ces penseurs anciens et celle de la plupart des intellectuels et autres publicistes en ce début du 21ème siècle.

Rares, semble-t-il, sont ceux qui peuvent encore se faire une idée de ce que fut l'expérience de l'extase pour Moïse, pour Hermès, ou pour Socrate.

Les « modernes » ont presque complètement coupé les ponts avec ces expériences multimillénaires. On voit dans les médias des professionnels de la sacralité, porte-paroles de la foi X, de la religion Y ou de la spiritualité Z, parader sur des scènes, des chaires, des estrades, ou des écrans, s'autoproclamant gardiens des Lois divines, infligeant sermons et homélies, lançant anathèmes ou fatwas.

Le domaine moderne du « sacré » forme une scène bruyante, brouillée, confuse.

Cette confusion cache une opacité plus conséquente. Le mystère intouché, insoupçonné, gît toujours dans les profondeurs, bien plus profond que la nuit spirituelle qui nous entoure de toutes parts.

Marsile Ficin, un des penseurs de la Renaissance qui a le mieux résisté à la dessiccation moderne, alors en gésine, a décrit un phénomène intéressant, le parcours de l'esprit saisi par l'objet de sa recherche :

« En aimant ardemment cette lumière, même obscurément perçue, ces intelligences sont complètement embrasées par sa chaleur, et une fois embrasées, ce qui est le propre de l'amour, elles se transforment en lumière. Fortifiées par cette lumière, elles deviennent très facilement par l'amour la lumière même qu'elles s'efforçaient auparavant de suivre du regard. »v

Ficin, qui semble avoir expérimenté la chose par lui-même, estime qu'il y a neuf degrés de contemplation possibles de Dieu. Trois sont en rapport avec sa bonté, trois sont relatifs à sa sagesse, et trois sont en lien avec sa puissance. Mais ces modes d’approche ne sont pas équivalents.

« Nous craignons la puissance de Dieu, nous cherchons sa sagesse, nous aimons sa bonté. Seul l'amour de sa bonté transforme l'âme en Dieu. »vi

Pourquoi toutes ces voies, alors, s’il n’y en a qu’une d’efficace ? La symbolique du nombre 9 est à prendre en compte. Le neuf se trouve chez Virgile. « Le Styx, s'interposant neuf fois, les enferme ».vii

Ficin cite Hésiode, Virgile, Ovide, Hermès Trismégiste, Platon. Il rêve au milieu de la Renaissance à l'âge d'or, pendant lequel les mystères pouvaient être contemplés.

L'intelligence des hommes est petite et faible. Rêver aujourd’hui d'un nouvel âge d'or, c'est croire à nouveau à un possible saut, un immense bond, à partir de cette petitesse, malgré cette faiblesse, vers la vision des mystères élevés, ou même leur compréhension.

Le témoignage des grands anciens à ce sujet est précieux. Ils disent que cela a été possible. Ils laissent entendre que cette expérience est toujours ouverte à quiconque entreprend ce voyage avec détermination. Il faut compter sur les forces générales de la symbiose universelle pour nous aider à franchir les étapes difficiles qui attendent les Argonautes de la vie. Orphée prévient : « Impossible de forcer les portes du royaume de Pluton ; à l'intérieur se trouve le peuple des songes. »viii

Mais ces portes peuvent s'ouvrir, comme par magie. Comment ? Orphée confie sa méthode : « Filles de Mnémosyne et de Jupiter foudroyant, ô Muses célèbres et illustres, déesses qui engendrez tous les arts, nourricières de l'esprit, qui inspirez de droites pensées, qui gouvernez avec sagesse les âmes des hommes et qui leur avez enseigné les sacrifices divins; Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie et Calliope, venez avec votre mère auguste; venez auprès de nous et soyez-nous favorables, amenez-nous la Gloire toute puissante et la Sagesse. »ix

Pour ceux qui auraient une sensibilité à l'immanence, à la manière de Spinoza, ou façon shinto, Orphée propose d'invoquer la « substance universelle » :

« J'invoque Pan, substance universelle du monde, du ciel, de la mer profonde, de la terre aux formes variées et de la flamme impérissable. Ce ne sont là que des membres dispersés de Pan. Pan aux pieds de chèvres, dieu vagabond, maître des tempêtes, qui fais rouler les astres et dont la voix figure les concerts éternels du monde, dieu aimé des bouviers et des pasteurs qui affectionnent les claires fontaines, dieu rapide qui habites les collines, ami du son, dieu chéri des nymphes, dieu qui engendres toutes choses, puissance procréatrice de l'univers. »x

Pour ceux qui préfèrent se mettre sous l'ombre de la Loi, Orphée a aussi un signe :

« J'invoque la Loi divine, génie des hommes et des immortels ; déesse céleste, gubernatrice des astres, signe commun de toutes choses, fondement de la nature, de la mer et de la terre. Déesse constante, conservant les lois éternelles du ciel et lui faisant accomplir fidèlement ses immenses révolutions ; toi qui accordes aux mortels les bienfaits d'une vie prudente et qui gouvernes tout ce qui respire ; toi dont les sages conseils dirigent toutes choses selon l'équité, déesse toujours favorable aux justes, mais accablant les méchants de punitions sévères, douce déesse qui distribues les biens avec une délicieuse largesse, souviens-toi de nous et prononce notre nom avec amitié. »xi

Tous les moyens sont bons, à celui qui connaît le cap. Le voyage ne fait que commencer. Il n'a pas de fin. Seuls risquent de manquer l'imagination, l'espérance. Le courage.

i Cf. Eusèbe, Pr.Ev. 9,27,4

iiArtapanus était un historien d'origine juive qui vivait à Alexandrie entre le 3ème et le 2ème siècle avant notre ère. Son œuvre ne nous est pas parvenue, mais Eusèbe de Césarée et Clément d'Alexandrie en citent plusieurs extraits.

iiiEn grec, littéralement : « le pasteur de l'homme »

iv Phèdre, 249, c-d

vMarsile Ficin, Th. Plat. 18,8

viIbid.

viiGéorg. IV, 480

viiiArgonaut., 1142

ix Hymnes, LXXIII

x Orphée, Hymnes, X

xiHymnes, LXI

jeudi 2 novembre 2017

Les synapses de l'âme

Pourquoi les âmes sont-elles enfermées dans des corps terrestres ? Cette très ancienne question a reçu de nombreuses réponses au long des âges. Après tant de siècles, il n'y a toujours pas de consensus.

Pour les uns, cette question n'a même aucun sens, puisqu'elle suppose un dualisme de l'esprit et de la matière, de l'âme et du corps, à la façon de Platon. Et les idées platoniciennes sont rejetées par les matérialistes : l'âme n'est pour eux qu'une sorte d'épiphénomène du corps, une excroissance épigénétique.

Dans l'approche matérialiste, l'âme n'est pas « enfermée », puisqu'elle est consubstantielle à la chair : elle s'épanouit pleinement en elle et la vivifie, et reçoit réciproquement d'elle toute sa sève.

Plusieurs indices font douter de la pertinence de l’approche matérialiste. Le principe spirituel ne se laisse pas évacuer si facilement.

