Trente-quatrième jour

Je poursuis ici la recherche d'intuitions fondamentales, qui pénètrent l'homme de tout temps, qui font substance en lui, et le vivifient. Quelque chose en l'homme transcende les âges, les terres, les cultures, les langues, les religions. Ainsi, le souffle. Ce simple mot rassemble l'idée de l'air et du vent, de la respiration et de l'haleine de vie, mais aussi, par extension, l'idée de l'âme et de l'esprit. Et ces trois aires de sens, réunies par un mot qui les rapproche, se fécondent mutuellement, créant par là un espace de possibles échos, pour un sentiment religieux, liant la nature, l'homme et le divin.

A titre d'exemple, voici deux extraits de textes sacrés, venant des Védas et de la Bible, séparés par plus de mille ans d'âge et plusieurs milliers de kilomètres, l'antériorité revenant aux Védas.

On lit ceci dans les Védas :

« Hommage au Souffle ! Sous son contrôle est cet univers.

Il est le maître de toutes choses.

Tout a en lui ses assises.

Hommage, ô Souffle, à ta clameur,

hommage à ton tonnerre !

Hommage, ô Souffle, à ton éclair,

hommage à toi, Souffle, quand tu pleus ! (…)

Hommage à toi, Souffle, quand tu respires,

hommage soit à toi quand tu inspires,

hommage soit à toi quand tu t'éloignes,

hommage soit à toi quand tu t'approches !

Le Souffle revêt les êtres,

comme le père son fils aimé.

Le Souffle est maître de toutes choses

de ce qui respire et ne respire pas.(…)

L'homme inspire, expire,

étant dans la matrice.

Dès que tu l'animes, ô Souffle,

il reprend naissance. »

(AV. 40.4.1-2;8;10;14)

On voit par là que les phénomènes de la nature (vent, pluie, tonnerre, éclair) ne sont que des signes, des métaphores du Maître de l'univers. On voit aussi que l'idée englobe l'esprit et l'âme de l'homme, mais aussi l'amour du Souffle pour sa créature.

Et maintenant, un extrait de la Genèse.

« Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l'abîme, un vent de Dieu (וְרוּחַ אֱלֹהִים) tournoyait sur les eaux. » (Gen. 1,2)

et : « Alors Yahvé Dieu modela l'homme avec la poussière du sol, il insuffla dans ses narines une haleine (נִשְׁמַת )de vie, et l'homme devint une âme vivante ( נֶפֶשׁ חַיָּה ). » (Gen. 2,7)

Le texte hébreu emploie trois mots différents pour signifier respectivement le « vent » (ruah) de Dieu, l'« haleine » (neshamah) de vie, et l'« âme » (nephesh) vivante. Mais ces trois mots sont en fait très proches, les sens circulent fluidement entre eux.

Ruah : « souffle, haleine, respiration ; vent, air ; âme, esprit ».

Neshamah : « Souffle, haleine, respiration ; souffle de vie, âme, esprit. »

Nephesh : « Souffle, haleine, odeur, parfum ; vie, principe de vie ; âme, cœur, désir ; personne ».

Il serait naturellement intéressant de relever toutes les occurrences de ces trois mots dans les textes pour qualifier plus précisément leur spectre sémantique. Ce sera pour une autre fois.

Je voudrais simplement souligner ici la nécessaire union de leurs acceptions. Ces trois mots hébreux se rejoignent dans une même symphonie de sens. Je m'appuierai à ce sujet sur l'opinion de Philon d'Alexandrie qui écrit dans son commentaire de la Genèse : « L'expression (« Il insuffla ») a un sens encore plus profond. En effet, trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c'est Dieu ; ce qui reçoit c'est l'intelligence ; ce qui est soufflé c'est l'âme. Qu'est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. » (Legum Allegoriae, 2, 37)

D'ordinaire le vent disperse la poussière. Ici, nous avons un vent qui la rassemble, qui l'unit, qui la conjoint et la fait vivre. Belle image !