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« Ne parle plus comme un homme qui rêve » intime Béatrice à Dante (Purgatoire, XXXIII). Ce conseil séculaire est toujours bon dès que l'on s'attaque aux questions les plus difficiles, les plus hautes, les moins accessibles. Sous cet angle, on peut lire la Divine Comédie comme un reportage précis, aussi éloigné du rêve que de la fiction. Il y a certainement plusieurs manières d'interpréter le texte de Dante. J'en privilégierais une, celle qui consiste à prendre Dante pour un homme qui ne rêve pas. Lorsqu'il raconte ses visions, j'opterais sans hésiter pour la thèse qu'il a vraiment vu ce qu'il dit avoir vu, et qu'il ne l'a donc pas inventé. « Dans le ciel qui prend le plus de sa lumière je fus, et je vis des choses que ne sait ni ne peut redire qui descend de là-haut ; car en s'approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut plus l'y suivre », explique-t-il dans le chant immédiatement suivant (Paradis, I). Je trouve que ces mots ont un accent de vérité qui ne trompe pas. Il y a cette idée que la mémoire est toujours en retard, en quelque sorte, sur l'esprit qui va et qui explore, qui s'enfonce dans les plus invraisemblables profondeurs, sans qu'aucun logiciel de sauvegarde puisse jamais enregistrer ces moments abyssaux. Alors, au retour, privé de sa mémoire vive, l'intellect se prend à douter de ce qu'il a vu « N'ai-je pas rêvé », se dit-il ?

Il faut inventer une solution à cette question apparemment indépassable. Rêve ou pas rêve ? Dans le même chant, Dante révèle de façon cryptique sa propre technique d'investigation. « Dans sa contemplation je me fis moi-même pareil à Glaucus quand il goûta de l'herbe qui le fit dans la mer parent des dieux. Outrepasser l'humain ne se peut signifier par des mots ; que l'exemple suffise à ceux à qui la grâce réserve l’expérience ». L'herbe de Glaucus, c'était quoi ? Du hash ? Du Sôma ? De l'Haoma ? Une quelconque concoction shamanique ? Une herbe des dieux en tous cas. Cette herbe permet d'« outrepasser » l'humain. Dante forge ici un néologisme, trasumanar, pour signifier plus adéquatement ce dépassement de l'humain par l'humain. On pourrait aussi traduire trasumanar par « transhumer », à condition de prendre cette « transhumance » dans un sens ontologique, métaphysique. Dans un billet précédent, « Le même est la mort », je citais un terme de Teilhard qui en est un autre équivalent, la noogénèse. La « noogénèse » c’est “l’irremplaçable marée cosmique qui, après avoir soulevé chacun de nous jusqu’à soi-même, travaille maintenant, au cours d’une pulsation nouvelle, à nous chasser hors de nous-mêmes: l’éternelle “montée de l’Autre” au sein de la masse humaine.” Toujours la transhumance, l'exode, la sortie de l’Égypte, cette Égypte métaphorique qu'est chacun pour chacun.

Les films de science fiction abondent en transmutations et autres solutions de continuité dans l'aventure humaine. On peut s'en inspirer, ou tout au moins prendre ces fictions comme de simples symptômes anthropologiques. Il y a bien sûr une autre théorie, c'est que rien ne change jamais. Akhénaton, Moïse, Zoroastre, Hermès, Jésus, Cicéron, Néron, Platon, avaient un cerveau comme le nôtre. Rien n'a changé depuis, et rien ne changera jamais, selon cette thèse-là. Je pense que cette théorie est assez courte. Elle manque de puissance explicative, et ne rend pas compte du passé, ni du nécessaire futur. Il faut bien que l'on ait évolué un peu depuis l'huître, la moule et l'oursin. Il faudra bien que l'on continue à grandir. L'homme a nécessairement déjà muté un certain nombre de fois, et cela n'est pas fini. La question est plutôt : quand la prochaine mutation adviendra-t-elle, quelle sera sa forme (biologique, génétique ou psychique?) et pour quel résultat ? Cette question n'est pas théorique. Il y a une urgence palpable. La « montée de l'Autre » prophétisée par Teilhard pendant la Guerre Mondiale, s'est accélérée pendant la Deuxième Guerre mondiale et aggravée pendant les totalitarismes. Mais rien n'est fini. Aujourd'hui, la compression planétaire vire au rouge. La crise de l’anthropocène a à peine commencé. Les formes de néo-fascisme que l'on peut déjà diagnostiquer représentent un premier avertissement. Les choses peuvent rapidement empirer. Ce qui est sûr c'est que l'on se met à ressentir un besoin général d'outrepasser cet humain-là, noyé dans ses limites, perclus de peurs, aveuglé d'idées fausses. L'herbe de Glaucus, le trasumanar de Dante, prendront demain telle ou telle forme adaptée. Lesquelles ? Je ne sais. Mais il est évident que quelque chose va arriver.