Comment un principe spirituel (l’âme) peut-il coexister avec un principe matériel (le corps) ? Comment expliquer leurs interactions ?

Descartes voyait en la glande pinéale le lieu de l'union de l'âme au corps. Cette petite glande endocrine estappelée aussi épiphyse. Wikipédia propose à son sujet un paragraphe plein d’une poésie sauvage :« L’épiphyse est localisée au contact du sillon cruciforme de la lame quadrijumelle constituant la région dorsale du mésencéphale, et appartient à l'épithalamus. Elle est reliée au diencéphale de chaque côté par les pédoncules antérieurs et latéraux dans l'écartement desquels, appelés triangle habénulaire, se logent les habenula. »

Saveur brute des mots savants. Le triangle habénulaire écartent les pédoncules, pour y loger les habenula.

Dans le Véda, la glande pinéale est associée au cakra « ājnā » (le front), ou bien encore au cakra « sahasrara » (l'occiput).

La question principale de la coexistence de l’âme et du corps est moins celle du lieu que celle du pourquoi.

Marcile Ficin estime que si les âmes sont « enfermées » dans les corps, c'est « pour connaître les singuliers ». Ficin est néo-platonicien, ce qui explique son a priori en faveur du dualisme âme/corps. Les âmes, d'origine divine, ont besoin de s'incarner, pour compléter leur éducation. Si elles restaient en dehors du corps, alors elles seraient incapables de distinguer les particuliers, de sortir du monde des idées générales.

« Considérons l'âme de l'homme au moment même où elle émane de Dieu et n'est pas encore revêtue d'un corps (…) Que saisira l'âme ? Autant d'idées qu'il y a d'espèces de créatures, une seule idée de chaque espèce. Que comprendra-t-elle par l'idée d'homme ? Elle en verra que la nature commune à tous les hommes, mais ne verra pas les individus compris dans cette nature (…) Ainsi la connaissance de cette âme restera confuse, puisque la progression distincte des espèces vers les singuliers lui échappe (…) et son appétit de vérité sera insatisfait.  Si l'âme, dès sa naissance, demeurait en dehors du corps, elle connaîtrait les universaux, elle ne distinguerait les particuliers ni par sa puissance propre, ni par le rayon divin saisi par elle, parce que son intelligence ne descendrait pas au-delà des idées ultimes et que la raison se reposerait sur le regard de l'intelligence. Mais dans ce corps, à cause des sens, la raison s'accoutume à se mouvoir parmi les particuliers, à appliquer le particulier au général, à passer du général au particulier.»i

Il y a autre chose. Plotin et, bien avant lui, les Égyptiens, pensaient que l'âme, de par sa nature, participe à l'intelligence et à la volonté divines. « C'est pourquoi, d'après les Égyptiens, on ne devrait pas dire que tantôt elle séjourne là, et tantôt passe ailleurs, mais plutôt que maintenant elle donne la vie à la terre, puis ne la donne pas. »ii

La vie est une sorte de combat, de bataille, où les âmes sont engagées, ignorant le sort qui leur sera réservé. Cette bataille, personne ne peut nous expliquer pourquoi elle a lieu, ni le rôle dévolu à chacune des âmes. « Les morts ne reviennent pas, on ne les voit pas, ils ne font rien (…) Mais au fait, pourquoi un vieux soldat qui a fait son temps retournerait-il au combat ? ».

Les métaphores guerrières sont dangereuses, parce qu'elles sont anthropomorphes. Elles nous privent de la qualité d'invention dont nous aurions besoin pour imaginer un univers de sens autre.

Les platoniciens ont sur ces questions une métaphore, moins guerrière, plus paisible, celle de l'intermédiaire.

Ils jugent que la vie humaine est intermédiaire entre la vie divine et la vie des bêtes. Et l'âme, en menant cette vie intermédiaire, touche ainsi aux deux extrêmes.

Ce court-circuit entre la bête et le divin c'est tout l'homme. A l'évidence, il y a de quoi péter les plombs, tant la différence de potentiel est énorme. Souvent l'on débranche l'un des côtés, ou bien on met le rhéostat au plus bas, pour limiter l'intensité.

Mais quand le courant passe, la lumière vient.

L'âme de l'enfant nouveau-né ne sait rien du monde, mais elle est capable de tout apprendre. Ses synapses se connectent et se reconfigurent plusieurs dizaines de millions de fois par secondes. On peut désormais observer ce curieux phénomène en temps réel sur des écrans. Cette intense activité (électro-synaptique) témoigne de l’aventure de « l'esprit » émergent, rencontrant la succession des singularités, les caresses et les frottements, les miroitements et les brillances, les vibrations et les murmures, le chatoiement des goûts, le suc des saveurs.

La vision védique inclut cette image systémique, auto-émergente, non matérialiste.

Véda et imagerie neurologique se rencontrent sur ce point : le passage dans les corps est une condition nécessaire de l'épigenèse des âmes.


i Marcile Ficin, Théologie platonicienne. Livre 16. Ch. 1

iiIbid. Ch.5

mardi 1 août 2017

La fin des prières


Ils ont été plusieurs, dont le Gaon de Bagdad, à remarquer que le Guide des égarés de Maïmonide n’a pas consacré un seul mot à la question de l’immortalité des âmes ou à celle de la résurrection des corps.

Pourquoi ce silence, dans ce livre célèbre?

Ce n’est pas que la littérature juive fasse en général entièrement l’impasse sur ces sujets délicats.

Par exemple, la Michneh Torah affirme clairement que l’âme rationnelle est immortelle, et qu’elle est consciente de son individualité personnelle, jusque dans le monde à veniri.

Mais s’il n’aborde pas directement ces questions dans son Guide, Maïmonide avait cependant quelques idées sur le sujet. Il pensait que l’âme individuelle, qu’il nommait, en bon aristotélicien, l’« intellect en acte », rejoint après la mort l’« intellect agent » qui gouverne la sphère sublunaire. L’âme émane de cette sphère, à la naissance, et vient s’y fondre à nouveau, à la mort. Il pensait aussi que l’immortalité de l’âme ne prend pas une forme personnelle. Mais, plongée dans le sein de l’intellect agent, l’âme possède malgré tout une sorte d’identité, sans disposer cependant d’une existence séparéeii.

On entre ici dans un territoire spéculatif où presque touts les repères sont lacunaires, voire absents, et les indications de ceux qui pensent avoir quelques révélation à léguer, biaisées.

Les occasions de s’égarer se multiplient. Aucun guide ne semble pouvoir nous conduire à bon port. Si Maïmonide possède pour sa part quelques lumières, que l’on vient de résumer, il hésite manifestement à les incorporer explicitement dans le Guide. Pourquoi ?

La spéculation sur l’au-delà de la mort, aussi gratuite et semée d’embûches qu’elle soit, permet de rêver à d’étranges états de conscience, d’imaginer des possibilités inouïes.

Il est des activités plus futiles.

Si l’on suit Maïmonide, il faut s’efforcer d’imaginer l’âme, dans son éveil subliminal, à la fois consciente d’elle-même et fusionnée avec d’autres entités dans l’infini de l’« intellect agent », cette puissance qui règne sur le monde sublunaire. Dans ce complexe état, où se superposent plusieurs niveaux de conscience, l’âme issue du corps désormais mort, dont elle était jadis le principe de vie et de conscience, se voit désormais immergée dans un océan d’intelligence, qui la recouvre entièrement, et pourtant ne la noie pas tout-à-fait.

