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L'idée d'une anthropologie comparée des religions (anciennes) repose sur l'intuition qu'elles possèdent un socle commun, ou du moins des éléments analogues, qui font penser à la possibilité d'une invariance structurelle, cachée sous la diversité des formes extérieures et des prétentions idiosyncrasiques.

Il est bien entendu exclu de généraliser à outrance ce genre d'idées. Mais il y a quelque chose à creuser. Par exemple, le culte du Dieu Osiris, qui était le roi de la Mort en Égypte, le sacrifice du Purusa dans le Véda en Inde, l'immolation d'Isaac exigée d'Abraham par YHVH, la mort humiliante de Jésus sur la croix ont ainsi, semble-t-il, des « points communs », qui transcende les époques, les civilisations, les particularités. La mort de l'innocent, la divinité abaissée dans l'humanité.

L'aire géographique couverte par cette seule phrase est assez large, allant du Nil à l'Indus en passant par l'Euphrate, le Tigre et l'Oxus. Quant aux périodes concernées, elles ne sont pas petites, si l'on admet que la religion ancienne d'Egypte a laissé des traces remontant à l'époque prédynastique, et donc à plus de 6000 ans.

Mon intérêt pour cette question vient d'un constat. C'est une époque fort paradoxale que la nôtre. La religion semble jouer un très grand rôle en certains endroits, par exemple au sud de la Méditerranée, ou au Moyen Orient. Mais ailleurs, dans une bonne partie de l'Europe par exemple, on constate au contraire un affaiblissement très net du sentiment religieux, ou, du moins, des formes conventionnelles de la religiosité. D'un côté, des formes extrêmes de violence religieuse et d'affirmation identitaire basée sur la foi religieuse modifient la carte du monde, prétendent imposer une autre géopolitique à l'échelle régionale et même mondiale. De l'autre, scepticisme, matérialisme, agnosticisme, athéisme fleurissent, remplaçant les dogmes religieux par le discours de la « laïcité », de la « tolérance » et de l' « humanisme » .

Une ligne de fracture globale peut être grossièrement dessinée sur la carte du monde. D'un côté des peuples entiers se laissent emporter par la passion religieuse. De l'autre des peuples entiers semblent éloignés, désormais, de ce genre de passion, non sans avoir été pris de la même fureur à des époques antérieures de leur histoire. Ces lignes de fracture globales, religieuses et aussi géopolitiques, de quoi sont-elles les symptômes ?

En étudiant les religions anciennes, leurs fondements, leurs croyances et leurs dérives, on peut, me semble-t-il apporter une contribution importante à cette question globale. On peut discerner des tendances fondamentales dans les cultures humaines, de toutes les époques, dont les principes restent actifs aujourd'hui encore. Si l'on peut dégager ces tendances, ces principes, ces structures, alors on aura fait un pas important dans la compréhension de l'avenir du monde, dans l'intuition de l'avenir de la pensée dans le monde, et dans la préfiguration d'une possible sortie vers le haut pour un genre humain.

La crise de l'anthropocène est déjà là, et elle a même un nom géologique. On pressent qu'elle sera une pierre de touche dans l'histoire de l'humanité. Cela passe ou cela casse. Tout progrès, même infime, dans une compréhension anthropologique de la « crise de l'esprit », peut être vital pour l'avenir.

A cela j'ajouterais une chose. Même les sceptiques, les matérialistes, les agnostiques, les athées et les incroyants partagent, bien malgré eux, sans doute, certains des invariants anthropologiques de leurs congénères croyants. Simplement, ils ne croient pas aux mêmes dieux. Ils ne croient pas à des dieux qui auraient le nom de dieux. Mais ils croient à des dieux qui représentent des abstractions, ou bien même au dieu du néant de toute croyance. Structurellement on a affaire au même mécanisme fondamental. Or ces dieux abstraits, ces dieux de l'idée pure, ou ces dieux du néant, notons-le bien, ont déjà existé dans certaines religions. Le Zend Avesta par exemple avait inventé des dieux incarnant (si je puis dire) de pures abstractions comme la « bonne pensée ». J'irai même plus loin, en subodorant que les sceptiques, les matérialistes, les athées et les incroyants ont aussi leurs victimes expiatoires, leurs boucs émissaires, et leurs propres dieux morts en holocauste.