Les grands récits qui font vivre et ceux qui tuent.1

On peut s'étonner que de jeunes Juifs se convertissent à l'islam, et partent faire la guerre en Syrie avec ISIS, en compagnie de nombreux autres jeunes européens.

Je propose d'interpréter ces faits sous l'angle du retour des « grands récits », et de l'affirmation de la prééminence de l'idéologie dans un monde matérialiste, dénué d'idéal, profondément corrompu, et dont le pourrissement, comme pour les poissons, a commencé par la tête. Dans un monde privé de sens, tout ce qui ressemble à une explication et une vision prend une force magnétique, attractive. On ne se convertit pas et on ne part pas se faire tuer par hasard. Ce serait une tragique cécité de ne pas voir ce qui saute aux yeux. La guerre en cours est d'abord et surtout une guerre des idées, une guerre des visions du monde, et pour le dire à nouveau une guerre des « grands récits ».

Je sais, je sais. Un certain Lyotard, avec tous ses camarades post-modernes, avait décrété péremptoirement, il y a une quarantaine d'années, la « fin des grands récits ». Nous voyons aujourd'hui à quel point ces sympathiques post-modernes se trompaient.

« First we take Manhattan, then we take Berlin ». D'une phrase on dessine un monde. La conquête de l'arme nucléaire et des médias, puis l'écrasement des nazis, la victoire du Bien. C'était l'époque où l'Occident maîtrisait tous les récits, en particulier ceux traitant du Bien et du Mal. Aujourd'hui, il faut constater que la bataille narrative continue, mais avec de nouvelles idées et de nouveaux acteurs, et l'on observe que les ténors de naguère ont perdu la main.

Que s'est-il passé ?

Une crise idéologique profonde. Une accumulation sans précédent, sur cinq décennies, de mensonges, de tromperies, de propagande brutale, haineuse, méprisante (Viet Nam, Amérique Latine, Guerre Froide, droits civiques, etc.). Et maintenant la crise économique systémique, assortie de la trahison à grande échelle des « élites », de la voracité des hyper-riches, de la lâcheté et de la médiocrité des médias de masse, qui sont comme un concentré de glu mentale.

Quiconque doué d'un peu d'esprit critique, d'une propension à l'idéalisme, et d'une volonté d'agir, ne peut que constater l'immense écart entre la réalité du monde et les façades brillantes, mornes et vides des sociétés occidentales, les discours creux et morts de leurs dirigeants, les faux-semblants et les vrais traquenards qui partout nous environnent.

L'art du grand récit n'est pas simple. Il y faut révéler en quelques mots un grand dessein, facile à comprendre, lumineux et clair, tout en restant flou sur les moyens. Un bon récit, c'est comme un bon slogan. Droit au but, qui fasse chaud au cœur, et qui résume de longs discours.

Un ordre de mission qui aurait cette forme : « D'abord on prend Mossoul, puis Bagdad, puis Damas, puis Beyrouth, puis Le Caire, puis Djeddah, puis Jérusalem » paraîtrait manifestement inadapté, étriqué, petit fonctionnaire. Il faut quelque chose de bien plus ample. Avec l'idée du « califat », en revanche, on rentre dans l'histoire (assez) longue. En gros, le dernier millénaire. Certes, on est loin de la destruction du second Temple par les armées romaines, et plus loin encore de la construction des pyramides de l'Ancien Empire. Mais le califat abbasside fait une assez grosse tache sur la carte dès la fin du 8ème siècle. Les Abbassides ont régné de 750 à 1258 (date où les Mongols envahirent Bagdad). Leur nom est dû à Al Abbas, oncle de Mahomet. D'où leur « légitimité ».

Il faut reconnaître une certaine unité de vision à des guerriers sunnites qui évoquent aujourd'hui le califat des Abbassides. Qu'on les admire ou qu'on les exècre, je crois que c'est la moindre des choses, sur le plan du réalisme politique, que de leur reconnaître au moins un fort sens du « grand récit ».

Il y a là une indéniable cohérence historique, géographique, idéologique et religieuse. Et, donc, une attraction forte du « grand récit » sous-jacent. Même l'empire ottoman, qui n'a pas joué un petit rôle dans la région, doit reconnaître un droit d’aînesse à la civilisation qui se donna des dirigeants comme Al Mansour ou Haroun Ar-Rachid.

Je ne vais pas développer plus avant cette analyse du passé, mais simplement pointer du doigt l'absence flagrante de « grand récit » alternatif, du côté qu'on appellera « le camp occidental » pour faire court.

Le « grand récit » de la démocratie, des droits de l'homme et du développement est une petite affaire bien pépère, qui permet de faire tourner la boutique des relations internationales dans les grandes démocraties depuis soixante ans. Sur le fond, j'avoue sincèrement que je partage ces idées, en tant qu'idées. Oui, mais voilà. Là où je ne suis plus d'accord, c'est quand je constate qu'on utilise ces mêmes idées comme un « voile » verbal et idéologique, pour cacher les profondes turpitudes du « système », ce système politico-économique « néo-libéral » qui s'est maintenant littéralement emballé. Les trucages économiques à grande échelle, les truandages boursiers, financiers et monétaires (cf. la « crise de 2008 »), la profonde collusion des intérêts des 1% avec une petite meute politique et médiatique, survitaminée par l'argent et par la corruption, se sont traduits par un certain nombre de conséquences connues de tous : désindustrialisation, exportation des emplois dans le « Sud », « dumping » humain à grande échelle (cf. les conditions de travail au Bangladesh), pauvreté exponentielle, inégalités criantes et désormais potentiellement explosives.

Aujourd'hui, les rois qui nous gouvernent sont nus. Certains sont nus et impuissants comme Hollande. D'autres, comme Jean-Claude Juncker, sont puissants, mais nus. Jean-Claude Juncker fut premier ministre du Luxembourg pendant dix-huit ans. Il fut aussi président de l’Eurogroupe de 2005 à 2012, et il est depuis novembre 2014 et pour cinq ans président de la Commission européenne.

Quel a été, tout au long de sa vie, l'objectif premier de Juncker? Préserver le statut de paradis fiscal du Luxembourg. Le PIB moyen par habitant y est de 103.828 dollars. En Allemagne : 41.862 dollars, en France : 39.771 dollars, au Royaume-Uni : 39.093 dollars... Les règles de confidentialité du Luxembourg sont beaucoup plus strictes qu’elles ne le sont en Suisse où elles ont quasiment disparu. Et voilà l'homme qui se retrouve propulsé à la tête de la Commission européenne !

Ah ! Babylone, Babylone, tu déconnes !