Elle attend sans doute une occasion de se manifester à nouveau, ayant peut-être pris goût à l’existence. Ou bien, nourrie des mille blessures de l’expérience, se porte-t-elle volontaire pour d’autres mondes encore, d’une nature moins cruelle, et dont il y a peut-être profusion au-delà du sublunaire.

Ce genre d’idées, il ne faut pas se le cacher, semble absolument irrecevable par une large majorité des « modernes ». Ainsi les nihilistes et autres matérialistes donnent tout le sens à la matière et n’accordent rien à la force autonome de l’esprit, à sa possible capacité de survie, de façon insoupçonnée, après les vicissitudes d’une vie strictement « matérielle ».

Il faut prendre en compte cette hypothèse.

Mais c’est une hypothèse pauvre, sèche, stérile, me semble-t-il.

Je préfère ici scruter la position de Maïmonide, l’un des rares philosophes à avoir tenté de percer le mystère, – et ayant vécu, brillante comète, dans l’Espagne médiévale du 12ème siècle, alors carrefour mondial de la pensée.

Maïmonide n’était ni réactionnaire, ni illuminé, ni bigot, ni confit de suffisance. Il survolait de haut les innombrables querelles des rabbins. Il y avait chez lui une aspiration à la raison pure, une nostalgie de l’au-delà des formes religieuses.

Il n’était pas question de renoncer à la Loi, cependant, ou d’abandonner tels ou tels des souvenirs des cultes anciens. Dans son étrange style, distancié, ironique, il affirme nettement : « Demander une pareille chose, c’eût été comme si un prophète dans ces temps-ci, en exhortant au culte de Dieu, venait nous dire : ‘Dieu vous défend de lui adresser des prières, de jeûner, et d’invoquer son secours dans le malheur, mais votre culte sera une simple méditation, sans aucune pratique’. »iii

Mille ans plus tard, cette phrase entre guillemets, mise dans la bouche d’un prophète imaginaire, peut être désormais prise au pied de la lettre. Cette franche dénégation peut s’interpréter comme une ruse rhétorique, caractéristique de l’homme Maïmonide, maître du double sens.

L’ironie alors s’efface. Le sens s’inverse, l’intention profonde se révèle.

L’idée est radicale. Il faut mettre fin à tous les cultes idolâtres, hypocrites, basés sur des « prières », des « sacrifices », des « jeûnes » et des « invocations ».

Voici que s’annonce le temps du culte de la pure méditation !

Maïmonide, par l’entremise de sa ruse, a été l’un des prophètes nécessaires des temps nouveaux, ces temps qui s’annoncent, encore et toujours, ces temps futurs où les cultes anciens ne seront plus respectés pour ce qu’ils prétendent incarner, dans leurs répétitions immobiles.

Dans les temps nouveaux, la méditation nue dépassera toutes les pratiques de surface et d’apparence.

La pensée de Maïmonide, une subversion, un scandale pour les Juifs ?

Ou bien une pensée visionnaire, au bénéfice universel des hommes du monde entier ?

Les hommes ont pratiqué, millénaires après millénaires, plusieurs religiosités. Ils ont suivi des ordonnances religieuses, détaillées ou symboliques, ou même réduites à néant.

L’histoire n’est pas finie.

Il n’y a pas de sceau des prophètes. Il n’y a pas eu de prophétie finale. Toujours, la recherche d’une vérité plus pure, d’un sens plus caché, animera l’esprit des hommes.

iGérard Bensussan. Qu’est-ce que la philosophie juive ? 2003

iiIbid.

iiiMaïmonide. Guide des égarés. 522

mercredi 7 juin 2017

La sublimation du cerveau lors de la mort.

Le concept d’« écologie », aujourd’hui passablement galvaudé et politisé de façons contradictoires, fut créé en 1866 par le biologiste et philosophe Ernst Haeckel, qui est aussi considéré comme le père de cette discipline.

Ce libre-penseur allemand a fait connaître Darwin en Allemagne, et il a été d’ailleurs l’un des premiers à appliquer les idées darwinistes en vue d’une classification des races humaines. Les idéologues nazis ont repris des extraits de ses écrits pour appuyer leurs théories racistes, et leur darwinisme social. Haeckel est enfin l’auteur de la fameuse théorie de la « récapitulation », selon laquelle « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse ».

Haeckel avait une vision moniste du monde, et une perception aiguë de l’immanence divine. « Dieu se trouve dans la loi de la nature elle-même. La volonté de Dieu agit selon des lois, aussi bien dans la goutte de pluie qui tome et dans le cristal qui se développe, que dans le parfum de la rose et dans l’esprit des hommes. »i Cette immanence se retrouve dans la « mémoire cellulaire » ("Zellgedächtnis") et dans l'« âme des cristaux » ("Kristallseelen").

Haeckel cite dans son livre un poème de Goethe en appui de sa thèse :

«  Que serait-ce qu’un Dieu qui ne ferait qu’imprimer le mouvement du dehors,

Qui ferait tourner le monde en le poussant du doigt !

Ce qui lui sied, c’est de mouvoir l’univers du dedans,

D’enclore la Nature en lui, de se perdre lui-même dans la Nature,

De telle sorte qu’à rien de ce qui vit, s’agite, existe en lui,

Ne manque sa force, ne fasse défaut son esprit. »

Une telle compénétration de la « Nature » et du « Dieu » ne manque pas de poser de sérieux problèmes pour les philosophies métaphysiques. Haeckel en était parfaitement conscient. Il prédisait la fin de « la croyance en un Dieu personnel, à l’immortalité personnelle de l’âme et à la liberté de volonté humaine. »

Son raisonnement s’appuie sur une quasi-déification des « lois de la Nature ».

« A côté de la loi d’évolution et en étroit rapport avec elle, on peut considérer comme le suprême triomphe de la science moderne la toute-puissante loi de substance, la loi de conservation de la matière (Lavoisier, 1789) et de la conservation de l’énergie (Robert von Mayer, 1842). Ces deux grandes lois sont en contradiction manifeste avec les trois grands dogmes centraux de la métaphysique, que la plupart des gens cultivés considèrent aujourd’hui encore comme les trésors les plus précieux : la croyance en un Dieu personnel, à l’immortalité personnelle de l’âme et à la liberté de volonté humaine. (…) Ces trois précieux objets de foi seront seulement supprimés, en tant que vérités du domaine de la science pure. En revanche ils subsisteront, précieux produit de la fantaisie, dans le domaine de la poésie.»ii

Il y a deux points à considérer ici : la question de la validité intrinsèque de ces deux « lois suprêmes » de la science moderne, la loi d’évolution et la loi de conservation, et deuxièmement, la question de la « contradiction manifeste » entre ces lois et les « trois dogmes centraux de la métaphysique ».

