La racine du mot  زهر, zahara, signifie briller, étinceler. Dans sa forme substantivée, زهر signifie fleurs mais aussi (à jouer). Quel rapport entre fleurs et dé ? Selon le Dictionnaire historique de la langue française,  la « fleur » (zahr) désignait la fleur que le dé portait sur l’une de ses faces.

 

Les traducteurs classiques  d’Aristote en français ont utilisé le mot hasard pour traduire le mot grec automaton, automaton, que le Philosophe emploie notamment dans le Livre II de sa Physique. Il y distingue en effet, parmi les différentes « causes », deux causes motrices, « accidentelles », le hasard (automaton) et la fortune (tukhê).

Aristote propose dans le même texte une étymologie assez directe et logique, du mot automaton : il est ce qui est cause (matê) de soi-même (auto), d’où son sens de hasard.

 

Platon, qui fut, rappelons-le, le maître d’Aristote, avait une interprétation très différente du mot automaton. Pour Platon,  l’âme elle-même est un automaton, en ce qu’elle est ce qui « se meut de soi-même ». Dans le Cratyle, Platon revient sur le sens profond du mot automaton et il explique qu’il signifie étymologiquement : « ce qui est à la recherche passionnée de soi-même ».

 

Si l’on plonge plus avant, on trouve d’ailleurs que c’est la racine ma- qui est au cœur du mot automaton. Dans la table des racines grecques du dictionnaire Bailly, on lui trouve deux séries de sens : 1. ma- = produire, nourrir, comme dans maïa, la mère, maïeuô, délivrer un femme en couche. 2. ma- = tâter, chercher, comme dans maiomai, désirer vivement, automatos, qui se meut de soi-même. Ce dernier sens de chercher, désirer vivement, est confirmé par Platon dans le Cratyle : « Hermogène : Le « nom », onoma : quelle raison a-t-il de porter ce nom ? Socrate : Dis-donc, y a-t-il quelque chose que tu appelles maïesthai ? – Herm. : Oui, sans doute, et c’est « chercher ardemment ». – Socr. : Eh bien ! onoma fait l’effet d’un nom forgé avec une phrase, énonçant que c’est la réalité qui fait l’objet d’une recherche ; et tu t’en rendrais compte davantage dans l’emploi d’onomastos, « nommable » ; car dans ce mot est clairement énoncé l’idée que l’onoma est l’on-hou-masma, « l’être dont il y a recherche passionnée».

 

Ces étymologies, métaphoriques et ironiques, proposées par Platon, n’ont pas eu l’heur de plaire à l’élève Aristote, qui décidément préférait une interprétation beaucoup plus conventionnelle.

 

Aujourd’hui, le sens attaché au mot automate est presque le contraire exact du mot âme. On pourrait en inférer sans doute que notre époque est décidément très loin d’être platonicienne. Cela ne veut pas dire qu’elle soit tellement plus aristotélicienne d’ailleurs, puis que le mot automate, qui connote un déterminisme rigide et limité diffère beaucoup du sens de hasard que lui donnait Aristote. La pauvreté sémantique du mot automate à notre époque est une sorte de témoignage bref et concentré de la grande décadence de la langue moderne.

A moins que cette pauvreté assumée ne traduise en réalité ce sur quoi toute la modernité s’est construite. J’en veux pour preuve que Luther, Calvin, Hobbes, Spinoza, Diderot, Voltaire, Schopenhauer, Nietzsche, Marx, Freud, Einstein partageaient tous cette idée « moderne », à savoir que tout est déterminé, et que le hasard n’existe pas.

 

 

 

Bibliographie

Anatole Bailly, Dictionnaire grec-français, 1901

Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, 1992

Platon, Cratyle 421a Trad. Léon Robin