Le secret des dieux; les hommes de tous les temps et de tous les horizons ont perçu la possibilité du mystère, et se sont efforcés de le deviner, de l’interpréter, de le traduire, de le représenter. Beaucoup ont cru, ou espéré l’avoir trouvé, au terme d’une recherche, d’une initiation, ou d’une révélation.

Quels est ce secret sacré ? Les réponses abondent, claires ou voilées, précises ou confuses, diverses, hétéroclites. Ont-elles des fondements analogues, des orientations communes ? Une anthropologie du mystère est-elle possible?

Le mystère est au cœur de l’humain, et tout homme a pu le pressentir, comme une ombre profonde, une béance insondable, silencieuse, mais non muette.

Quant à la multiplicité des expériences personnelles et collectives, je dirai ceci. Si le secret existe, ce dont je ne peux douter, qu’ont à voir avec lui les infinies variations de ses manifestations? Il y a la neige, et chaque flocon est pourtant unique. De la même lumière jaillissent des irisations sans pareilles.

Toutes sortes de secrets, des myriades de « mystères », ont visité l’esprit des hommes depuis la plus haute antiquité, comme ceux des Védas, du Zend-Avesta, de Mithra, d’Isis et Osiris, d’Orphée, de Dionysos ou d’Hermès, d’Éleusis. La Gnose, la Kabbale ou les Cathédrales ont joué leur partie. La philosophie hermétique ou la Maçonnerie aussi.

Mais les secrets ne sont qu’un prélude. Ce que l’on cherche vraiment, c’est le « secret des secrets ». Il y a toujours un moment où l’explorateur du mystère, le prophète, l’élu ou l’initié, finit par le découvrir, ou prétend le découvrir, et alors à son tour le révèle, ou bien le garde. S’il décide de vendre la mèche, il livre au public en une formule généralement ramassée l’essence de sa recherche. Quelques mots doivent incarner le sublime, l’inconnaissable, le transcendant. Suffisent-ils ? Qu’on en juge à partir de quelques exemples de secrets condensés:

« Osiris est un dieu noir ».

« La jeunesse éternelle ».

« La lumière éblouissante jaillira de tous côtés »

Les dix sephiroth.

Les treize attributs de Dieu.

« Mundus est statua, imago, Templum vivum, et codex Dei. »

« Cognitio Dei experimentalis »

« Après la mort l’Atman existe encore. »

Le « Brahman » est « Tajjalân »

« Purusa ».

« Soma ».

Etc. Etc.

Le mot « mystère » provient du grec μυστήριον, mystếrion, « rite secret », « doctrine secrète ». L’initié au mystère est un myste, du grec μύστης (mýstês), venant du verbe μύω (mýô), « clore ». L’idée fondamentale est que le mystère est réservé aux seuls initiés, appartenant à une société fermée, close, exclusive. On est au cœur du paradoxe. Vouloir révéler ce qui est voilé, ouvrir ce qui est clos. Mais tentons l’aventure.

Je me propose de faire un parcours de libre exploration des religions et des philosophies, des mythes et cultes, à la recherche du mystère1. Je compte raisonnablement y glaner quelques fruits dorés, ou bien trop verts, ou même blets. La matière est extraordinairement riche, la documentation abondante. Toutes les religions ont quelque chose à voir avec le Mystère. Les formes varient, les expériences accumulées par l’humanité couvrent un vaste spectre. Mais toujours des mêmes questions reviennent, soit à peu près : 1) D’où vient le monde ? 2) Qu’est-ce que l’être ? 3) Où allons-nous ? Les réponses dépendent des croyances et des cultures. Mais structurellement, si l’on peut dire, elles sont similaires, malgré le bariolé des noms et des idées. Les voici en substance : 1) du mystère 2) un mystère 3) vers le mystère.

Il n’y a pas de bon cap pour celui qui ne sait pas où il va, dit le marin. Et je suis comme ces circumnavigateurs partis à la recherche de l’ancienne Serendib. Je vais me mettre en quête de ce que je ne trouve pas dans l’espoir de trouver ce que je ne cherche pas. Ceci est un journal de bord.

1Parmi les cultes à mystères on peut énumérer pour la sphère méditerranéenne– sans être exhaustif : le Culte d’Apollon, dieu solaire des arts et de la divination , le Culte d’Artémis, déesse lunaire de la chasse et de la virginité, le Culte d’Attis, fils et amant de Cybèle , le Culte du Baal d’Émèse , le Culte des Cabires, lié aux divinités chtoniennes et aux Mystères de Samothrace , le Culte de Cybèle et de la Grande Mère de Pessine, honorant Cybèle, la mère des dieux , le Culte de Despina , les Mystères dionysiaques, célébrant l’avatar orphique Zagreus , les Mystères d’Éleusis, honorant la triade Déméter, Perséphone et Hadès , le Culte de Glycon, l’oracle-serpent d’Abonuteichos , le Culte d’Harpocrate, avatar d’Horus , le Culte d’Isis, venant d’Égypte (la divinité du culte à Mystères n’a toutefois plus grand-chose à voir avec l’Isis traditionnelle) , le culte de Jupiter Dolichène, originaire d’Anatolie , le Culte de Mithra, les Mystères orphiques, liés à la légende d’Orphée , le Culte de Sabazios, le Culte de Sérapis, le dieu chtonien calatophore et, dans une moindre mesure, Osiris , le Culte des Telchines, divinités magiciennes de Rhodes , le Culte de Trophonios , le Culte de Zalmoxis.