L'ancienne religion juive, dès son origine, privilégia le sacrifice animal au Dieu, l'oblation du sang. Un agneau, une chèvre, un bouc, une génisse ou une colombe pouvaient faire l'affaire. L'égyptologue Jan Assmann avance, avec d'autres, que le sacrifice d'ovins ou de bovins avait été conçu par Moïse comme une façon de se démarquer radicalement de l'antique religion égyptienne. Celle-ci considérait en effet le Taureau (Sérapis) comme un avatar divin. On peut concevoir que le judaïsme, dans sa haine des "idoles", ait pu vouloir ordonner de sacrifier le "taureau" qui semblait en incarner la quintessence.

Plus loin vers l'Orient, dans le bassin de l'Indus, et bien avant le temps d'Abraham ou de Moïse, la religion plus ancienne encore du Véda, excluait tout sacrifice animal. La cérémonie védique étaitorganisée autour du sacrifice dulait de la vache, -- et non de son sang.

Par un contraste certain avec la religion juive qui célèbreau Temple lesacrifice de l'agneau ou du mouton, par contrasteaussi avec les cultes à mystère et le mithraïsmede l'Empire romain, qui prônaient le sacrifice du taureau, la religion védique considérait la vache comme'sacrée', ce qu'elle estaujourd'hui encorepour l'hindouisme.

Dans le Véda,la vachea une importancesymbolique sans équivalent,parce qu'elle joue un rôleuniquedans le cycle cosmique de la vie.La lumière du soleil inonde la terre, fait pousser l'herbe, qui nourrit la vache, laquelle produit lelait. Ce laittireen dernière analyse son origine des forces cosmiques. Dans le sacrifice,il est utilisé sous forme de 'beurre clarifié', liquide, inflammable. Il entre dans la composition du sôma,auquel on ajouted'autres sucs végétaux, aux propriétés psychotropes. Le lait,issu du cosmos, retourne vers son origine, sous forme de flamme, de fumée et d'odeur, en hommage à la Divinité universelle.Et le sômamet aussi le 'feu' à l'esprit des participants, pour parler de façon figurée, de par la puissance psychotrope de ses émanations, les incluant de ce fait dans la figuration du grand cycle divin.

Le Véda consacre au culte du sôma, personnalisé en 'Sôma', une importante liturgie comprenant les 114 hymnes du 9ème Mandala, lequel commence ainsi:

« Ô Soma, toi qui coules doucement, parfaitement liquide, allume-toi, ô Sôma, toi qui a été versé en libation à l'Ardent ».i L'Ardent (Indra) est l'un des multiples noms du Divin. Le 'jeune Sôma' coule après avoir été mêlé au lait des 'vaches invulnérables'ii, afin de régaler Indu, "l'âme primordiale du sacrifice"iii

Sôma est un Dieu immortel, invincible, généreux, pur, qui, "tel l'oiseau, vole vers le vase du sacrifice"iv, puis qui s'élève vers le Ciel, irrésistible, et permet aux hommes de "jouir de la vue du Soleil" ou, dans une autre traductionv, leur donne une "portion de Soleil"vi.

Les libations à Sôma "s'étendent telles que les vents, telles que la pluie, telles que les flammes"vii, et "elles s'étendent sur la surface de la terre, sur la voûte céleste, jusqu'au monde le plus éloigné"viii.

Sôma est appelé Pavamâna, "maître du monde"ix, il est "éclatant parmi les autres Dieux"x."Il féconde la Nuit et l'Aurore"xi."Il enfante la lumière et dissipe les ténèbres"xii.

