Les régions d'Asie centrale connues sous le nom de Bactriane et de Margiane (Turkménistan,OuzbékistanetAfghanistanactuels), et plus précisémentle delta du Murghab et le bassin de l'Amou-Daria(entre mer Caspienne et mer d'Aral)forment un site fort vaste appeléBMAC (Bactria-Margiana Archeological Complex). Les archéologues soviétiques y ont trouvé,entreles années 1950 et la fin des années 1960, lestraces d'une riche civilisation,datant du3ème millénaire avant J.-C..

Cette civilisationa été aussi baptisée"civilisation de l'Oxus"par des archéologues français (H.-P. Francfort). L'Oxus est l'ancien nom du fleuve Amou (l'Amou-Daria), appelé Ὦξος(Oxos)par les Grecs, dérivé de sonnom originel en sanskrit:वक्षु(Vakṣu), issu de la racine verbale vak, "grandir, être fort, s'affermir".

Les éternels migrants qui s'établirenten Bactriane du3ème millénaire jusqu'au début du 2ème millénaire(2200 -1700) venaient des steppes de Russieetd'Europe du Nord.Ilss'appelaientles "Aryas",du mot sanskrit आर्य (arya),"noble, généreux", nom dont les Indo-Iraniensse désignaient eux-mêmes.Puis les Aryasquittèrentla Bactriane et l'Oxus, et firentscission pour s'établirrespectivement dans lebassinde l’Indus et sur les hauts plateaux de l’Iran (Balouchistan).

Nombre de traits culturels de la civilisation de l'Oxusse retrouvent dans les civilisations de l'Élam, de la Mésopotamie,de l'Induset de l'Iran ancien.Sur le plan linguistique, l'avestique (le zend) et le sanskrit sont proches.Les noms des dieux de l’Avesta et du Véda sont aussi très proches. Par exemple, le Dieu "solaire"se dit Mitraen sanskrit et Mithraen avestique.

L'archéologue gréco-russe Viktor Sarianidia étudié les sites de Togolok et de Gonur Tepe, et il y a dégagé les restes de temples ou d'aires sacrées, et des enceintes fortifiées. Il y a découvert des "foyers" d'une architecture élaborée, avecd'importantesquantités de cendres. Il affirme également y avoir trouvé des restes de plantes hallucinogènes (Cannabiset Ephedra).V. Sarianidi interprète ces éléments comme les indices d'un culte religieux pré-avestique ou para-zoroastrien, avec consommation de Haoma.

Il est tentant de trouver là matière à élaborer des comparaisons avec les rites religieux,védiques ou avestiques, que des Indo-Iranienspratiquaient à la même époque, mais plus au sud, dans le bassin de l'Indus ou sur les hauts-plateaux du Balouchistan.

Il n'existe aucune trace écrite de la civilisation de l'Oxus. En revanche, les textes du g Véda ou de l'Avesta, qui sont la plus ancienne version écrite de traditions orales transmises auparavant pendant des siècles voire des millénaires, décriventde façon détailléeles cérémonies védiques et avestiques,dans lesquelles lesacrifice du Sôma(pour la religion védique) et de l'Haoma (pour l'avestique)joue un rôle essentiel.

De ces textesse dégageune impression assez différentede cellequi ressort des traces trouvées à Togolok ouà Gonur Tepe, quant à la mise en scènede la célébration du divin. Le g Védaexprimepar ses hymnes sacrés la réalité d'un culteplus proche de la natureetil exaltela contemplation des forces du cosmoscomme possible métaphore du divin. Ilne semble avoir aucun besoinde complexes architecturaux élaborés, telsceux laissés parla "civilisation de l'Oxus".

En revanche, ce qui semble lier ces diverscultes,que l'on peut qualifier "Indo-Iraniens", c'est l'usage religieux d'unjus fermenté et hallucinogène, qui a reçu les noms deSômadans l'aire védiqueet de Haoma, dans l'aire avestique. Lesmots Sôma etHaoma sonten fait identiques, du point de vue linguistique, car l'avestique met un h aspiré là où le sanskrit met un s.

Le Sômaetle Haomasont le cœur, et l'âme même, dessacrificesvédique et avestique. Physiquement, ce sontdescomposésd’eau, de beurre clarifié, de jus fermenté et de décoctions de plantes hallucinogènes. La signification symbolique du Sômaet de l’Haomaest profonde. Ces liquides ont vocation àêtre transformés par le feu lors du sacrifice, afin de s’élever vers le cielet monter vers le divin. L’eau, le lait, le beurre clarifié sont à la fois le produit effectif et la traductionsymbolique des cycles cosmiques. Le suc des plantes hallucinogènes contribue à la divination, liant intimement la chimie de la nature et celle du cerveau.Tout le cycle cosmique est ainsi compris et intégré.

Une prière avestique dit : « A Mithra, aux riches pâturages, je veux sacrifier par le Haoma. »i

Mithra, divin « Soleil », règne sur les « pâturages » que sont les étendues du Ciel. Dans les « pâturages » célestes, les nuages sont les « vaches du Soleil ». Ils fournissent le lait du Ciel, l’eau qui fait croître les plantes et qui abreuve toute vie sur terre. L’eau, le lait, le Sôma, liquides, tirent leur origine commune des vaches solaires, célestes.