Sur le premier point, il est évident que la vision purement « scientifique » de la conservation et de l’évolution du monde ne peut en aucun cas rendre compte de phénomènes singuliers comme le Big Bang initial. D’où vient l’énergie initiale de l’univers ? Elle a toujours été déjà là, de par la loi de conservation, répondent les croyants en la science pure.

Soit, mais cette thèse même est improuvable, indémontrable, et donc parfaitement non-scientifique, d’où une contradiction sérieuse avec l’option proclamée de se cantonner dans la « science pure ».

Le second point est la question de la « contradiction manifeste » entre les deux lois précitées et les dogmes métaphysiques comme la liberté de la volonté ou l’immortalité de l’âme.

En 1907, une année seulement après la parution de l’ouvrage de Haeckel, le médecin américain Duncan MacDougall mesura le poids de six patients juste avant et après leur mort. Constatant une différence, en l’occurrence une diminution non justifiable biologiquement de 21 grammes, il en déduisit qu’il pouvait s’agir du poids de l’âme s’échappant du corps humain.

Il est curieux de voir que la vive controverse déclenchée par cette expérience n’ait pas été tranchée « scientifiquement » depuis plus d’un siècle.

Il est évident que l’âme, si elle « existe », est absolument et parfaitement immatérielle, et donc ne peut avoir elle-même aucune masse.

Cependant, cela ne signifie pas que la « sortie de l’âme hors du corps » ne puisse pas avoir un effet indirect, biologique ou autre, se traduisant effectivement par une perte de masse pour le corps agonisant.

Admettant un instant qu’une telle différence de masse (disons de « 21 grammes ») puisse être effectivement observée entre deux moments bien repérables, juste avant et juste après la mort, il serait possible d’imaginer d’autres causes, par exemple une « sublimation » de certaines composantes du corps humain (au sens chimique du mot « sublimation » : le passage d'un corps de l'état solide à l'état gazeux, sans passer par l'état liquide), – sublimation qui se traduirait par une « exhalaison » de matière transformée chimiquement en masse gazeuse (ce que l’on pourrait décrire plus poétiquement comme l’émission d’un « dernier soupir ».

Le « dernier soupir » ne serait donc pas seulement constitué de l’air contenu dans les poumons, mais bien d’une petite masse de matière corporelle « sublimée » par les transformations chimiques coïncidant avec la mort elle-même et ses suites immédiates sur tout le métabolisme, en particulier le métabolisme complexe du cerveau.

Le sceptique répondra sans doute que même si un tel phénomène de sublimation pouvait être possible (personnellement je ne vois rien qui empêche de le conjecturer), cela ne serait toujours pas une preuve que l’exhalaison de cette masse corporelle « sublimée » soit une preuve de l’existence de l’âme.

A quoi l’on pourrait rétorquer qu’en effet il n’y aurait pas de lien direct avec l’existence d’une « âme », mais nous aurions quand même fait un pas en avant crucial en établissant que la mort du cerveau, qui consomme en permanence plus du quart de toute l’énergie corporelle, aurait un effet « physique » et « chimique » se traduisant en quelques secondes sous la forme d’une « sublimation » de matière cérébrale.

L’âme ne pèse rien. Mais la structure unique d’un cerveau vivant, ce sceau spécifique, singulier, d’une personne particulière, pèse plusieurs grammes. Le cerveau une fois mort, cette unique structure se décompose rapidement et s’« exhale » alors hors du corps.

Au poète, au métaphysicien, au rêveur, me semble-t-il, s’offre tout un champ d’idées nouvelles, fantaisistes, fantastiques peut-être, mais irréductiblement fondées sur une nouvelle propriété de la matière : celle de contenir dans son organisation « systémique » ce qui constitue l’essence même de la personne, – sa "liberté", ce qui est une autre définition de l’âme.

iErnst Haeckel. Religion et évolution. 1906

iiIbid.

mardi 16 mai 2017

Le programme de l'homme du futur

Quelques peuples, jadis, ont poussé loin le goût de la raison, de la sagesse et de la philosophie, considérées comme des puissances maïeutiques.

D'autres peuples ont préféré pour sources premières, la révélation, la prophétie, le mystère, plus impalpables, subordonnant le travail de l'esprit à quelque transcendance, mais n'empêchant pas la pensée critique ou l'interprétation.

Il y a des cultures qui valorisent la prose, l'argument, la dialectique et la rhétorique, dans la recherche de la vérité. D'autres sont plus à l'aise dans l'hymne, le psaume, le symbole, l'énigme.

La voie du vrai est multiple.

On décrira peut-être un jour les climats propices, les étés et les paysages qui peuvent changer la vue, la vie. Les archipels épars, les vallées inondables, les plaines d'alluvions, les secrets déserts, les bassins larges et amples, ont des affinités respectives, pour la pensée issue des lieux. La Grèce a-t-elle la lumière de l'Indus ? La vallée du Nil se compare-t-elle à celle du Jourdain ?

Les peuples pratiques, philosophiques, théocratiques, les Noé, les Sem, les Cham ou les Japhet, chacun a sa manière de voir la mer et les étoiles, le soleil et la montagne, le feu et le lait, la vache et la nuit. Images éculées pour les uns, et pour les autres métaphores illustres, intuitions fondamentales. L'aridité pierreuse du désert favorise peut-être un monothéisme minéral. Les myriades souriantes des vagues marines sont probablement d'essence polythéiste – diffractant à foison l'unité solaire, en des milliards d'éclats labiles et libres.

Un peuple seul ne crée pas le monothéisme ; le climat l'exsude, le paysage le dessine, et il faut une langue pour l'accueillir.

Les religions sémites ne reconnurent pas la variété, elles n'admirent pas en leur sein la pluralité du divin. Les noms El, Eloh, YHVH, Adonaï, Baal, Elion, El Shaddaï, ou Allah concentrent tout le sens dans l'Un, seulement en lui. Mais les noms multiples de l'Un le clament, ils ne sont pas un.

L'énumération s'allonge sans fin ; tous les noms divins sont autant de voiles.

Les Elohim mêmes, pluriel oublié de l'Un.

Du monothéisme net et pur, on peut dire qu'il encourage l'intransigeance.

Un, seulement un, pas deux, trois, douze, mille ou des milliards.

Un, un, un, … seulement l'un.

Comment, en effet, l'un pourrait-il être le deux ? Ou le trois ? Ou l'infini ?

Un, un, un... Rien d'autre que l'un.

Dieu est Dieu. L'Un est un. Rien qu'un.

Mais qui ose limiter l'infini de l'Un à l'un ?

Le monde est plus vaste que les plats déserts, plus profond que les libres mers. Là-bas, vers le bassin de l'Indus, ou près des rives de l'Oxus, des peuples voyaient quant à eux, depuis des millénaires, le divin partout où ils portaient le regard, partout où la lumière de l'esprit posait son aile éblouissante.

La complexité de la grammaire, la richesse des mots, l'esprit de recherche, la liberté de penser, la capacité critique, leur étaient non un obstacle, mais d'autres ailes encore, faisant miroiter le divin, en d'autres prismes.

La finesse n'est pas inutile dans ces questions difficiles.

L'esprit doit se faire d'autant plus tolérant que l'on prend conscience de la grandeur de la destinée humaine, de son unité bariolée.