Il est "le père des Prières, le père du Ciel et de la Terre, le père d'Agni, du Soleil, d'Indra et de Vichnou".xiii

Sôma estégalement appelé "Prajāpati", leSeigneur des Dieux, le "Père de toutes les créatures"xiv, etil est à la fois"Indu et Indra"xv.Il est le "Seigneur de la Parole"xvi, le "maître de la Prière"xvii,le "Seigneur de l'esprit"xviii. Il est le "Prudent Sôma", le "Sage Sôma, versé par la main du Sage, [qui] répand la joie dans la demeure chérie d'Agni"xix. Mais il est aussi "l'auteur de l'ivresse"xx. A Sôma, on peut répéter en un refrain lancinant: "Dans l'ivresse que tu causes, tu donnes tout"xxi. Il "révèle au chantre le nom secret des Dieux"xxii.

Comme Indu, Sôma est "l'âme du sacrifice"xxiii et il réalise l'union du 'divin' au 'divin' par l'intermédiaire du 'divin' : « Ô Sôma, unis-toi à toi par toi. » Sôma s'unit aux Dieux: "Sage et brillant, Sôma enfante la Prière, il s'unit à Ayou, il s'unit à Indra"xxiv.

Les métaphores érotiques de cette 'union' abondent. Sôma, liquide, 'se donne' au Sôma qui va prendre flamme ; enflammé, Sôma 'se donne' au Feu. De la Flamme sacrée on dit: "Épouse fortunée, elle accueille avec un doux murmure Sôma, son époux. Leur union se consomme avec éclat et magnificence."xxv

Les épousailles de la liqueur somatique et du feu ardent représentent l'union divine du divin avec le divin. La métaphore de l'amour brûlant et celle, très explicite, de l'union consommée, sont aussi des images du Divin engendrant le Divin. Sôma, "en murmurant se répand dans le vase, où il dépose son lait antique, et il engendre les Dieux."xxvi

Il "s'unit avec tendresse comme un nourrisson s'attache à sa mère. De même que l'époux accourt vers son épouse, il vient dans la coupe et se confond dans le vase avec [le lait] des Vaches" xxvii.

Dans plusieurs passages du Rig Véda, le mot yoni, योनि ,désigne le creuset de pierre en forme de sexe féminin, qui reçoit la liqueur du sôma en flammes, et ce mot porte une multiplicité d'images et d'allusions. Lesens premier de yoni est: "matrice, utérus, vagin, vulve". Le dictionnaire sanskrit de Monier-Williams donne plusieurs autres sens dérivés: "place de naissance, source, origine, fontaine", "réceptacle, siège, résidence, maison, foyer, antre, nid, étable" et "famille, race, caste, état", 'graine, grain".

Par sa position essentielle dans le processus matériel du sacrifice, le yoni joue à la fois le rôle de la matrice et du berceau du Divin, permettant sa conception, son engendrement et sa naissance.

« Ô Feu, mis en mouvement par la pensée, toi qui crépites dans la matrice (yoni), tu pénètres le vent au moyen de la Loi (Dharma) »xxviii, dans la traduction qu'en donne G. Dumézilxxix. M. Langlois traduit ce même verset (RV, IX, 25, 2) en donnant à yoni le sens plus neutre de 'foyer': "Ô (Dieu) pur, placé par la Prière auprès du foyer, fais entendre ton murmure; remplis ton office et honore Vâyou."xxx

Le Divin védique naît mystiquement, non d'une matrice vierge, mais d'un yoni baigné de liqueur divine, et enflammé de flammes brûlantes. Mais le yoni n'est pas seulement la matrice d'où naît le Dieu, il est aussi son Ciel, sa résidence à jamais: « Ce Dieu resplendit tout en haut, dans le yoni, Lui, l’Éternel, le destructeur, le délice des Dieux »xxxi

Les très nombreuses images associées au Sôma diffractent la compréhension de son sens profond.

