Athanasius Kircher n'est pas n'importe qui. Allemand, jésuite, savant encyclopédique et orientaliste, il a la réputation d'être l'un des plus brillants esprits du 17ème siècle européen.

Cela ne l'empêche pas d'avoir de sérieuses faiblesses dans le traitement d'un sujet, la Chine, que les Jésuites pourtant ont été les premiers à explorer intellectuellement. Il est fort intéressant, me semble-t-il, de revenir sur la perception que les Européens pouvaient avoir en ce temps sur la Chine, pour se faire une idée du fossé intellectuel qui pouvait alors prévaloir. Peut-être cela pourrait-il être une source d'inspiration à notre époque dite « mondialisée » ?

J'ai consulté l'ouvrage de Kircher publié en 1670 à Amsterdam et intitulé « Chine illustrée ». Il y écrit par exemple: « Les premiers Chinois estant descendus des Égyptiens ont suivi leurs façons de faire pour leurs écritures. » Il en veut pour preuve « la ressemblance qu'il y a des anciens caractères chinois avec les Hiéroglyphiques ». Puis il propose une classification des idéogrammes chinois selon seize « formes », dont je vais donner une description d'après quelques extraits du livre de Kircher, dans l'orthographe un peu décalée utilisée alors.

Forme I : « Vous voyés icy des serpents merveilleusement entrelassés les uns avec les autres, et qui ont diverses figures selon la diversité des clases qu'ils signifient. »

Forme II : « La Iième forme des anciennes lettres se prend des choses de l'agriculture. »

Forme III : « La 3ème forme des lettres est composée de quantités d'oiseaux, qu'on appelle Fum Hoam, et qu'on dit être la plus belle de toutes celles que les yeux peuvent voir : parce qu'elle est faite de plusieurs plumes, & de plusieurs ailes.

Forme IV : « La 4ème forme des caractères anciens (…) est tirée des huitres et des vers. »

Forme V : « La V. forme est composée des racines des herbes. »

Forme VI : « La VI. forme est composée des restes d'oiseaux. »

Forme VII : « La VII. Forme, faites de tortues. »

Forme VIII : « La VIII forme – faites d'oyseaux & de paons. »

Forme IX : « Faite d'herbes, d'aisles & de faisseaux. »

Forme X : « Leur signification est quai ço xi ho ki ven ou bien autrement, ço autheur de certains tables pour n'oublier pas ce qu'il sçavait, a composé ces lettres. »

Forme XI : « Prend la figure des étoiles et des plantes. »

Forme XII : « Lettres des édits anciennement utilisés. »

Forme XII : « Yeu çau chi eyen tao. »

Forme XII : « Lettres du repos, de la joye, de la science, des entretiens, des ténèbres et de la clarté. »

Forme XV : « Composée de poissons. »

Forme XVI : « N'a pas à être lue : c'est pourquoi on n'a pas su comprendre ce que cela voulait dire. »


C'est le cas de le dire, voilà une encyclopédie à la chinoise qui aurait pu ravir l'auteur de « Les mots et les choses. » Mais au-delà de l'indéniable poésie qui ressort de ce catalogue décousu, répétitif et plein de fantaisies, c'est l'absolue incompréhension de l'un des esprits les plus brillants d'une époque et d'une région donnée pour une autre culture. Que cela nous serve de leçon !