Trente-septième jour


Le shamanisme est sans doute la plus ancienne religion du monde, la plus universelle. Elle se rencontre à toutes les époques et dans tous les continents, sous des formes sensiblement analogues. Dans le shamanisme, le monde est plein de dieux. On les rencontre à chaque pas, dans les montagnes et les forêts, les savanes et les steppes, les déserts et les toundras, les sources et les rivières, les lacs et les nuages, les tonnerres et les éclairs, les brumes et l'aube, le crépuscule et les étoiles, les aigles et les zéphyrs, les lions et les gazelles. La liste est longue de ces dieux multiformes dont l'homme expérimente directement la présence, sans prêtres ni lois, sans églises ni temples, sans paroles ni musiques. C'est la religion de l'enfance de l'humanité, et c'est l'enfance de la religion, c'est le temps de la naissance des mythes.

Puis apparaissent des religions dotées de prêtres, d'autels, de cérémonies. Paroles, hymnes, chants, sacrifices, offrandes prétendent à incarner le divin sous diverses formes. L'harmonie première, ancienne, qui régnait entre les dieux et l'univers laisse place à l'Homme, isolé dans un monde qui le dépasse, et qu'il ne comprend plus. Un abîme absolu, un gouffre sans fin, sans fond, s'est creusé entre la conscience humaine et l'idée du divin. Les anciens mythes ne suffisent plus à le combler. L'Homme a besoin de plus de sens. La religion alors, se fait loi et révélation. Révélation du mystère qui sépare et qui fonde. Révélation d'une dualité fondamentale de la finitude humaine, et de l'infini. Révélation par la Loi et par la Parole, sous toutes ses formes, à laquelle répond en écho la voix de l'homme qui prie, qui crie, qui psalmodie. Les dieux ne sont plus dans le monde, ni du monde, ils habitent le mystère de cette Parole, dont on ne sait d'où elle vient ni où elle va. La révélation se donne sans cesse sous des formes analogues, inattendues. Chaque époque a ses prophètes. Il fallait des langues diverses, à des âges divers. Des sens nouveaux surgissent. C'est le temps des révélations exotériques, et c'est aussi le temps souterrain de l'ésotérisme. Les initiés le savent : la révélation secrète est la véritable révélation, décisive. Mais elle n'est pas facilement accessible. Elle est obscure, contradictoire, voilée. On ne peut nommer Dieu de son nom véritable. Ses attributs mêmes sont indicibles. Comment peut-on dire de Dieu qu'il est «vivant», ou «très haut», ou «très sage»? Tous ces mots ne sont-ils pas autant de limitations verbales de l'infini? Ces mots disent seulement qu'il n'est pas mort, qu'il n'est pas bas, qu'il n'est pas fou. Mais aucun des attributs des langues humaines ne s'applique, même de façon minimale. S'il vit, ce n'est pas de la même vie que les hommes, s'il est haut ce n'est pas à la manière des montagnes ou des étoiles. S'il est sage, ce n'est pas à la manière des philosophes, et ainsi de suite. Toute affirmation en la matière est toujours négation des affirmations et aussi négation des négations. Le mystère se cache sans cesse dans les profondeurs.

Les mystiques, naturellement, ne cessent jamais d'essayer d'exprimer l'inexprimable. Les mots dont ils usent ne visent pas l'essence, mais seulement à en cerner les contours les plus flous, les plus lointains, là où la lumière faiblit suffisamment pour des yeux mortels. Les philosophes, moins avancés encore, s'efforcent, eux aussi, de construire des images logiques de ce qui ne se prête pas à la représentation.

Les philosophes finissent leurs livres là où les mystiques disent commencer. Mais ni les uns ni les autres ne vont jamais si loin qu'ils sortent de leur humaine condition. Les uns marchent sur la tête des autres, mais tous, ils sont bien loin des étoiles possibles.

Le Psalmiste avait dit : « Du fond de l'abîme, je crie vers toi ». Cette simple phrase s'entend en deux sens. Cela peut signifier: « Je crie vers toi du fond de l'abîme (où je suis) », mais aussi : « Du fond de l'abîme (où Tu es), je crie vers toi. »

Il est intéressant de privilégier cette dernière interprétation. Si l'Homme est un terrien, il n'est pas dans l'abîme. Sa nature finie ne le permettrait pas. C'est bien le divin qui est dans l'abîme, qui est « abîmé ». Il s'agit, par le cri, de rendre visible cet abîme sans écho. La voix est ce sonar, qui lance son cri vers l'insondable.