« Les vers les plus pathétiques que nous ait jamais donnés la littérature » sont ceux que l'on trouve au chant XXXI du Paradis de Dante, selon J.L. Borgès.

Le poète avait été jusqu'alors guidé dans sa quête par Virgile, puis par Béatrice, jusqu'au seuil de la vision suprême. Et brusquement, alors qu'il venait de saisir « la forme générale du Paradis », et qu'il se tournait vers Béatrice pour lui poser des questions sur ce grandiose spectacle, il constate que celle-ci l'a soudain quitté. Il l'entrevoit alors, bien au-dessus de lui, dans une grande lumière - qu'il appelle « la triple lumière », au milieu d'un groupe, où « tous avaient le visage de flamme vive, et les ailes d'or, et le reste si blanc que nulle neige n'arrive à ce terme ».

Il s'adresse à elle en ces termes :

« Ô dame en qui prend vie mon espérance,

et qui souffris pour mon salut

de laisser en Enfer la trace de tes pas (…)

Conserve en moi ta magnificence,

afin que mon âme, que tu as guérie,

se délie de mon corps en te plaisant. »

Le ton est élevé, la prière pressante, l'amour brûlant, et le poète désespère déjà de son malheur d'être abandonné de son amante au moment même où il croyait atteindre son but, en sa compagnie.

Que se passa-t-il alors ? Trois vers le résument, trois vers qui sont donc « les plus pathétiques que nous ait jamais donnés la littérature », si l'on suit Borgès :

« Cosi orai ; e quella, si lontana

come parrea, sorrise e riguaradommi ;

poi si torno a l'etterna fontana. »

(« Je priai ainsi ; et elle, si lointaine qu'elle paraissait, sourit et me regarda ; puis elle se tourna vers l'éternelle fontaine. »)

Il peut être utile de préciser que « l'éternelle fontaine » est une métaphore de la vision de Dieu.

Le grand amour de Dante, Béatrice, lui sourit une dernière fois, mais lui tourne le dos pour se consacrer tout entière à la vision divine.

Borgès, que ces vers émeuvent tant, en a collectionné quelques commentaires illustres. Pour Francesco Torraca : « Dernier regard, dernier sourire mais promesse certaine ». Luigi Pietrobono, dans la même veine : « Elle sourit pour dire à Dante que sa prière a été exaucée ; elle le regarde pour lui prouver une fois encore l'amour qu'elle lui porte. » Ozanam va dans une autre direction et estime que c'est là la pudique description de « l'apothéose de Béatrice ». Mais Borgès veut aller plus loin. Il s'agit pour Dante, dit-il, de nous laisser entrevoir les « cauchemars du bonheur » (nightmares of delight).

Le cauchemar au seuil ultime du Paradis ?

Petit rappel historique. Béatrice de Folco Portinari n'avait pas répondu, un jour, à un salut de Dante, dans une rue de Florence. L'aimait-elle seulement ? Il faut penser que non. Elle s'était mariée avec Bardi. Et puis elle était morte à vingt-quatre ans.

Dante l'avait toujours aimée, en vain. Et là il pensait l'avoir retrouvée à jamais, dans l'éternité du Paradis. Et à nouveau, « l'horreur » : elle sourit et s'en retourne vers l'éternelle fontaine de lumière.

Francesco De Sanctis commente : « Quand Béatrice s'éloigne, Dante ne laisse pas échapper une plainte ; tout résidu terrestre a été brûlé en lui et détruit. » Mais cette interprétation est fausse, dit Dante. Rien n'a été détruit, et toute « l'horreur » de la situation est contenue dans l'expression : « si lointaine qu'elle paraissait ».

Le sourire semble proche, comme le dernier regard, mais Béatrice est aussi si réellement éloignée qu'elle en devient à jamais inaccessible, renvoyant une fois encore, et à jamais, Dante à sa solitude existentielle.

Je voudrais proposer une autre interprétation encore. L'amour de Dante pour Béatrice, aussi haut soit-il n'est encore qu'une métaphore. Béatrice n'est qu'une figure, une image, un trope, qui désigne non une femme de chair et de sang, mais son âme même.

Non l'âme d'une Béatrice imaginaire et inaccessible, mais l'âme même de Dante.

Dante, guidée par cette âme brûlante, ou plutôt par ce qui dans son âme brûle d'un feu indépendant, « la » voit soudain s'en aller. Mais Dante n'est pas (encore) mort. Il a voyagé en Enfer, dans le Purgatoire et au Paradis, tout en étant vivant, à l'instar d’Énée ou d'Orphée, et de tant d'autres. En théorie, n'étant pas mort, son âme est encore unie à son corps.

Dans cet état étrange, intermédiaire, sa propre âme manque donc de la mobilité propre aux âmes qui sont passées de l'autre côté de l'expérience de la mort.

Voilà le point : Dante décrit ce qu'il ressent comme le départ de son âme même. Le dernier sourire, le dernier regard, ne sont même pas des promesses : ce sont de délicates métaphores de la mort.

Et qui donc est Dante pour se permettre de si sonnantes certitudes ? Et pour oser affronter le cynisme florentin et l'indifférence sceptique du monde, en nous livrant de si délicats secrets ?

A son crédit, il y a le fait qu'il a écrit l'un des chefs d’œuvre les plus profonds de la littérature universelle. Il y a surtout le fait que cette œuvre n'est pas simplement le produit de son imagination créatrice, mais qu'elle relate métaphoriquement l'expérience que Dante a fait de la mort, son voyage au-delà de ce qui est racontable, et qui peut cependant être résumé ainsi : mon âme me sourit, et me regarda, puis elle se tourna vers l'éternelle fontaine.