Qu'est-ce qui me fait parler ainsi ? Au nom de quoi ? La réponse courte c'est mon goût pour la poésie. La grande, qui révèle. D'où Dante, qui me permet de parler avec sa langue, pour citer des mots comme ceux-ci : « Comme le feu qui s'échappe du nuage, se dilatant si fort qu'il ne tient plus en soi, et tombe à terre contre sa nature, ainsi mon esprit dans ce banquet, devenu plus grand, sortit de soi-même et ne sait plus se souvenir de ce qu'il fit » (Paradis, XXIII). Comme la foudre tombe à terre, l'esprit de Dante fait l'inverse et monte au ciel. L'échelle de Jacob, encore. Dante ne se souvient plus de ce qu'il fit, mais heureusement Béatrice est là pour le guider dans son oubli de soi. « Ouvre les yeux, lui dit-elle, regarde comme je suis : tu as vu des choses qui t'ont donné la puissance de supporter mon rire. » Et Dante ajoute, penaud : « J'étais comme celui qui se ressent d'une vision oubliée et qui s'ingénie en vain à se la remettre en mémoire. »

Ici il y a un rapport profond entre le rire et l'oubli. Béatrice rit, d'un rire difficile à supporter. Pourquoi ? Parce que ce rire incarne tout ce qu'il fallait voir et tout ce que Dante a oublié. Ce rire est donc tout ce qui lui reste. Mais ce rire est aussi tout ce qui est nécessaire pour retrouver le fil de la mémoire. Toute la poésie du monde n'atteindrait pas « au millième du vrai » de ce qu'était ce « saint rire », ajoute Dante. Rire dense, donc, rire-danse.

Il y a d'autres exemples de rire métaphysique dans l'histoire. Homère parle du « rire inextinguible des dieux » (Iliade I, 599, et Odyssée, VIII, 326). Et Nietzsche glose sur le rire de Zarathoustra. Il y a sans doute des analogies entre tous ces rires-là. Ils fusent tous comme des éclairs. La même image, encore. Dante dit : « Ainsi je vis des foisons de lumière, fulgurées d'en haut par des rayons ardents, sans voir la source des éclairs. »

On voit l'éclair, mais pas sa source. On voit le rire, mais on a oublié à quoi se rire se réfère. On voit les effets, mais pas la cause.

Il y a une leçon dans ce fil : voir, oublier, rire. Le transhumain doit passer ces étapes, et aller au-delà de ce rire-là, qui est comme une porte de la mémoire. Mais attention, il faut que le rire soit « saint ». Ce n'est pas évident. C'est presque un oxymore. D'ailleurs, Dante nous avertit : « On prêche à présent avec des facéties et des quolibets, et pourvu qu'on rie bien, le capuchon se gonfle et ne demande rien ». (Paradis, XXIX). Le capuchon en question est celui des prêcheurs du moyen âge. De nos jours les capuchons ne manquent pas, ils ont d'autres formes. Les quolibets et les facéties fusent. Les éclairs tombent. Or, il s'agit de faire le contraire, non pas tomber, mais monter, non pas rire, mais retrouver la mémoire.