Le Véda voit la libation du Sôma comme une « mer ».xxxii Cette mer en flammes « crépite », et le feu « hennit comme un cheval ». « Ce Dieu, allumé, devient un char, devient un don ; il se manifeste en crépitant. »xxxiii Il s'agit de galoper vers le divin, toujours plus avant, toujours plus haut. « En allant en avant, ceci a atteint les sommets des deux Brillants (Dieux), et le Rajas (Dieu) qui est tout en haut. »xxxiv

« Ceci coule dans le Ciel, libéré, à travers les ténèbres, allumé aux oblations généreuses. Ce Dieu versé pour les Dieux, par une génération antérieure, d'or, coule dans ce qui l'enflamme. »xxxv

Le « crépitement » de Sôma en flamme figure le mouvement de la pensée, qui en est le synonyme.

« Ô vous deux, l'Ardent et le Sôma, vous êtes les maîtres du soleil, les maîtres des vaches ; puissants, vous faites croître les 'crépitantes' [les pensées] ».xxxvi

Le Dieu est éternel et destructeur, il est or et lumière, il est doux et savoureux.

« Ils te poussent, toi l'Or, dont la saveur est très douce, dans les eaux, par les pierres, – ô Lumière, libation du Feu. » (Ibid. XXX, 5)

Il est Lumière née de la lumière. Il est Feu né du feu...

Les flammes du Sôma en feu sont des 'voix'. Elles sont surtout la demeure de la divine Parole (Vāc). La Parole, en personne, a parlé ainsi : "C'est moi qui porte l'excitant Sôma, moi qui porte Tvaṣtar et Pūṣan, Bhaga. C'est moi qui confère richesses à qui fait libation, à qui invoque [les Dieux], à qui sacrifie, à qui presse le Sôma. C'est moi, de moi-même, qui prononce ce qui est goûté des dieux et des hommes. celui que j'aime, celui-là, quel qu'il soit, je le fais fort, je le fais Brahman, je le fais Voyant, je le fais Très-Sage. C'est moi qui enfante le père sur la tête de ce monde, ma matrice est dans les eaux, dans l'océan. De là, je m'étends à tous les mondes et le ciel, là-bas, je le touche du sommet de ma tête. Je souffle comme le vent, embrassant tous les mondes, plus loin que le ciel, plus loin que la terre: telle je me trouve être en grandeur."xxxvii

Sôma naît et vit de tous ces chants, prières, paroles, murmures, crépitements, mugissements, ...

De tout ce bruit, 'trois Voix' tranchent: "Les Libations se répandent en l'honneur d'Indra, de Vâyou, de Varouna, des Marouts, de Vichnou. Ils font entendre les trois voix; les Vaches mugissent. Le Brillant (Dieu) part avec son murmure. Les grandes mères du sacrifice, enfantées par les Rites pieux ont répondu à ce bruit. Elles parent le nourrisson du Ciel."xxxviii

Sôma est, disions-nous, le "Maître de la Prière". Par celle-ci, Feu, Flamme, Souffle, Pensée, Parole, Cri, Vent, Loi, visent à atteindre une seule et unique essence...



iRig Véda. Mandala IX. Hymne I, 1. Dans la traduction de M. Langlois qui utilise un référencement différent, le Mandala IX commence par l'Hymne VII, Lecture VII de la Section VI, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 3ème, p. 428 .

iiIbid. IX, Hymne I, 9

iiiIbid. IX, Hymne II, 10

ivIbid. IX, Hymne III, 1

vCelle de  Ralph T.H. Griffith, disponible sur Wikisource

viIbid. IX, Hymne IV, 5

viiIbid. IX, Hymne XXII, 2

viiiIbid. IX, Hymne XXII, 5

ixIbid. IX, Hymne V, 1

xIbid. IX, Hymne V, 5

xiIbid. IX, Hymne V, 6

xiiRig Véda, Section VII, Lecture 7ème, Hymne VIII. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.121

xiiiRig Véda, Section VII, Lecture 4ème, Hymne VI, 5. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.89

