J'étais de ceux qui pensaient que le meurtre de Jo Cox par un partisan radicalisé du Brexit allait accélérer la prise de conscience des électeurs britanniques, et peut-être faire basculer le vote en faveur de la raison et de l'histoire. Du genre : le sacrifice d'un juste aide à sauver le monde. Mais non.

Après le Brexit, qui a semblé prendre tout le monde par surprise malgré des sondages ambivalents, les démagogues et les populistes occupent depuis ce « vendredi noir », ce 24 juin 2016, le devant de la scène au Royaume-« Uni ». L'onde de choc emplit le monde. Trump, Le Pen et les néo-fascistes européens se réjouissent.

Les approximations, les mensonges, les promesses vides et fallacieuses vont fleurir plus que jamais.

L'infamie aussi. Le député Tory Dominic Peacock vient d'écrire à propos des demandes de donation pour des organismes de charité au nom de Jo Cox : "I've just donated the steam off my piss!", ajoutant : "I am sick and tired of this woman's death being used against the Brexit cause."

Cette simple phrase, dans son extrême vulgarité, sa crudité, son mépris, sonne pour moi comme une alarme. On peut tout dire, désormais, à nouveau. Comme un air des années 1930. Les barrières sont levées, les digues s'écroulent. Le grand n'importe quoi va s'en donner à cœur joie.

Une rhétorique bestiale va pouvoir évoquer sans entraves ni limites les idées de l'extrémisme de droite, la haine des immigrants, l'ultra-nationalisme au front de bétail stupide, le déchaînement des foules enivrées.

Le Royaume- « Uni » a entamé un processus inexorable de décomposition. L’Écosse n'a pas perdu une minute pour annoncer sa volonté de faire sécession d'avec les Anglais pour pouvoir rester dans l'Europe, et l'Irlande du Nord semble vouloir l'imiter en rejoignant une Irlande réunifiée. L'Espagne en profite pour réclamer Gibraltar. Les pays d'Europe de l'Est vont pouvoir donner à fond dans l'outrance. Ce sont 70 ans d'histoire de construction européenne qui sont complètement remis en question.

Le divorce va se faire, et il sera aux torts partagés. Le Brexit est aussi un signal que l'Europe a échoué sur le plan symbolique, politique et économique. Il n'y a plus de Grand Récit européen.

Cela n'a pas toujours été le cas. Il y a eu, dès le lancement du projet européen par les visionnaires de l'après-guerre, le Grand Récit de la paix entre des nations brisées par des siècles de guerre fratricide. Puis celui le Grand Récit du grand bond en avant d'une terre d'humanisme, de progrès, de démocratie et de liberté, modèle d'intégration et de civilisation pour le monde.

Et puis soudainement, le flop.

Depuis le début du 21ème siècle, le chômage de masse, l'immigration de masse, la corruption des élites, en particulier dans le domaine financier et fiscal, le terrorisme, l'incapacité de projeter une politique mondiale, sont autant de marqueurs de l'échec fondamental d'un Europe d'eurocrates.

L'Europe des valeurs est inaudible, invisible. Elle est menée par des politiciens de 2ème ordre comme un Juncker ou un Barroso, élus à leur poste précisément pour leur manque d'envergure.

L'Europe aujourd'hui se caractérise par l'absence d'idées, l'absence de projet, l'absence de vision.

L'Europe est un amas informe d'égoïsme étroits et de lobbyistes roublards, se vautrant dans un économisme « libéral », une austérité donneuse de leçons, des procédures tatillonnes, et surtout de la complaisance, beaucoup de complaisance envers les gros, les riches, les fraudeurs (comme l'industrie automobile du diesel).

Parmi les plus roublards, les plus hypocrites, les plus menteurs, il y a les grands profiteurs du système britannique, première place financière mondiale, supérieurement organisée pour faciliter le transit vers les paradis fiscaux et le blanchiment de l'argent noir mondial.

Les politiciens européens sont les premiers coupables. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a été largement discrédité par les fuites qui ont révélé l'ampleur des fraudes fiscales dont s'est rendu coupable le système bancaire du Luxembourg, alors qu'il en était le Premier ministre.

Il aurait déjà dû démissionner immédiatement, dès l'annonce du Lux Leaks.

Il aurait dû également démissionner sur l'heure à l'annonce du Brexit.

Il ne l'a pas fait. Il ne le fera pas.

Ce n'est pas étonnant. Cet homme n'a aucune envergure.

C'est un eurocrate du Benelux, douillettement somnolent dans un petit monde feutré d'hyper-privilégiés.

Il nous faut autre chose. Des hommes et des femmes qui aient une vision lointaine, large et profonde.

L'Europe a tout pour échouer, et tout pour réussir. Elle a maintenant besoin de vérité et d'inspiration. Par exemple:

→ Immigration : accueillir dignement, former et intégrer les millions de réfugiés économiques et politiques.

→ Politique étrangère : régler militairement et politiquement la situation en Syrie, en Irak, et en Libye, puisque l'Europe (et en particulier les Britanniques ont été largement associés aux chaînes d'événements ayant conduit à la situation actuelle).

→ Économie : investir durablement dans la reconversion énergétique, l'éducation de très haute qualité pour tous, la santé, les services publics.

→ Social : revenu minimal pour tous.

→ Fiscal : lancement d'une campagne mondiale pour l'éradication totale des paradis fiscaux, régulation mondialisée de l'impôt sur les multinationales en fonction de leurs lieux d'activité et de profit.

Sans une politique d'envergure mondiale, l'Europe va exploser. Ce sera la fin du rêve, l'Eurexit, et le retour aux démons du fascisme et de la haine.

Nous avons plus que jamais besoin d'Europe. Nous avons surtout besoin d'une nouvelle race d'hommes et de femmes politiques sincères, courageux, visionnaires, tenaces et incorruptibles.