Kenji Goto, le journaliste japonais qui a été égorgé puis décapité par ISIS le 30 janvier 2015, s'était converti au christianisme en 1997, à l'âge de 30 ans. Il avait couvert comme journaliste de guerre de nombreux conflits en Afrique et au Moyen-Orient, et publié notamment des enquêtes sur les « diamants du sang » et les « enfants-soldats ». Il s'attachait à rendre compte de la vie des gens ordinaires pris dans des situations exceptionnelles. Il était retourné en Syrie en octobre 2014, malgré de nombreuses mises en garde du gouvernement japonais, et bien que sa femme vînt d'accoucher d'un second enfant. Il avait décidé, par sa connaissance du terrain, de tout faire pour venir en aide à son ami, Haruna Yukawa, qui était déjà prisonnier d'ISIS. Il fut enlevé le lendemain de son arrivée en Syrie. On connaît la suite.

À propos de sa foi chrétienne, il avait déclaré à la publication japonaise Christian Today: «  J'ai vu des endroits horribles et j'ai risqué ma vie, mais je sais que d'une certaine façon Dieu me sauvera toujours. » Il avait alors ajouté qu'il n'entreprenait cependant jamais rien de dangereux, citant un verset de la Bible : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. »

En regardant les photos de Kenji Goto et de Haruna Yukawa, vêtus de la fatale tunique orange, on est frappé par le visage émacié, taillé à la serpe de Goto, et son regard ferme, intense, ouvert.

Il y a plusieurs angles d'analyse possibles de cette affaire. Le courage d'un homme qui tente une dernière chance pour venir en aide à un ami en danger de mort. La naïveté de croire que le Japon offre à ses ressortissants un passeport de neutralité au Moyen Orient, parce qu'il ne bombarde pas les belligérants, à l'instar de certains pays occidentaux. La mise en abyme du journaliste professionnel qui se tient toujours en quelque sorte hors de l'événement pour pouvoir le saisir et le commenter, et qui oublie de voir à quel point son propre corps supplicié peut faire tout l'événement souhaitable à des fins qu'il n'imagine même pas.

L'un des messages Twitter de Kenji Goto, publié en septembre 2010, donne une idée de l'homme :"Fermez vos yeux et soyez patients. Si vous vous mettez en colère et hurlez, c'est fini. C'est presque comme prier. Haïr n'est pas du ressort des hommes, juger est du domaine de Dieu. Ce sont mes frères arabes qui m'ont enseigné cela."

Le public japonais a été particulièrement touché par la double décapitation de ses deux ressortissants. Je suis frappé par le peu d'écho relatif en France à ce sujet, et à tout le moins, par une absence complète d'analyse et de mise en perspective de ce sujet, dans le contexte de l'après Charlie. Il me semble qu'il y a là un symptôme de plus de l'effarante incompréhension de ce qui se joue sous nos yeux.