Vingt-huitième jour

« Mais chez les humbles se trouve la sagesse » Prov.11,2. Le mot « humble » est traduit d'un mot dérivé du verbe צָנַע, se cacher, s'humilier. Une autre traduction de ce proverbe donne d'ailleurs: « Mais auprès de ceux qui se cachent est la sagesse ». L'idée est sans doute que les humbles, les modestes, se cachent pour fuir l'insolence, éviter le mépris. C'est une attitude sage, en effet. Mais est-ce suffisant pour trouver la sagesse ? La sagesse, non plus, n'aime pas l'insolence et le mépris, et préfère sans doute rester elle-même cachée plutôt qu'être vue en leur compagnie. Mais cela n'explique toujours pas la prime donnée à ceux qui se cachent et à ceux qui s'humilient, quant à leur capacité à héberger la sagesse.

Pour faire un pas vers la compréhension, disons un mot du secret, et de la cache.

L'idée de sagesse cachée est ancienne. On la trouve dans nombre de traditions religieuses, exotériques ou ésotériques. « Je te parle, ô Nacitekas, l'Agni céleste, connaissant l'obtention des mondes sans fin et le séjour. Ô toi, sache-le, (cette connaissance) est déposée dans un lieu secret.» (Katha Upanisad 1,14).

Le secret n'est pas une simple modalité de la vérité ou de la connaissance, semble-t-il. Le secret est un lieu, qui fait partie de la substance même de la révélation. Pénétrer le secret, c'est pénétrer quelque peu dans l'abîme du divin, dans sa texture même. En entrant dans le secret, on entre dans un domaine qui va bien au-delà de l'humain. « Quand il a médité, en s'appliquant, sur l'union avec l'âme suprême, sur le Dieu difficile à percevoir, qui a pénétré dans le secret, qui s'est posé dans la cachette, qui réside dans le gouffre, – le sage laisse de côté la joie et la peine. » (Katha Upanisad 2,12). Il n'est pas donné à tous d'imiter le sage. La métaphore du Saint des Saints, jadis réservé au seul Grand Prêtre d'Israël, témoigne des barrières inhérentes au mystère.

Ce que toute révélation révèle au fond, c'est que ce qui est révélé n'épuise pas le mystère, mais l'approfondit sans mesure, et toujours davantage. Cette leçon mérite d'être gardée pour de plus amples développements.

Toute révélation, en matière divine, est fondamentalement paradoxale. Les révélations abrahamique, mosaïque ou christique, se veulent certes dévoilement. Elles viennent s'inscrire là où précédemment il y avait le désert, ou le malheur, ou le silence. Mais ces dévoilements sont aussi tout autant des voiles nouveaux, jetés sur des perspectives d'autant plus inconcevables, qu'elles ont été légèrement effleurées. Surtout, la révélation est dangereuse. Elle menace l'ordre, les habitudes. Combien de prophètes lapidés ou crucifiés pour avoir révélé leur part de révélation? Il y a un vrai danger de mort. « Quand Moïse notre maître dit : « Montre-moi ta gloire » (Ex. 33,18), c'est la mort qu'il demandait, afin que son âme brise la lumière de son palais, qui la sépare de la lumière divine merveilleuse, qu'elle avait hâte de contempler », commente R. Isaac d'Acre.

L'union avec le Divin présente un défi majeur, celui de la dissolution dans l'infini. L'union mystique est comparable à une goutte d'eau dans la mer . « Comme de l'eau pure versée dans de l'eau pure devient pareille à elle, l'âme du sage plein de discernement devient comme le Brahman. » (Katha Upanisad 4,15). On trouve la même image dans la Kabbale juive, doublée d'une métaphore sur le feu: «  L'âme s'attachera à l'Intellect divin et il s'attachera à elle (…) Et elle et l'Intellect deviennent une même chose, comme lorsque l'on verse une cruche d'eau dans une source jaillissante (…) C'est donc là le secret du verset : « un feu qui dévore le feu ». » (R. Isaac d'Acre).

Ces grandes aventures concernent sans doute des âmes d'élite. Mais nous étions partis dans une autre direction : pourquoi la sagesse aime-t-elle les humbles, et non les orgueilleux? Pourquoi fuit-elle ceux qui se glorifient ?

Il y a ce curieux passage de Paul qui peut nous mettre sur une piste possible. « Il faut se glorifier ? (cela ne vaut rien pourtant) eh bien ! J'en viendrai aux visions et révélations du Seigneur. Je connais un homme dans le Christ qui, voici quatorze ans – était-ce en son corps ? Je ne sais ; était-ce hors de son corps ? Je ne sais ; Dieu le sait – … cet homme fut ravi jusqu'au troisième ciel. Et cet homme-là – était-ce en son corps ? Était-ce sans son corps ? Je ne sais, Dieu le sait – je sais qu'il fut ravi jusqu'au paradis et qu'il entendit des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à un homme de redire. Pour cet homme-là je me glorifierai ; mais pour moi, je ne me glorifierai que de mes faiblesses. » En effet, Paul avoue qu'il a en tout temps une « écharde dans la chair » : un « ange de Satan » est chargé de le souffleter pour qu'il ne s'enorgueillisse jamais. Paul a cependant demandé à Dieu d'éloigner de lui cet ange satanique et souffleteur. Mais Dieu lui a répondu : « Ma grâce te suffit ; car la puissance se déploie dans la faiblesse. »

Et Paul conclut : « C'est pourquoi je me complais dans les faiblesses, dans les outrages, dans les détresses, dans les persécutions et les angoisses endurées pour le Christ : car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort ».1

Que la faiblesse, la détresse, la persécution, soit une « force », est aujourd'hui, comme hier, presque inconcevable à nos esprits formatés pour la survie.

Pourtant, cette faiblesse acceptée et revendiquée fait image, elle fait même partie du mystère même, le plus profond qui soit. Dans ce monde la force et la puissance voilent et cachent tout. Les enfants et les humbles, en revanche, ont une meilleure chance, dans leur faiblesse, d'entendre ce qui se murmure, non dans la tempête bruyante ou l'ouragan dévastateur, mais dans le tendre zéphyr, qui leur succède.