Le fameux penseur hindou du 17ème siècle, Śaṃkara, propose quatre concepts essentiels, sat, cit, ātman, et brahman, – assez facilement traduisibles en français par les mots être, pensée, soiet absolu.

Il vaut la peine de creuser un peu sous la surface des mots.

Pour Śaṃkara, satc’est « ce qui est ici et maintenant ». Satsembleplus proche de l’étant que de l’être, de l’existence, ou de l’essence.L’étant est pour ainsi dire la véritable forme de l’être. Mais que peut-on dire de ce qui n’est pas ici ou maintenant, de ce qui fut ou de ce qui sera, de ce qui pourrait ou de ce qui devrait être ? On peut dire sat, aussi, mais par un effort d’abstraction, en pensant ces modalités de l’être comme devant être vues elles-mêmes comme des étants.

Pour sa part,citsignifie pensée, mais aussi et surtoutconscience. L’idée objective est saisie par la pensée,lesentiment subjectif demandela conscience. Citréunit les deux acceptions, mais c’est la conscience qui mène le jeu.

Quant à ātman, ce mot est originairement lié à la vie, à la force vitale, à l’énergie, au vent, à l’air, au souffle. Ce n’est que tardivement qu’ilvient à désigner la personne. Dans les Upaniṣad, le sens du mot varie : corps, personne, soi, ou Soi. Cette ambiguïté complique l’interprétation. Le Soi est-il sans corps ? Le Soi est-il une personne ? Difficultés liées au langage.

Enfin, brahmanest traduit par « absolu », mais il a beaucoup d’autressens possibles. On le désigne dans les Upaniṣad comme souffle, parole, mental, réalité, immortalité, éternité etaussi comme la cible, « ce qui est à percer ».i Ilsignifie parole sacrée, mais ilévolue pour désignerle silence absolu. « Laissez-là les mots : voilà le pont de l’immortalité. »ii

En fin de compte, brahmanen vient à désignerl’absolu, l’absolu de la parole, oul’absolu sans paroles, le silence absolu.

On a proposé cette analogie : ātman représente l’essence de la personne, brahman s’identifie àl’essence de l’univers entier.

Le mot a eu un certain succès dans la sphère d’influence indo-européenne. Sa racine est ḅrhat, « grandeur ». Le mot latin flamen(« flamine ») en dérive, tout comme brazman(« prêtre » en vieux perse).

Mais l’acception de brahman comme « prêtre » ne rend pas du tout compte du mystère de sa signification principale.

Le mystère du poète, le mystère de la parole sacrée est appelé brahman. Le mystère dusilence absolu est aussi brahman.Enfin le mystère absolu, le mystère de l’absoluest brahman.

Le brahmanest ce dont naissent tous les êtres, tous les dieux, et le premier d’entre eux lui-même. Le brahmanest ce dont tout naît, « depuis Brahmā jusqu’à la touffe d’herbes »iii.

L’absolu, le brahman de Śaṃkara, est à la fois grandeur, parole, silence, sacré, énigme, mystère, divin.

Il faut le souligner. Les Véda n’offrent pas de vérité unique, exclusive, absolue. Il n’y a pas de vérité, car une vérité absolue ne pourrait rendre compte du mystère absolu. Dans les Véda, l’absolu reste absolument mystère.

Cette leçon est compatible avec d’autres idées du Dieu caché, ceux de l’Égypte ancienne, celle du Dieu d’Israël, ou celle du Dieu de la kénose chrétienne.

Constance anthropologique du mystère absolu.

iMuU II,2,2

iiMuU II,2,5

iiiTubh III, 1,1