C'est S. Augustin qui a introduit cette distinction de la connaissance du matin et de la connaissance du soir. Il y a là une référence aux six jours de la Genèse. Ce ne sont pas des jours comme les autres, puisque le soleil ne fut créé que le quatrième jour. Il y eut pourtant, avant que le soleil ne fût, des « matins » et des « soirs ». En quel sens faut-il entendre ces images ?

Le « matin » est une façon figurée de désigner le « principe », et le « soir », ce qui en découle par nature. La « connaissance du matin » est une connaissance de l'être primordial des choses, une connaissance de leur principe fondamental. La « connaissance du soir » représente la connaissance des choses en tant qu'elles existent dans leur nature propre, pour elles-mêmes.

Par exemple, prenons tel tigre, tel aigle ou tel calamar, dans la forêt, le ciel ou la mer, vivant leur vie propre. On pourra un jour peut-être écrire le vécu unique de ce tigre, de cet aigle ou de ce calamar. On aura eu soin de les barder de nano-capteurs dès leur naissance et l'on aura acquis auparavant l'essentiel de leur grammaire, de leur vocabulaire, et de leurs cadres de perception, à la suite de fastidieux et savants travaux. Mais, depuis Platon, on sait qu'il y a aussi le tigre, l'aigle ou le calamar, en tant que principes, en tant que paradigmes. Comment alors connaître l'essence du tigre, la tigréité ? La vie d'un tigre spécial ne recouvre pas toutes les possibilités du genre. En un sens, le particulier représente un cas d'espèce. Mais dans un autre sens, l'individu reste enfermé dans sa singularité. Il ne peut jamais avoir vécu la somme totale de l'ensemble de ses congénères de tous les temps passés et à venir. Il résume l'espèce, en une certaine manière, et il est débordé de toutes parts par l'infini des possible, d'une autre manière.

Il faut être un excellent observateur, doué d'empathie et de sensibilité, pour prétendre à la « connaissance du soir ». Mais pour accéder à la « connaissance du matin », il faudrait être un dieu.