Il n'y a pas à trancher, le nord rend le sud possible. L'est et l'ouest se tiennent ensemble aux extrémités du jour. L'un et l'infini trouvent l'un en l'autre leur complément, leur dual.

L'infini des possibles se lit dans l'unité de l'être.

Cela est encore une manière de philosophie.

Mais aujourd'hui, se ressent la nécessité de penser le moment politique, le moment de l'unification de l'humain, moment plus important, crucial, que l'unité fictive, théologique, du divin.

Renan provoque: « Qui osera dire qu'en révélant l'unité divine et en supprimant définitivement les religions locales, la race sémitique n'a pas posé la pierre fondamentale de l'unité et du progrès de l'humanité ? »i

Dans le système sémitique, Dieu est loin de l'homme, immensément loin. Il se choisit un Nabi, un prophète, un élu, un Oint, pour se révéler à lui, et par lui au monde. Les Sémites voient dans le monde, toujours, partout, seulement l'accomplissement de la révélation, la volonté révélée d'un être supérieur, autre, infiniment, à ceux à qui il se révèle.

Et pourtant, le multiple, le divers, le proche, ne sont ni "un", ni "loin". Ils sont ici et maintenant. Pour longtemps encore. Mais à leurs yeux, seul l'Un, seul le Très-Haut, seul le Très-Sage sont.

Politiquement, philosophiquement, il importe de reconnaître ce double état du monde, ici-bas et là-haut.

Le programme de l'homme du futur: concilier enfin par quelque dialectique transcendantale, l'Un et le multiple, le lointain et le proche, la terre et le ciel, le désert et la mer, la montagne et la plaine - toutes métaphores qui désignent le génie divers des peuples, et qu'il faut mettre en résonance avec une sagesse à venir, trans-humaine.

iErnest Renan. Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. (1863)

mercredi 19 avril 2017

Ce n'est pas une vie

Tolstoï collectionnait dans ses carnets des types d'hommes, dont il se sentait capable de ressentir la vie en lui : le « savant », « l'ambitieux », « l'homme cupide », le « conservateur croyant », le « fêtard », « le brigand dans des limites admises », ou « dans des limites non admises », le « véridique honnête, mais dans la supercherie », l'« écrivain épris de gloire », le « socialiste révolutionnaire », le « gaillard gai luron », le « chrétien parfait », le « lutteur »,...

Et ainsi de suite, la liste pourrait s'allonger sans fin. Les nuances de l'âme offrent mille miroitements à l’œil acéré du romancier.

Mais, si l'on veut pousser un peu plus loin, qu'il me soit permis de dire que ces « types » sentent encore trop le cliché, ils sentent l'un ou l'autre, la poudre ou la vodka, la poussière ou le renfermé, l'encens lourd ou l'encre sèche. Il est un peu trop facile de faire défiler en quelques mots la galerie de stéréo-« types », à l'image toute brossée, trop fidèle à l'idée qu'on peut s'en faire en un instant, sans se préoccuper seulement de ce qui se passe dans les couches sous-jacentes de l'apparence, de la conscience.

A la différence des « types », trop typiques pour exciter le champ des possibles atypiques, préférons l'idée nue, délivrée de toute enveloppe reconnaissable.

Mais une telle nudité, une telle délivrance, est-elle possible ?

Quand l'écrivain propose librement une idée fondamentale, sans qu'y soient attachés (apparemment) le moindre élastique psychologique, le moindre lien matériel ou historique, fait-il œuvre romanesque, philosophique, ou théologique ?

Ainsi cette idée, tient-elle debout toute seule, ou n'est-elle qu'un cliché, rattachable au « type » de l'écrivain russe, célèbre, à barbe blanche, comte et désabusé :

« Je marche et je pense : Quelle est la fortune des enfants des Soukhotine, combien y a-t-il de pas en faisant le tour du parc, vais-je dès en rentrant prendre le café ? Et il m'est clair qu'aussi bien ma marche que toutes ces pensées – ne sont pas la vie. Qu'est-ce donc qui est la vie ? Et de réponse je n'en connais qu'une : La vie est la libération du principe spirituel – de l'âme, d'avec le corps qui la limite. Et c'est pourquoi il est manifeste que les conditions mêmes que nous considérons comme des calamités, des malheurs, dont nous disons : Ce n'est pas une vie, c'est cela même seulement qui est la vie, ou au moins sa possibilité. C'est seulement dans les situations que nous appelons calamités, et dans lesquelles commence la lutte de l'âme contre le corps, que se manifeste la possibilité de la vie, et la vie même, si nous luttons consciemment et si nous sommes vainqueurs, c'est-à-dire si l'âme est victorieuse du corps. »i

Le penchant idéaliste de cette thèse est évident. Mais, même si l'on se veut pur et dur matérialiste, la question posée par Tolstoï reste indubitablement pendante : « Qu'est-ce donc qui est la vie ? »

D'autres réponses, non-idéalistes, matérialistes, chimiques, mécaniques, sont possibles.

Mais la réfutation, par l'existence patente des malheurs et des calamités, vaut aussi pour elles.

Des engrenages vivants, déterminés, déterminants, aussi complexes soient-ils, et plongés dans le malheur, on ne peut qu'en dire assurément : le malheur qu'il soit matériel, chimique, mécanique, ce n'est pas une vie.

iTolstoï. Carnets et feuilles isolées. 16 août 1910, in Journaux et carnets III, p. 988

mercredi 8 mars 2017

Une simple question à propos de l'humanité de l'an 42017 après J.-C.

La philosophie ancienne mettait l'intuition (νοῦς) bien au-dessus de la raison (λόγος).

Le νοῦς (que l'on peut transcrire dans l'alphabet latin en «noûs» ou en « noos ») représentait la faculté de vision spirituelle, de contemplation intellectuelle, dont Platon fut l'un des chantres éloquents.

Dans le livre X de Éthique à Nicomaque, Aristote dit que le bonheur réside dans la contemplation (theoria) et qu'elle est pour l'homme  la plus haute activité possible.

Elle permet à ce qu'il y a de plus haut dans l'homme, l'intellect (le noûs), d'atteindre un niveau de vision insurpassable.

Le mot contemplation, d'origine latine, vient de templum, « espace carré délimité par l'augure dans le ciel, et sur la terre, à l'intérieur duquel il recueille et interprète les présages ».i

Par extension, le « templum » est le ciel tout entier (templa caeli, littéralement : « les temples du ciel »), mais aussi les régions infernales, les plaines de la mer.

Le contexte indique le sens. Il s'agit, par la contemplation, de guetter les signes divins.

S. Augustinii accorde une importance première à la contemplation. Il s'est livré à une classification des divers degrés de croissance de l'âme, dont il fournit sept exemples, par ordre d'intensité.

Degré 1 : l'âme anime (plantes).

Degré 2 : l'âme sent et perçoit (animaux).

Degré 3 : l'âme produit la connaissance, la raison et les arts (hommes)

Degré 4 : Virtus.

Degré 5 : Tranquillitas.

Degré 6 : Ingressio.

Degré 7 : Contemplatio.

La contemplation est au haut de l'échelle.

Le degré 3 est partagé par les savants et les ignorants.

