Il y a des mots qui sont des pépites usées, roulées longtemps dans l’océan des langues. Ils ont traversé les âges et les mondes, portant leur léger poids de sens.

Ils gardent de ces exodes des parfums anciens et des mystères nouveaux. Ils révèlent, à l’occasion, et seulement jusqu’à un certain point, leurs origines, leurs sources, et leurs racines. Parfois même, les temps premiers se  donnent à entendre, et alors le souffle vrombit, la dent claque, la langue frétille, et les millénaires s’ébrouent brièvement, dans la durée de quelques sons.

Il y a des mots qui concentrent plus que les autres les essences, les sens. Ils ont une sorte d’âme verbale, de souffle intime, d’esprit propre.

 

Parmi ces mots rares, on ne s’étonnera pas de trouver le mot âme lui-même.

 

L’étymologie du mot anglais soul est fort obscure. On peut la faire remonter au vieil anglais sâwel. Mais là, l’enquête tourne court. Bien sûr, on peut se raccrocher au mot allemand Seele qui vient de See, « la mer », et renvoie peut-être à l’océan primordial dans lequel baignent les âmes des morts, et celle des enfants mort-nés, mais ce ne sont là que des conjectures. Quittons donc ces sombres abysses, ces eaux glacées où n’apparaît point de lumière.

 

Pour le mot français âme, la tâche est plus aisée. L’accent circonflexe signale au lecteur moderne qu’une partie du mot a été mangée par les bouches pressées des générations. Âme condense en effet le mot latin anima.

A ce mot se rattachent des sens comme « animer, donner la vie, respirer », d’où le mot latin animal, « être vivant », employé souvent pour les animaux, par opposition à l’homme.

 

Mais le latin dispose d’un second mot : animus, qui désigne le « principe pensant » et qui s’oppose à anima, « âme », mais aussi à corpus, « corps ».

Les anciens distinguaient en effet animus, considéré comme le principe supérieur, mâle, et anima, principe féminin, qui lui était soumise. Animus s’applique aux dispositions de l’esprit, mais aussi au « cœur », aux passions comme le courage ou le désir. Il a donc une double signification, intellectuelle et affective.

 

Le dualisme animus/anima affichait au-delà de l’opposition masculin/féminin une sorte de tension entre la transcendance de l’esprit et l’immanence de l’âme, pendant la vie du moins. Mais que se passait-il après la mort ? Etait-ce animus ou anima qui s’embarquait dans le voyage de l’ombre ?

Il me paraît significatif qu’à l’époque impériale, relativement tardive, on se mit à substituer spiritus à la place de animus, comme si le mot se démonétisait progressivement, ou perdait de sa force signifiante.

On pourrait y voir aussi un effet du prestige intellectuel de la langue grecque à Rome, et notamment des plus profondes résonances étymologiques que cette langue donnait à des mots comme pneûma. Spiritus est en effet la traduction latine du grec pneûma, dont la racine renvoie à l’idée de « souffle », de « respiration ». Animus avait aussi un équivalent direct en grec, anemos, « nuage », mais dont l’horizon de sens était plutôt météorologique. Cette proximité un peu trop prononcée entre animus et anemos a peut-être été fatale au mot animus par la contagion malencontreuse avec la sphère sémantique d’anemos.

En adoptant spiritus, sous l’influence du concept grec de pneûma, on était plus proche de l’idée essentielle de « respiration », de « souffle » et, par inférence, d’« esprit ».

D’ailleurs, c’est la langue de l’Eglise chrétienne qui répandra par la suite cet usage prépondérant de spiritus, que l’on retrouve dans le mot français esprit.

En tout cas, animus disparut définitivement des langues romanes, sauf peut-être dans des formes dérivées comme le mot français animosité, qui retiennent quelque chose de l’ancien sens d’animus.

 

L’étymologie de animus et d’anima remonte à la racine sanskrite *an-, « respirer, vivre, aller », qui donne des formes verbales en sanskrit comme aniti, « il souffle », et des mots comme ana, « respiration », et anila, « air, vent ».

 

Il faut noter que Luther traduisit anima, non par Seele, mais par Odem. Odem, comme le mot du vieil allemand Atem, renvoie au sanskrit Ātman (