Platon a étudié en son temps les « mystères » qui occupaient les esprits les plus élevés, dans une époque de forte activité intellectuelle et spirituelle. Il en a fait la matière de textes majeurs, à travers plusieurs approches, philosophiques, métaphysiques ou théogoniques, formant une vision intégrée, sans équivalent, indépassée depuis lors.

C'est la vision des plus grands mystères, les plus éloignés de la perception et la compréhension humaine, saisis de quelque manière par le mythe, l'analogie, ou la « réminiscence ».

Tout Platon se résume en ceci. L'esprit des mystères trouve ses meilleures analogies dans le mystère de l'esprit.

Mais les pièges sont nombreux. La psychologie est un art redoutable. Il faut prendre en compte la puissance non maîtrisable des associations d'idées, « la tyrannie de la fantaisie », et toutes les possibles dérives de l'imitation mimétique, « l'empire de la raison pieuse ».

Ce sont autant de facettes d'une question plus profonde, qui est celle de l'adéquation de l'esprit à la réalité, le problème de la conformation du désir de l'âme à sa fin véritable.

L'âme est à l'évidence un mystère pour elle-même. Comment pourrait-elle percer alors des mystères qui sont bien loin de son atteinte, alors qu'elle n'est même pas capable de se comprendre, et encore moins d'échapper à l'emprise de sa propre imagination ?

Une réponse à cette question est le mythe, tel que Platon le met en scène.

Le mythe platonicien est paradoxalement l'un des moyens d'échapper à la tyrannie de l'imagination, parce que l'esprit s'y montre en complète liberté, tout en semblant apparemment céder à ses propres vertiges.

Voici un exemple.

Dans le Timée, Platon décrit la puissance que l'âme exerce sur le corps, mais dans le Phèdre, il traite de l'âme libérée du corps.

D'un côté, l'âme a la charge du corps dans lequel elle est descendue. De l'autre, Platon explique dans le Phèdre qu'« une fois libre [de ce corps], elle parcourt tout le ciel, et gouverne le monde en union avec les âmes célestes ».

La « libération » de l'âme donne lieu à des phénomènes franchement énigmatiques. Qu'on en juge:

« D'où vient que les noms de mortel et aussi d'immortel soient donnés au vivant, voilà ce qu'il faut essayer de dire. Toute âme prend soin de tout ce qui est dépourvu d'âme et, d'autre part, circule dans l'univers entier, en s'y présentant tantôt sous une forme, tantôt sous une autre. Or, lorsqu'elle est parfaite et qu'elle a ses ailes, c'est dans les hauteurs qu'elle chemine, c'est la totalité du monde qu'elle administre. »i

L'âme « parfaite » et « qui a ses ailes » est appelée à administrer la « totalité du monde ». Qu'est-ce que cela veut dire exactement?

En commentant ce passage délicat, Marsile Ficin le rapproche d'un autre texte de Platon qui affirme de façon également obscure :

« La nécessité de l'intelligence et de l'âme unie à l'intelligence dépasse toute nécessité. »ii

Ce commentaire appelle, et même réclame à grands cris, une explication.

Lorsque l'âme est « libérée », c'est-à-dire lorsqu'elle quitte le corps, elle profite de cette liberté pour s'unir « nécessairement » à l'intelligence. Pourquoi « nécessairement » ? Parce que dans le monde spirituel règne une loi d'attraction qui est analogue à la loi de l'attraction universelle dans l'univers physique. Cette loi d'attraction est la loi de l'amour que l'âme « libre » éprouve « nécessairement » pour l'intelligence (divine), et qui l'incite à s'unir irrépressiblement à elle.

C'est lorsque cette « union » est consommée que l'âme devenue « ailée » est en mesure d'« administrer la totalité du monde ».

Cette explication n'explique pas grand chose, à vrai dire. En réalité, le mystère s'épaissit. Le mythe platonicien ne fait qu'ouvrir des voies vers d'autres questions encore plus obscures.

Comment l'âme « parfaite », « ailée », est-elle appelée à « administrer la totalité du monde » ?

Deux mille ans après Platon, en pleine Renaissance, Marsile Ficin a proposé une lecture et une réinterprétation « néoplatoniciennes » de ces questions difficiles. La voici :

« Toutes les âmes raisonnables possèdent une partie supérieure : spirituelle, une partie intermédiaire, rationnelle, une partie inférieure, vitale. La puissance intermédiaire est une propriété de l'âme. La puissance spirituelle est un rayon d'intelligence supérieure projeté sur l'âme, et se réfléchissant à son tour sur l'intelligence supérieure. La puissance vitale elle aussi est un acte de l'âme rejaillissant sur le corps et se répercutant ensuite sur l'âme, à l'instar de la lumière solaire qui dans le nuage est, selon sa qualité propre, une lumière, mais qui en tant qu'elle émane du soleil, est rayon, et en tant qu'elle remplit le nuage, est blancheur. »iii

Plus le mystère s'épaissit, plus les métaphores se multiplient !

Le rayon, la lumière et la blancheur représentent des états différents de l'intelligence se mêlant à l'esprit (le rayon devient lumière), et de la puissance de l'esprit se mêlant progressivement au monde et à la matière (la lumière devient blancheur).

On peut comprendre cela ainsi : le « rayon » est une métaphore de l'intelligence (divine), la « lumière » est une métaphore de la puissance de l'esprit (humain), et la blancheur est une métaphore de la puissance vitale de l'âme.

La glose néoplatonicienne accumule les images.

On peut s'en satisfaire, ou en réclamer d'autres encore. Course sans fin.

Mais le plus important c'est que ces images (rayon, lumière, blancheur) ont une portée générale, – comme la loi d'attraction déjà évoquée, qui vaut pour le monde comme pour l'esprit.

Cette portée universelle se juge à l'aune de leur capacité d'illumination.

Tout comme le mythe.

Le mythe est une « lumière », engendrée par un « rayon » divin frappant l'esprit du Philosophe, qui alors conçoit le mythe.

Le mythe est par la suite capable d’engendrer la « blancheur » (la révélation) dans les esprits de tous ceux qui en pénètrent le véritable sens.

Le « rayon » est analogue au Logos, la « lumière » est une métaphore du mythe lui-même, et la « blancheur » est une image de la raison philosophique éclairant le monde des hommes.

Tout cela est-il assez lumineux ? Tout cela est-il assez « blanc »?

iPhèdre 246 b,c

iiEpinomis 982 b

iiiThéologie platonicienne, 13,4