Le degré 4, virtus, se réfère à la vertu, la moralité.

Le degré 5, tranquillitas, indique un état de conscience telle que l'on ne craint plus la mort.

Le degré 6, ingressio (« approche »), implique un appétit de savoir et de comprendre (les réalités supérieures). L'âme dirige son regard vers le haut, et plus rien ne l'agite ni ne la détourne de cette recherche. Elles est prise d'un appétit de comprendre ce qui est vrai et sublime (Appetitio intellegendi ea quae vere summeque sunt).

Le degré 7 est celui de la contemplation., c'est-à-dire la vision elle-même.

La pensée moderne est sans doute complètement incapable de rendre compte pleinement de cet objet contemplé. Mais cela ne l'empêche pas d'être titillée par le mot même.

Gilles Deleuze, par exemple, dans un style assez lourd, pataud, insistant, tourne autour de ce pot de confiture conceptuelle : « Voilà exactement ce que nous dit Plotin : toute chose se réjouit, toute chose se réjouit d'elle-même, et elle se réjouit d'elle-même parce qu'elle contemple l'autre. Vous voyez, non pas parce qu'elle se réjouit d'elle-même. Toute chose se réjouit parce qu'elle contemple l'autre. Toute chose est une contemplation, et c'est ça qui fait sa joie. C'est-à-dire que la joie c'est la contemplation remplie. Elle se réjouit d'elle-même à mesure que sa contemplation se remplit. Et bien entendu ce n'est pas elle qu'elle contemple. En contemplant l'autre chose, elle se remplit d'elle-même. La chose se remplit d'elle-même en contemplant l'autre chose. Et il dit : et non seulement les animaux, non seulement les âmes, vous et moi, nous sommes des contemplations remplies d'elles-mêmes. Nous sommes des petites joies. »iii


Il faut à ce stade méditer sur le chaman paléolithique, seul dans la grotte Chauvet, peignant à la lueur de torches tremblantes des métaphores vives sur le fond de son ciel-cerveau, contemplant, au fur et à mesure de l'apparition du vivant peint, la puissance à lui donnée, de créer en quelque manière une forme de vie, qui vient encore nous émouvoir, quarante mille ans plus tard.

Combien de nos productions contemporaines, je le demande, émouvront encore l'humanité de l'an 42017 après J.-C. ?


iA. Ernout, A. Meillet. Dictionnaire étymologique de la langue latine.

iiS. Augustin. De Quantitate Animae, §72-76

iiiGilles Deleuze, cours du 17 mars 1987 à l'université de Vincennes

mardi 6 septembre 2016

La sortie de l'humanité hors du cosmos

« Que disparaisse l'humanité et que disparaisse la terre, rien ne sera changé à la marche du cosmos. D'où un ultime paradoxe : nous ne sommes même pas assurés que cette connaissance qui nous révèle notre insignifiance ait une quelconque validité. Nous savons que nous ne sommes rien ou pas grand chose, et, le sachant, nous ne savons même plus si ce savoir en est un. Penser l'univers comme incommensurable à la pensée oblige à mettre en doute la pensée elle-même. On n'en sort pas. »i

Ces lignes de Claude Lévi-Strauss sont typiques de l'époque contemporaine. Désespérance de l'insignifiance, paradoxe du non savoir proclamé comme « connaissance », doute de la pensée, doute du doute même. Circularité des mots, significations entrelacées.

Il suffit d'échanger les signes, de renverser le sens de la phrase. Tout paraît autre alors. Option radicale, qui montre la limite du doute radical.

Le doute radical ne peut pas être absolument radical. Il ne peut mettre en doute la possibilité de l’absence de doute.

Si l’on intervertit dans la phrase de Lévi-Strauss la pensée et l'univers, cela donne : « Penser la pensée comme incommensurable à l'univers oblige à mettre en doute l'univers lui-même. On en sort immédiatement !»

J'ajoute un point d'exclamation, antithèse du pessimisme de «On n'en sort pas. ».

Y a-t-il une légitimité à opérer ce renversement? Je le crois.

Il se peut fort bien, d'un point de vue tout aussi logique, rationnel, mais antinomique de la vision de Lévi-Strauss, que l'univers, le cosmos tout entier, soient « insignifiants » par rapport à la moindre pensée humaine. Il se peut, en théorie, que la signification du cosmos doive être liée à la pensée d’un hypothétique démiurge, d’un créateur cosmique.

On ne peut écarter a priori l’hypothèse de l’existence d’un tel démiurge. Si un démiurge a créé le cosmos, alors le cosmos n’a pas de signification propre, autonome. Son sens doit être trouvé ailleurs qu’en lui.

Le pessimisme cognitif et ontologique de Lévi-Strauss est équivalent à son contraire, du point de vue du jeu des hypothèses. Le pessimisme de l’insignifiance n’a pas plus de poids logique et rationnel qu’un optimisme ontologique, mettant l’existence et la pensée humaine bien au-dessus des étoiles et de la matière noire.

Les deux vues se valent.

La seule différence, c'est que dans un cas, « on n'en sort pas », dans l'autre, « on en sort ».

On en sort ? C'est-à-dire ? Tout reste à inventer.

iClaude Lévi-Strauss, De près et de loin

samedi 23 juillet 2016

Les "modernes" ont-ils assez de courage?

Moïse et Hermès Trismégiste étaient une seule et même personnei. Cette thèse provocante, proposée il y a plus de 2300 ans par l'historien Artapanusii, est évidemment sujette à controverse. Mais si l'on s'intéresse à la capacité des civilisations à montrer des signes de « symbiose », cette seule idée en est un symptôme piquant. Si un historien juif, vivant dans à Alexandrie sous les Ptolémée, a pu émettre tranquillement l'hypothèse que deux personnalités apparemment aussi tranchées, appartenant aux traditions respectives d'Israël et de l’Égypte, sont en réalité une seule et même personne, alors on peut encore espérer que les idées les plus révolutionnaires, les plus politiquement incorrectes mais philosophiquement stimulantes, sont toujours possibles.

Qu'il eût été ou non Moïse, Hermès Trismégiste était un personnage fort remarquable. Près de deux mille ans avant Blaise Pascal, ce même Hermès avait frappé une fameuse formule, citée dans L'Asclépius: « Dieu, un cercle spirituel dont le centre est partout, la circonférence nulle part. »

Son Poimandrès ne manque pas non plus d'émouvoir par son ampleur de vue, et la puissance prophétique de ses intuitions. En voici les premières lignes.

« Je réfléchissais un jour sur les êtres; ma pensée planait dans les hauteurs, et toutes mes sensations corporelles étaient engourdies comme dans le lourd sommeil qui suit la satiété, les excès ou la fatigue. Il me sembla qu'un être immense, sans limites déterminées, m'appelait par mon nom et me disait : Que veux-tu entendre et voir, que veux-tu apprendre et connaître?

— Qui donc es-tu, répondis-je? — Je suis, dit-il, Poimandrès (le pasteur de l'homme), l’intelligence souveraine. Je sais ce que tu désires, et partout je suis avec toi. — Je veux, répondis-je, être instruit sur les êtres, comprendre leur nature et connaître Dieu. — Reçois dans ta pensée tout ce que tu veux savoir, me dit-il, je t'instruirai.

