La chasse ouverte aux curés pédophiles, dont on voit quelques effets avec l'affaire du cardinal Barbarin, ou l'Oscar donné au film Spotlight, est sans aucun doute une excellente chose, quant au but censément poursuivi. On pourrait peut-être étendre cette chasse anti-pédophiles à quelques autres figures, comme celles de Gide ou de Montherlant, et même à ce ministre de la République française qui s'est fait prendre il n'y a pas si longtemps dans un palais de Marrakech lors d'une rafle de la police marocaine en compagnie de jeunes garçons. Le nom de ce ministre fort connu est resté soigneusement hors de la scène médiatique. On pourrait en induire que le Président de la République et le Premier ministre sous lesquels ce ministre pédophile a officié sont aussi en quelque sorte des « cardinaux Barbarin » de la laïcité républicaine. Les médias aujourd'hui déchaînés contre les curés pédophiles, comment peuvent-ils être si silencieux à propos des ministres partageant le même vice ?

Il y a peut-être une interprétation plus sociétale de ce fait. La « déchristianisation » de la société française est en cours, depuis quelque temps, mais il y a encore du chemin à faire. La chasse au cardinal est ouverte, mais la chasse au ministre n'est pas à l'ordre du jour. Par extension et métonymie, c'est l’Église catholique même qui semble coupable de négligence, de complicité, d'aveuglement, dans cette affaire. Plus grave encore, l’Église semble dysfonctionnelle (centralisme de la gouvernance, statut des prêtres, célibat, vœu de chasteté, marginalisation des femmes et des laïcs dans la gestion de l’Église).

La déchristianisation est dans tous les esprits. Mais il est possible d'aller plus loin encore. Il ne me paraît pas qu'il faille s'en réjouir.

Si l'affaire Barbarin est devenue soudainement, si longtemps après les faits incriminés, d'importance nationale, il semble que d'autres scandales contemporains restent étonnamment hors de la puissance de pénétration des radars moraux.

Par exemple la situation faite aux réfugiés en Europe, – et en France en particulier. La « jungle » de Calais est un cas exemplaire de la « déchristianisation » et de la politisation des esprits dans un sens qui rappelle quelques effroyables souvenirs.

« Lorsque j'entends le mot « ordre », j'ai le poil qui se hérisse, parce que j'entends alors les trains bien à l'heure d'Eichmann, mis en branle au mot de « tout est en ordre », ferrailler vers Auschwitz. C'est le mot le plus effroyable que je connaisse. C'est le camouflage du monstrueux. Il sort directement de la bouche de la machine elle-même. Il est si profondément déshonoré qu'il devrait rester interdit pendant des siècles. Et encore de nos jours – en cela, hormis le plus grand raffinement du camouflage actuel, rien n'a changé depuis l'époque d'Eichmann – il vise exclusivement à couvrir l'absence de scrupules ; anesthésier en nous la représentation de la chose qui a été ordonnée ou mise en ordre ; paralyser notre intérêt pour les effets de ce que nous continuons à faire ; bref : nous induire à faire confiance à la machine qui tourne sans à-coups parce qu'elle tourne sans à-coups. »i

Ce texte de Günther Anders a été écrit il y a environ un demi-siècle. Il n'y a pas d'analogie entre l'évacuation des campements de Calais, nommés abusivement «Jungle », et les trains de la mort nazis, mais le propos de G. Anders met en relief l'utilisation politique et sociale du mot « ordre ».

L'« ordre » règne-t-il à Calais ? Selon les médias, s'y développe une véritable « jungle ». L’État doit donc agir par tous les moyens, pour contenter l'indifférence assoupie des regardeurs de télévision, et pour entretenir la fibrillation des états-majors politiciens, qui trouvent là beaucoup de farine électorale à moudre.

Métaphore pour métaphore. La véritable « jungle » n'est pas à Calais. Elle est plutôt dans les couloirs des ministères, dans les allées du pouvoir, dans les rassemblements populistes. La « jungle » prolifère dans l'esprit des hommes.

Il va falloir remettre de l' « ordre ». Nous n'avons encore rien vu.


iGünther Anders . Sténogrammes philosophiques