La solitude... On meurt seul, ça c'est sûr. Mais vit-on seul ? Au-delà de toutes les apparences, est-on essentiellement seul ?

«  Je traverse l'espace philosophique dans une solitude absolue. Du coup, il n'a plus de limites, plus de murs, il ne me retient pas. C'est là ma seule chance », écrit Catherine Malabou dans Changer de différence, – citée par Frédéric Neyrat dans Atopies. La solitude absolue de la philosophe est, à mon humble avis, une figure de style, retorse, assez romantique, pas démodée pour autant. Si la solitude est la « seule chance » pour Malabou, – voilà de quoi donner de l'énergie aux vrais solitaires, laissés seuls dans les déserts de l'esprit, dans les grands ergs de l'espoir. Mais c'est aussi, pour une philosophe, quel aveu ! Quelle sincérité ! Quelle critique ! Tous ces colloques, tous ces textes, toutes ces revues, tous ces cercles : rien. Que du néant. Solitude, solitude encore, solitude toujours pour la philosophe.

Il y a là, me semble-t-il, une leçon générale.

On parle beaucoup de « communautarisme » dans notre société laïque et désenchantée. La communauté, quelle qu'elle soit, est une compensation provisoire au sentiment de la solitude assez largement partagé dans de larges segments de la population. Oh, bien sûr, nombreuses sont les occasions populaires de fusion dans la masse. Mais quelque chose résiste toujours. En dedans de soi, il y a toujours ce sentiment extrême, exigeant, que le soi n'est pas, et ne peut pas être le nous.

Conséquence immédiate, logique : aucune idée, aucun langage, aucune culture, aucune civilisation n'est immortelle. Incapables de contenir des milliards de « soi » solitaires, en essence, ce ne sont que des coquilles vides, des peaux désincarnées.

Et ces « soi » seuls leur survivront.