A ces mots, il changea d'aspect, et aussitôt tout me fut découvert en un moment, et je vis un spectacle indéfinissable. Tout devenait une douce et agréable lumière qui charmait ma vue. Bientôt après descendirent des ténèbres effrayantes et horribles, de forme sinueuse ; il me sembla voir ces ténèbres se changer en je ne sais quelle nature humide et trouble, exhalant une fumée comme le feu et une sorte de bruit lugubre. Puis il en sortit un cri inarticulé qui semblait la voix de la lumière. »

Il y avait du divin chez Hermès, tout comme chez Moïse. Pourquoi se le cacher : les hommes divins sont aujourd'hui fort rares. Cela rend-il le monde plus ou moins difficile à vivre ? Plus ou moins sensible à la philosophie ?

Il y a dans Platon une description du philosophe, qui dénote un type assez éloigné des canons « modernes ».

« Voilà pourquoi est seule ailée la pensée du philosophe ; car ces réalités supérieures auxquelles par le souvenir elle est constamment appliquée dans la mesure de ses forces, c'est à ces réalités mêmes que ce qui est Dieu doit sa divinité. Or c'est en usant droitement de tels moyens de se ressouvenir qu'un homme qui est toujours parfaitement initié à de parfaites initiations, devient, seul, réellement parfait. Mais comme il s'écarte de ce qui est l'objet des préoccupations des hommes et qu'il s'applique à ce qui est divin, la foule lui remontre qu'il a l'esprit dérangé ; mais il est possédé d'un Dieu, et la foule ne s'en doute pas ! »iii

Aujourd'hui encore, l'opinion de la foule l'emporte souvent sur celle du philosophe. Mais ce dernier n'en a cure. Il est « possédé ».

Il est toujours intéressant, pour comprendre une époque, de se pencher sur les formes de « dérangement » de l'esprit du philosophe, sur ses manières de « délirer ».

Dans le Poimandrès Hermès livre à ce sujet des indications capitales, et y décrit son transport dans un corps immortel, et l'extase de son âme. Dans le Banquet, Platon relate pour sa part le plongeon des âmes purifiées dans l'océan de la beauté divine. Dans l'Épinomis, il explique comment l'âme peut être unie à Dieu, vivant alors par Lui, plutôt que par elle-même.

Il est difficile de ne pas être frappé par la distance entre l'expérience de ces penseurs et celle de la plupart des gens au début du 21ème siècle.

Nous n'avons plus aucune idée de ce que fut l'expérience de l'extase pour Moïse, pour Hermès, ou pour Socrate.

Les « modernes » ont presque complètement coupé les ponts avec ces expériences multimillénaires. La plupart du temps, l'on voit surtout des professionnels de la sacralité parader sur des scènes, des chaires, des estrades, ou des écrans, se voulant porte-paroles de la foi X, de la religion Y ou de la spiritualité Z, s'autoproclamant gardiens des Lois divines, infligeant des sermons, ou lançant anathèmes ou fatwas.

Tout cela forme une scène bruyante, brouillée, confuse.

Cette confusion nous cache une opacité plus conséquente. Le mystère intouché, insoupçonné reste bien plus profond que la nuit spirituelle qui nous entoure de toutes parts.

Un peu plus proche de nous du point de vue du passage des siècles, un des penseurs de la Renaissance qui a résisté à la modernité alors en gésine, Marsile Ficin, a décrit un phénomène intéressant, le parcours de l'esprit saisi entièrement par l'objet de sa recherche :

« En aimant ardemment cette lumière, même obscurément perçue, ces intelligences sont complètement embrasées par sa chaleur, et une fois embrasées, ce qui est le propre de l'amour, elles se transforment en lumière. Fortifiées par cette lumière, elles deviennent très facilement par l'amour la lumière même qu'elles s'efforçaient auparavant de suivre du regard. »iv

Faut-il prendre Ficin au sérieux ? Grave question. Avant de trancher, écoutons son rapport de mission. Ficin estime qu'il y a neuf degrés de contemplation possibles de Dieu. Trois sont en rapport avec sa bonté, trois sont relatifs à sa sagesse, et trois sont en lien avec sa puissance. « Nous craignons la puissance de Dieu, nous cherchons sa sagesse, nous aimons sa bonté. Seul l'amour de sa bonté transforme l'âme en Dieu. »

La symbolique des nombres est à prendre en compte. Le chiffre neuf se trouve déjà chez Virgile. « Le Styx s'interposant neuf fois les enferme ».v

Ficin cite avec délectation Hésiode, Virgile, Ovide, Hermès Trismégiste ou Platon. Il rêve à son tour de l'âge d'or, pendant lequel les mystères pouvaient être librement contemplés.

L'intelligence des hommes est aujourd'hui petite et faible. Rêver d'un nouvel âge d'or, c'est croire à nouveau à un possible saut, à un immense bond, à partir de cette petitesse, et malgré cette faiblesse, vers la vision des mystères les plus élevés, sinon leur compréhension.

Le témoignage des grands anciens à ce sujet est précieux. Ils nous disent que cela a été possible. Ils laissent entendre que cette expérience est toujours ouverte à quiconque entreprend ce voyage avec détermination. Il faut compter sur les forces générales de la symbiose universelle pour nous aider à franchir les étapes difficiles et nombreuses qui attendent les Argonautes de la vie. Orphée prévient : « Impossible de forcer les portes du royaume de Pluton ; à l'intérieur se trouve le peuple des songes. »vi

Mais ces portes peuvent s'ouvrir, comme par magie. Comment ? Orphée confie sa méthode : « Filles de Mnémosyne et de Jupiter foudroyant, ô Muses célèbres et illustres, déesses qui engendrez tous les arts, nourricières de l'esprit, qui inspirez de droites pensées, qui gouvernez avec sagesse les âmes des hommes et qui leur avez enseigné les sacrifices divins; Clio, Euterpe, Thalie, Melpomène, Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie et Calliope, venez avec votre mère auguste; venez auprès de nous et soyez-nous favorables, amenez-nous la Gloire toute puissante et la Sagesse. »vii

Pour ceux qui auraient une sensibilité à l'immanence, à la manière de Spinoza, ou façon shinto, il propose un autre moyen, celui d'invoquer la « substance universelle » : « J'invoque Pan, substance universelle du monde, du ciel, de la mer profonde, de la terre aux formes variées et de la flamme impérissable. Ce ne sont là que des membres dispersés de Pan. Pan aux pieds de chèvres, dieu vagabond, maître des tempêtes, qui fais rouler les astres et dont la voix figure les concerts éternels du monde, dieu aimé des bouviers et des pasteurs qui affectionnent les claires fontaines, dieu rapide qui habites les collines, ami du son, dieu chéri des nymphes, dieu qui engendres toutes choses, puissance procréatrice de l'univers. »viii