xivPrajapati est l'Un, primordial, auto-créé, mentionné par le Nasadiya Sukta : « Au commencement, il n’y avait ni Être ni Non-Être, ni ciel, ni terre, ni rien qui soit au-dessus et en dessous. Qu’est-ce qui existait ? Pour qui ? Y avait-il de l’eau ? La mort, l’immortalité ? La nuit, le jour ? Quelles que soient les choses qui existaient, il y avait l’Un, l’Un primordial auto-créé, autosuffisant, par sa propre chaleur, ignorant de lui-même jusqu’à ce qu’il désire se connaître lui-même. Ce désir est la première graine de conscience, disent les présages. Liant le Non-Être avec l’Être. Qu’est-ce qui était au-dessus et qu’est-ce qui était en bas ? La graine ou la terre ? Qui sait ? Qui sait réellement ? Même les dieux vinrent plus tard. Peut-être que seuls les êtres originels savent. Peut-être que non. » (Cité à l'article Prajapati de Wikipédia)

xvRig Véda. IX, Hymne V, 9

xviIbid. IX, Hymne XXVI, 4 dans la traduction de Ralph T.H. Griffith.

xviiIbid., IX, Hymne XXVI, 4 dans la traduction de M. Langlois.

xviiiIbid. IX, Hymne XXVIII, 1 dans la traduction de Ralph T.H. Griffith.

xixIbid. IX, Hymne XVII, 8

xxIbid. IX, Hymne XII, 3

xxiIbid. IX, Hymne XVIII,1-7

xxiiRig Véda, Section VII, Lecture 4ème, Hymne V, 2. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.87

xxiiiIbid. IX, Hymne VI, 8

xxivRig Véda. IX,XXV, 5

xxvRig Véda, Section VII, Lecture 7ème, Hymne XIV. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.190

xxviRig Véda, Section VI, Lecture 8ème, Hymne XXX, 4. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 3ème, p.472

xxviiRig Véda, Section VII, Lecture 4ème, Hymne III, 2. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 4ème, p.85

xxviiiRig Véda. IX,XXV, 2. La translittération du texte sanskrit donne: "pa/vamaana dhiyaa/ hito\ .abhi/ yo/niM ka/nikradatdha/rmaNaa vaayu/m aa/ visha". Ralph T.H. Griffithtraduit ici yonipar 'dwelling place' (résidence, foyer): "O Pavamana, sent by song, roaring about thy dwelling-place, Pass into Vayu as Law bids." On retrouve le mot yoniau dernier verset de cet hymne (RV, IX,XXV,6), traduit par Ralph T.H. Griffithpar 'place': "Flow, best exhilarator, Sage, flow to the filter in a stream, To seat thee in the place of song." M. Langlois, dans ce verset,traduit yonipar 'foyer': "Ô (Dieu) sage, qui donnes la joie, viens avec ta rosée dans le vase, et assieds-toi au foyer qu'occupe l'Illustre (Agni)". (Translittérationde RV, IX,XXV,6: aa/ pavasva madintama pavi/traM dhaa/rayaa kavearka/sya yo/nim aasa/dam )

xxixin Les dieux souverains des Indo-Européens. 1977

xxxRig Véda, Section VI, Lecture 8ème, Hymne XIII, 2. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 3ème, p.455

xxxiRig Véda. IX,XXVIII, 3. Ralph T.H. Griffithtraduitce verset: "He shines in beauty there, this God Immortal in his dwelling-place".

xxxiiIbid. IX, Hymne XXIX, 3

xxxiiiRig Véda. IX, III, 5

xxxivRig Véda. IX,XXII, 5

xxxvRig Véda. IX,III, 8-9

xxxviRig Véda. IX,XIX,2

xxxviiRig Véda. X,XII, 2-8 (A.V. 4.30). Cité par G. Dumézil, in Les dieux souverains des Indo-Européens. 1977

xxxviiiRig Véda, Section VI, Lecture 8ème, Hymne XXI, 3-5. Trad. M. Langlois, Ed. Firmin-Didot, 1851, Tome 3ème, p. 463