N. n'est personne en particulier. C'est le paysan du Nil, le bâtisseur de pyramides, la fille du Pharaon ou le soldat de son armée. Ou Pharaon lui-même. N., c'est tout le monde. Car tout le monde doit en passer par là.

Le défunt N. vient de mourir. Il est mis en présence du Dieu. Il prend la parole et s'adresse à Lui.

« Hommage à toi qui est venu, Dieu Atoum, créateur et ordonnateur des dieux. Hommage à toi, Roi des dieux, qui fais resplendir ta [tuau (?)] avec ta beauté.

Hommage à toi qui viens dans tes splendeurs, autour de ton disque. »

Alors la prière des officiants accompagnant la cérémonie s'élève:

« Ô Soleil, Seigneur de la lumière, surgi de l'Orient, brille sur le visage du défunt N. !

Que l'âme du défunt N. soit à tes côtés dans ta barque en traversant le Ciel (…)

Ton parfum n'est pas connu. Et incomparable est ta splendeur. »

Ces extraits du « Grand papyrus égyptien de la Bibliothèque Vaticane » (Il grande papiro egizio della Biblioteca Vaticana, édité par Orazio Marucchi, Rome 1888), donnent une première idée de la manière dont les morts sont introduits devant le Dieu, pour plaider leur cause et être admis à la transformation divine.

Le rituel funéraire des anciens Égyptiens était d'une grande sophistication. On a gardé les traces des prières accompagnant chaque phase de la «manifestation au jour », c'est-à-dire la « transformation lumineuse de l'âme ». Par exemple, Emmanuel de Rougé a traduit en 1864 un Rituel Funéraire égyptien qui comprend plus de cent chapitres, chacun correspondant à une prière spécifique adaptée à une action particulière en faveur de l'âme du défunt, et formant une subtile gradation.

Faute de temps, je ne livre ici que quelques-unes de ces étapes :

« Prendre la forme de l'épervier divin » (Ch. 78), « Prendre la forme du Dieu » (Ch. 80), « Ouvrir le lieu où est Thoth et devenir un esprit lumineux dans Ker-Neter » (Ch. 96), « S'asseoir parmi les grands dieux » (Ch. 104), « Recevoir le bonheur dans la demeure de Ptah » (Ch. 106), « Avancer dans la manifestation de la porte des dieux de l'Occident, parmi les serviteurs de Râ, connaître les esprits de l'Occident » (Ch. 107), « Connaître les esprits de l'Orient » (Ch. 109).

Quelques précisions : Ker-Neter est le séjour des morts, Atoum est le Soleil de la Nuit, Râ le soleil du Jour.

Je voudrais retenir ceci :

  1. Chaque âme est admise devant le Dieu suprême, et peut plaider sa cause.

  2. Le défunt N. a vocation à être admis à « traverser le Ciel » en compagnie du Dieu Atoum lui-même.

  3. N. a vocation à entreprendre alors un long voyage spirituel dont on a énuméré quelques étapes.

  4. Atteindre le « bonheur de la demeure de Ptah » n'est que l'une de ces étapes. Les marches les plus élevées comprennent la connaissance des esprits de l'Occident, puis celle des esprits de l'Orient.

Il me semble que c'est là une religion généreuse, ouverte à tous, et promettant après la mort un grand nombre de rebondissements.

D'où vient que les religions subséquentes, apparues plus de deux mille ou trois mille années après, comme le judaïsme, le christianisme et l'islam, pour ne citer que des religions qui se targuent d'occuper le haut du pavé, aient si peu à nous dire sur ce qui nous attend après la mort ?