Il y en a pour tous les goûts. Pour ceux qui préfèrent se mettre sous l'ombre et la protection de la Loi, Orphée a aussi un signe : « J'invoque la Loi divine, génie des hommes et des immortels ; déesse céleste, gubernatrice des astres, signe commun de toutes choses, fondement de la nature, de la mer et de la terre. Déesse constante, conservant les lois éternelles du ciel et lui faisant accomplir fidèlement ses immenses révolutions ; toi qui accordes aux mortels les bienfaits d'une vie prudente et qui gouvernes tout ce qui respire ; toi dont les sages conseils dirigent toutes choses selon l'équité, déesse toujours favorable aux justes, mais accablant les méchants de punitions sévères, douce déesse qui distribues les biens avec une délicieuse largesse, souviens-toi de nous et prononce notre nom avec amitié. »ix

Tous les moyens sont bons, à celui qui connaît le cap. Le voyage ne fait que commencer. Il n'a pas de fin. Seuls risquent de manquer l'imagination, l'espérance. Le courage.

i Cf. Eusèbe, Pr.Ev. 9,27,4

iiArtapanus était un historien d'origine juive qui vivait à Alexandrie entre le 3ème et le 2ème siècle avant notre ère. Son œuvre ne nous est pas parvenue, mais Eusèbe de Césarée et Clément d'Alexandrie en citent plusieurs extraits.

iii Phèdre, 249, c-d

iv Th. Plat. 18,8

vGéorg. IV, 480

viArgonaut., 1142

vii Hymnes, LXXIII

viiiOrphée, Hymnes, X

ixHymnes, LXI

vendredi 22 juillet 2016

Au rayon du « blanc »

Platon a étudié en son temps les « mystères » qui occupaient les esprits les plus élevés, dans une époque de forte activité intellectuelle et spirituelle. Il en a fait la matière de textes majeurs, à travers plusieurs approches, philosophiques, métaphysiques ou théogoniques, formant une vision intégrée, sans équivalent, indépassée depuis lors.

C'est la vision des plus grands mystères, les plus éloignés de la perception et la compréhension humaine, saisis de quelque manière par le mythe, l'analogie, ou la « réminiscence ».

Tout Platon se résume en ceci. L'esprit des mystères trouve ses meilleures analogies dans le mystère de l'esprit.

Mais les pièges sont nombreux. La psychologie est un art redoutable. Il faut prendre en compte la puissance non maîtrisable des associations d'idées, « la tyrannie de la fantaisie », et toutes les possibles dérives de l'imitation mimétique, « l'empire de la raison pieuse ».

Ce sont autant de facettes d'une question plus profonde, qui est celle de l'adéquation de l'esprit à la réalité, le problème de la conformation du désir de l'âme à sa fin véritable.

L'âme est à l'évidence un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer alors des mystères qui sont bien loin de son atteinte, alors qu'elle n'est même pas capable de se comprendre, et encore moins d'échapper à l'emprise de sa propre imagination ?

Une réponse à cette question est le mythe, tel que Platon le met en scène.

Le mythe platonicien est paradoxalement l'un des moyens d'échapper à la tyrannie de l'imagination, parce que l'esprit s'y montre en complète liberté, tout en semblant apparemment céder à ses propres vertiges.

Voici un exemple.

Dans le Timée, Platon décrit la puissance que l'âme exerce sur le corps, mais dans le Phèdre, il traite de l'âme libérée du corps.

D'un côté, l'âme a la charge du corps dans lequel elle est descendue. De l'autre, Platon explique dans le Phèdre qu'« une fois libre [de ce corps], elle parcourt tout le ciel, et gouverne le monde en union avec les âmes célestes ».

La « libération » de l'âme donne lieu à des phénomènes franchement énigmatiques. Qu'on en juge:

« D'où vient que les noms de mortel et aussi d'immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu'il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d'âme et, d'autre part, circule dans l'univers entier, en s'y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu'elle est parfaite et qu'elle a ses ailes, c'est dans les hauteurs qu'elle chemine, c'est la totalité du monde qu'elle administre. »i

L'âme « parfaite » et « qui a ses ailes » est appelée à administrer la « totalité du monde ». Qu'est-ce que cela veut dire exactement?

En commentant ce passage délicat, Marsile Ficin le rapproche d'un autre texte de Platon qui affirme de façon également obscure :

« La nécessité de l'intelligence et de l'âme unie à l'intelligence dépasse toute nécessité. »ii

Ce commentaire appelle, et même réclame à grands cris, une explication.

Lorsque l'âme est « libérée », c'est-à-dire lorsqu'elle quitte le corps, elle profite de cette liberté pour s'unir « nécessairement » à l'intelligence. Pourquoi « nécessairement » ? Parce que dans le monde spirituel règne une loi d'attraction qui est analogue à la loi de l'attraction universelle dans l'univers physique. Cette loi d'attraction est la loi de l'amour que l'âme « libre » éprouve « nécessairement » pour l'intelligence (divine), et qui l'incite à s'unir irrépressiblement à elle.

C'est lorsque cette « union » est consommée que l'âme devenue « ailée » est en mesure d'« administrer la totalité du monde ».

Cette explication n'explique pas grand chose, à vrai dire. En réalité, le mystère s'épaissit. Le mythe platonicien ne fait qu'ouvrir des voies vers d'autres questions encore plus obscures.

Comment l'âme « parfaite », « ailée », est-elle appelée à « administrer la totalité du monde » ?

Deux mille ans après Platon, en pleine Renaissance, Marsile Ficin a proposé une lecture et une réinterprétation « néoplatoniciennes » de ces questions difficiles. La voici :

« Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure : spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l'âme. La puissance spirituelle est un rayon d'intelligence supérieure projeté sur l'âme, et se réfléchissant à son tour sur l'intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l'âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l'âme, à l'instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu'elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu'elle remplit le nuage, est blancheur. »iii

Plus le mystère s'épaissit, plus les métaphores se multiplient !

Le rayon, la lumière et la blancheur représentent des états différents de l'intelligence se mêlant à l'esprit (le rayon devient lumière), et de la puissance de l'esprit se mêlant progressivement au monde et à la matière (la lumière devient blancheur).

On peut comprendre cela ainsi : le « rayon » est une métaphore de l'intelligence (divine), la « lumière » est une métaphore de la puissance de l'esprit (humain), et la blancheur est une métaphore de la puissance vitale de l'âme.

La glose néoplatonicienne accumule les images.

On peut s'en satisfaire, ou en réclamer d'autres encore. Course sans fin.

Mais le plus important c'est que ces images (rayon, lumière, blancheur) ont une portée générale, – comme la loi d'attraction déjà évoquée, qui vaut pour le monde comme pour l'esprit.

Cette portée universelle se juge à l'aune de leur capacité d'illumination.

Tout comme le mythe.

Le mythe est une « lumière », engendrée par un « rayon » divin frappant l'esprit du Philosophe, qui alors conçoit le mythe.

Le mythe est par la suite capable d’engendrer la « blancheur » (la révélation) dans les esprits de tous ceux qui en pénètrent le véritable sens.

Le « rayon » est analogue au Logos, la « lumière » est une métaphore du mythe lui-même, et la « blancheur » est une image de la raison philosophique éclairant le monde des hommes.

Tout cela est-il assez lumineux ? Tout cela est-il assez « blanc »?

iPhèdre 246 b,c

iiEpinomis 982 b

iiiThéologie platonicienne, 13,4

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