Dans un livre intitulé « Décadence », et sous-titré « De Jésus au 11 septembre, vie et mort de l'Occident » (2017), Michel Onfray explique que « la civilisation judéo-chrétienne se trouve en phase terminale. »

Le constat est impitoyable, définitif, sans appel.

"Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule: il nous reste à sombrer avec élégance".

Mais le naufrage, métaphore utilisée par Onfray, n'est pas une bonne image, à mon avis, pour dépeindre la « décadence ».

Le naufrage est soudain, rapide, terminal.

La décadence est longue, molle, indécise, et parfois elle engendre même des renaissances.

C'est justement ce dernier point qui mérite réflexion.

Que la décadence soit un processus au long cours, l'histoire des idées nous le confirme.

Il n'y a rien de plus classique que de se plaindre, siècle après siècle, de la décadence.

Assez proche de nous, dans le temps, sinon par l'idéologie, Oswald Spengler avait fameusement glosé sur Le déclin de l'Occident, un livre en deux tomes publiés en 1918 et en 1922.

Bien avant, Nietzsche avait éructé de toute sa puissance contre la décadence de la culture occidentale.

Ayant la vue perçante, il en décelait d'ailleurs les prémisses chez Euripide, à l'origine selon lui de la décadence de la tragédie grecque, signe annonciateur, révélateur, ô combien de ce qui allait suivre.

La décadence, donc, ne date pas d'hier.

Ce qui pose problème, c'est ce qui peut advenir après la décadence. Encore plus de décadence, ou une aube nouvelle ?

Quelle civilisation peut-elle apparaître, dans l'écroulement général ?

Si décadence il y a, où trouver les forces, l'énergie, les ressources, les idées, pour inventer un monde nouveau ?

Assez bizarrement, Onfray, athée convaincu, et agressivement anti-chrétien, pense que l'islam a un rôle à jouer.

« L'islam est fort, lui, d'une armée planétaire faite d'innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. »

A côté de cette force, Onfray juge par exemple que l'histoire de Jésus est « une fable pour les enfants ».

Lorsque j'étais en poste à Moscou, il m'est arrivé de rencontrer des Russes, des vrais durs, genre FSB ex-KGB, maniant un peu la dialectique. Il m'est resté cette phrase : « Vous les Occidentaux, me disaient-ils, pour nous vous êtes comme des enfants. »

Les Russes, je ne sais pas s'ils sont « décadents ». Mais ils sont vraiment fiers de leur histoire. Ils ont arrêté les Mongols, battu Napoléon, résisté à Stalingrad, et traqué Hitler jusque dans son bunker.

Je crois que l'Occident peut être fier de quelques faits d'armes, de plusieurs inventions, de nouvelles instituions et de nombreux chefs-d’œuvre.

Et pourtant, décadence.

Ce qui manque le plus c'est un souffle neuf, animant une idée grandiose, à l'échelle humaine entière.

Un nouveau « grand récit ».

Une nouvelle métaphore globale.

D'aucuns pensent que des utopies telles un gouvernement mondial des sages, une fiscalité équitable à l'échelle planétaire, et même une religion universelle ne sont que des chimères enfantines.

La poésie, combien de divisions ?

La philosophie, cotée en bourse ?

Le christianisme, cou coupé ?

Reprenons les fondamentaux. Une planète surpeuplée, en état de compression accélérée. Une urbanisation massive.

Des techniques de communication mondialisée. Un chômage massif, rendu possible par la robotisation à large échelle. Des politiques déficientes, manquant d'audace, ou alors dévoyées, basées sans pudeur sur la désinformation ou le mensonge systématique.Tous les composantes d'une guerre civile mondiale sont là en puissance. Sauf si.

Sauf si, par miracle, une idée supérieure émerge, une vision commune.

Ce qui manque aujourd'hui c'est cette idée commune.

Hier, il y avait le socialisme, le communisme, l'idée d'égalité, de fraternité ou de solidarité – ou d'un autre côté, le conservatisme, l'individualisme, le capitalisme, la liberté d'entreprendre.

On voit aujourd'hui les limites, les dévoiements, les détournements de ces anciens idéaux.

D'un côté les menaces montent, de tous côtés. De l'autre, les anciennes recettes idéologiques ne convainquent plus. Que faire ?

Je n'ai pas la réponse, mais voici ce que je considère comme de possibles matériaux pour une ultra-humanité, dépassant les défis actuels dans une nouvelle synthèse, un surgissement post-décadent.

Le chômage généralisé est une excellente nouvelle : il signale la fin assurée du capitalisme tel qu'on le connaît aujourd'hui. Des milliards de gens sans emploi, de plus en plus éduqués, ne se laisseront pas mourir de faim à la porte des banques et des ghettos des ultra-riches.

Ils reprendront le contrôle « commun » sur les richesses mondiales, par exemple pour s'octroyer un revenu humain.

D'énormes quantités de temps libres pourront dès lors être employées à ce que les machines, l'IA et les capitaux ne savent pas faire : éduquer, soigner, inventer, créer, socialiser, développer, aimer.

La promiscuité des religions, des races, des peuples, va imposer – au forceps – une nouvelle civilisation, ultra-humaine, méta-philosophique, méta-religieuse.

Il y a quarante mille ans, nous savons qu'il existait déjà une religion mondiale, universelle, celle du chamanisme.

Le bouddhisme, le judaïsme, le christianisme, l'islam, devront s'obliger à passer à un niveau de compréhension supérieur de leurs doctrines respectives, pour atteindre leur noyau essentiel, commun, et s'y cantonner, qui est aussi le noyau unique du mystère du monde.

Tout cela peut arriver dans les prochaines décennies. Probabilité 50/50 dirais-je.

Non pas que les hommes deviennent plus sages.

Mais tout simplement la pression osmotique de la nécessité va dessiller les yeux, faire tomber les écailles, circoncire les cœurs, ouvrir les âmes.