« Mais tu es un Dieu qui te caches, Dieu d'Israël, sauveur ! » Is. 45,15

« Pourquoi caches-tu Ta Face ? » Ps. 44,24

L'idée du Dieu caché est profondément inscrite dans le judaïsme. Le Saint des Saints est entièrement vide. Aucune image n'est admise pour le représenter, ce Dieu transcendant.

Contrairement aux apparences, cette idée juive n'était pas en soi franchement nouvelle, ni spécifique au judaïsme, à l'époque où elle fut adoptée en son sein. La très ancienne civilisation égyptienne avait depuis longtemps une conception comparable et originale du Dieu suprême : le Dieu Râ se cache dans sa propre apparence. Le disque solaire n'est pas le Dieu, mais un voile mystérieux qui le cache. Ceci est aussi vrai de tous les autres Dieux du panthéon égyptien, qui ne sont en réalité que des apparences du Dieu unique. « Les formes extérieures dont les Égyptiens revêtaient la divinité étaient uniquement des voiles conventionnels, derrière lesquels se cachaient les splendeurs du Dieu unique. », analyse F. Chabas, dans sa présentation du Papyrus magique Harris (1860).

Le terme Ammon signifie le « caché » (occultatus) dans la langue des hiéroglyphes. Ce mot dérive de amen, « cacher ». Une adresse au Dieu Ammon-Râ résume le mystère : « Tu es caché dans le grand Ammon ». Cela revient à dire au Dieu Râ qu'il est caché dans le caché, il est caché dans le mystère de son apparence brillante. Râ n'est pas un Dieu-soleil, comme on a voulu l'interpréter fautivement. Le disque solaire n'est que son symbole. Le Dieu réside derrière l'abstraction que forme ce « disque », épuré.

Il suffit de lire la prière d'adoration d'Ammon-fa-Harmachis du Papyrus Harris (IV 1-5) pour se convaincre de la conception abstraite, grandiose et transcendante que les Égyptiens se faisaient du Dieu Ammon-Râ. Cette conception est éloignée de l’idolâtrie qu'on a voulu par la suite attacher à une foi attestée en Haute Égypte, plus de deux millénaires avant le départ d'Abraham de la ville d'Ur en Chaldée...

Voici les invocations de cette prière d'adoration :

« Salut à toi, l'Unique qui s'est formé.

Vaste est sa largeur, il n'a pas de bornes.

Chef divin jouissant de la faculté de s'enfanter lui-même.

Uraeus ! grandes flamboyantes !

Vertu suprême, mystérieuse de formes.

Âme mystérieuse, qui a fait sa terrible puissance.

Roi de la Haute et de la Basse Égypte, Ammon Râ, Vie saine et forte, créé de lui-même.

Double horizon, Épervier de l'Orient, brillant, illuminant, éclatant.

Esprit, plus esprit que les dieux.

Tu es caché dans le grand Ammon.

Tu te roules dans tes transformations en disque solaire.

Dieu Tot-nen, plus vaste que les dieux, vieillard rajeuni, voyageur des siècles.

Ammon permanent en toutes choses.

Ce Dieu a commencé les mondes par ses plans. »

Note : Le nom Uraeus, que l'on trouve dans ce texte comme une épithète du Dieu Râ, est une transposition latinisée de l'original égyptien Aarar, qui désigne l'aspic sacré, le serpent royal Uraeus, et dont un second sens est « flammes ».

Ces invocations ne sentent pas l'idolâtrie, me semble-t-il, mais témoigne plutôt d'une très haute conception du mystère divin, plus de deux mille ans avant le judaïsme. Il importe d'insister sur ce point. Le Dieu mystérieux, caché, secret, qui peut se l'approprier en toute propriété ? Ne plane-t-il pas très haut, au-delà du Ciel et de toutes les apparences? Il faut faire confiance au génie de ces hommes nourris des profondeurs du temps, et qui passaient leur vie à méditer sur le mystère de leur propre être à l'existence fort fugace, et qui se confrontaient à la permanence des grands secrets, en s'efforçant d'inventer leurs propres métaphores à propos du Dieu indicible.

Loin de railler cette foi première, comme trop souvent les « monothéismes » plus tardifs s'empressèrent de le faire, à des fins apologétiques, goûtons plutôt le suc de leurs anciennes intuitions.

Le Papyrus Harris fournit cette autre prière (ch. V):

« Ammon qui se cache dans sa pupille !

Âme qui brille dans son œil, ses transformations saintes on ne les connaît pas.

Brillantes sont ses formes. Son éclat est un voile de lumière.

Mystère des mystères ! Son mystère n'est pas connu.

Salut à Toi au sein de Nut !

Vraiment tu as enfanté les dieux.

Les souffles de la vérité sont dans ton sanctuaire mystérieux. »

Ce qui me touche dans ces courtes phrases, c'est la simplicité « biblique », si j'ose dire, dont je trouve qu'elles sont empreintes pour traiter de ces hauts mystères.

De plus l'image de « l'éclat » du Dieu qui est « un voile de lumière » fait irrésistiblement penser à la vision du buisson ardent par Moïse.

Je ne suis pas en train de suggérer que Moïse, élevé à la cour des Pharaons, aurait pu emprunter telle ou telle métaphore à la culture dont il venait. C'est fort possible, d'ailleurs, mais mon intention est différente. Personne n'a le monopole des hauts mystères.

L'humanité a accumulé pendant des millénaires une incomparable expérience des limites, du sacré, du mystère, et même, par moments, elle a pu, dit-on, lever un peu le voile, ou du moins en apercevoir la brillance insoutenable, par l'entremise de quelques-uns de ses enfants.

Pour quiconque s'intéresse à ce fait massif, pluri-millénaire et profondément ancré dans l'humain, le spectacle contemporain des haines religieuses désole et désespère.