Les cultes du Sôma et de l’Haoma s’inspirent de ce cycle. Les composantes du liquide sacré (eau, beurre clarifié, sucs végétaux) sont soigneusement mélangées dans un vase sacré, le samoudra. Mais le contenu du vase ne prend tout son sens que par la parole divine, l’hymne sacré.

« Mortier, vase, Haoma, ainsi que les paroles sorties de la bouche d’Ahura-Mazda, voilà mes meilleures armes. »ii

Sôma et Haoma sont destinés au Feu de l’autel. Le Feu donne une vie propre à tout ce qu’il brûle. Il révèle la nature des choses, les éclaire de l’intérieur par sa lumière, son incandescence.

« Écoutez l’âme de la terre ; contemplez les rayons du Feu, avec dévotion. »iii

Le Feu vient originairement de la terre, et son rôle est de faire le lien avec le Ciel.

« La terre a remporté la victoire, parce qu’elle a allumé la flamme qui repousse le mal. »iv

Il n'y a rien de naturaliste dans ces images. Ces religions anciennes n’étaient pas naïvement "idolâtres", comme les adeptes de leurs tardives remplaçantes "monothéistes" ont voulu le faire croire. D'essence mystique, elles étaient pénétrées d’une spiritualité cosmique, et profondément imprégnées d'un sens universel du Divin, associé à des notions abstraites comme celle de "Vérité", d' "Esprit", de "Sagesse", de "Vivant", concepts étrangement semblables à ceux qui seront utilisés en relation avec le Divin, un ou deux millénaires plus tard, par des monothéismes comme le judaïsme ou le christianisme.

« Au milieu de ceux qui honorent ta flamme, je me tiendrai dans la voie de la Vérité. »v dit l’officiant lors du sacrifice.

Le Feu est attisé par le Vent (qui se dit Vâyou en avestique comme en sanskrit). Vâyou n’est pas un simple souffle, une brise, c’est l’Esprit saint, le trésor de la sagesse.

« Vâyou élève la lumière pure, et la dirige contre les fauteurs des ténèbres. »vi

Eau, Feu, Vent ne sont pas des "idoles", ce sont des médiations, des moyens d’aller vers le Dieu unique, le Dieu « Vivant » que l’Avesta appelle Ahura Mazda.

« Dans la lumière pure du Ciel, existe Ahura Mazdavii

Le nom d’Ahura (le « Vivant », qui dénomme le Seigneur suprême) est identique au sanskrit Asura (on a déjà vu l’équivalence h/s). Asura a pour racine asu, la vie.

L’avestique mazda signifie « sage ».

« C’est toi, Ahura Mazda (« le Vivant Sage »), que j’ai reconnu pour principe primordial, pour père de l’Esprit bon, source de la vérité, auteur de l’existence, vivant éternellement dans tes œuvres. »viii

Clairement, le « Vivant » est infiniment au-dessus de toutes ses créatures.

« Tous les corps lumineux, les étoiles et le Soleil, messager du jour, se meuvent en ton honneur, ô Sage vivant et vrai. »ix

Il faut souligner ici l’alliance des trois mots, « sage », « vivant » et « vrai », pour définir le Dieu suprême.

Le prêtre védique ou avestique s’adressait ainsi à Dieu, il y a plus de quatre mille ans : « A toi, ô Vivant et Véridique, nous consacrons cette vive flamme, pure et puissante, soutien du monde. »x

Il n’est pas interdit de penser que l’usage de ces attributs (« sage », « vivant » et « vrai ») définissant l’essence du Dieu suprême est la plus ancienne trace avérée d’une théologie des origines, qu'on peut à bon droit, me semble-t-il qualifier de "monothéisme primordial", bien avant l'heure du monothéisme "officiel".

Il importe de rappeler, spécialement à notre époque d'ignorance et d'intolérance, que les théologies védique et avestique de la Vie, de la Sagesse, de la Vérité, précèdent d'au moins un millénaire la tradition du monothéisme abrahamique, laquelle remonte tout au plus à 1200 ans av. J.-C. .

Le sens religieux de l'humanité est bien plus ancien, bien plus originaire que ce que les plus anciennes traditions monothéistes ont voulu nous faire croire, en s'appropriant l'essentiel de l'élection et de la parole divines, et en oubliant leurs anciennes racines.

Il me paraît extrêmement important de considérer l'aventure "religieuse" de l'humanité dans son entièreté, et cela en remontant autant qu'il est possible aux yeux de l'esprit de le faire, jusqu'à l'aube de sa naissance. Il est important de comprendre cette aventure qui se prolonge depuis des centaines de milliers d'années, comme une recherche et un approfondissement d'une puissante intuition du divin, -- y compris grâce à l'usage réglé de ce que le poète Henri Michaux appelait, dans un autre contexte, la "connaissance par les gouffres".

iKhorda. Louanges de Mithra.

iiVend. Farg. 19 cité in Émile Burnouf. Le Vase sacré. 1896

iiiYaçna 30.2

ivYaçna 32.14

vYaçna 43.9

viYaçna 53.6

viiVisp 31.8

viiiYaçna 31.8

ixYaçna 50.30

xYaçna 34.4