Vingt-neuvième jour

Parcourant, il y a quelques jours, les Observations de Leibniz sur le livre du Rabbin Moïse Maïmonide intitulé le Guide des Égarés, texte conservé à la Bibliothèque Sainte Geneviève, j'ai noté un certain nombre de pistes fort stimulantes. Par exemple, à propos des noms divins, Leibniz se réfère (§ C62) à deux « Tétragrammes », l'un de douze lettres et l'autre de quarante deux. Il ne donne pas plus de détails à ce sujet, d'ailleurs, son texte étant fort elliptique. Ceci est dommage, car on aimerait étudier comment le célèbre Tétragramme de quatre lettres (pour le dire pléonastiquement), peut se dilater ainsi.

Dans un autre ordre d'idées, Leibniz indique (§ C54) que Moïse a reçu la révélation de treize prophéties de Dieu en Ex . 34,6-7. Cette « révélation » mérite d'être citée intégralement, si l'on veut déterminer précisément ces treize « prophéties ». Voici :

« Yahvé passa devant lui et cria : « Yahvé, Yahvé, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, riche en grâce et en fidélité, qui garde sa grâce à des milliers, tolère faute, transgression et péché, mais ne laisse rien impuni, et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération ! ». »1

Énumérons, autant que possible, les treize prophéties, qui sont en quelque sorte incarnées dans chaque mot de ces deux versets. La première est: « YHVH (יהוה)». La seconde : « YHVH (יהוה)». La troisième : « Dieu » (אל). La quatrième : « Clément » (רחום). La cinquième : « Miséricordieux » (חנון). La sixième : « Lent à la colère (אפים) ». La septième : « Plein (ou riche, רב) » – et plus précisément « en bonté (חסד) et en vérité (אמת) ». La huitième : « Il conserve sa bonté (ou sa faveur, חסד) à des milliers ». La neuvième : « Il tolère (ou supporte) la faute (ou le crime, עון) ». La dixième : « Et la transgression (ou la rébellion, פשע) ». La onzième : « Et le péché (חטאה) ». La douzième « Mais il ne laisse rien impuni (לא ינקה) ». La treizième : « Et il châtie les fautes (עון) des pères sur les enfants et sur les petits enfants ».

Il y a plusieurs observations à faire, d'un point de vue heuristique.

D'abord je compte comme deux prophéties séparées et distinctes, les deux énonciations que Yahvé fait du nom YHVH, et comme une troisième le nom EL. Je compte ensuite pour une prophétie chaque attribut (clément, miséricordieux, lent, plein).

Il y a le cas spécial de « plein de bonté et de vérité », que je compte pour une prophétie. Pourquoi ne pas en compte deux ? D'abord, parce que l'ajectif « plein » est cité une fois, et d'autre part, dirais-je, parce que Dieu veut nous faire comprendre que « bonté » et « vérité » sont indissociables, et doivent être comptées comme « une ».

Pour le verbe « il conserve », je compte une prophétie, puisque Dieu ne conserve que sa bonté. Pour le verbe « il tolère », je compte trois prophéties, puisque Dieu tolère la faute, la rébellion et le péché. Enfin, je compte deux prophéties qui se réfèrent à la punition et au châtiment.

Ensuite, notons ceci : Dieu crie deux fois son nom YHVH, mais une fois son nom EL; il crie quatre de ses attributs, puis il crie quatre verbes. Le premier, conserver, s'applique à une seule chose, la bonté, mais au bénéfice des milliers. Le second, tolérer, s'applique à trois choses négatives. Le troisième, laisser, s'emploie de façon négative, donc absolue, totale. Le quatrième, châtier, s'applique sur quatre générations.

Notons aussi que trois mots sont cités deux fois : « YHVH », « bonté », et « faute ». Cela doit sûrement vouloir dire quelque chose. Enfin, un mot est cité trois fois, dans le dernier verset : « les fils ».

Je m'interroge par ailleurs sur certaines étrangetés. Dieu « tolère la faute» mais « il ne laisse rien impuni », et de plus, « il châtie les fautes des pères sur les fils et les fils des fils », ce qui semble à la fois contradictoire et injuste.

Voyons cela de plus près. Le verbe que « châtier » traduit, est dans l'original hébreu : פקד. Il a une riche palette de sens, en fait. Les voici : « chercher, visiter, examiner, se souvenir, punir, venger, manquer d'une chose, priver, confier une chose aux soins d'un autre ».

On peut certes traduire que Dieu veut punir et châtier les enfants et les petits enfants des fautes de leurs pères. Mais on peut aussi opter pour une interprétation plus large, plus généreuse. La voici :

« Dieu cherche, Dieu examine, Dieu visite, Dieu se souvient, Dieu manque de quelque chose, Dieu confie le soin des générations aux soins d'un autre. »

Et voilà ma question : qui est cet autre ?

1Ex. 34,6-7