Trois mots signifient âmeou espriten hébreu : רוּחַ (rua),נֶפֶשׁ(néfech)etנְשָׁמָה (nchama).

Les traductions courantes de ces trois mots sont :

ruaḥ : vent, souffle ; esprit.

n’chama (ounéchma quand l’accent tonique se déplace):haleine, souffle, principe de vie, âme.

néfech : souffle, vie, âme.

Dès le début de la Genèse on les rencontre dans les expressions suivantes :

Un « vent » (ruaḥ) de Dieu (Elohim) (Gen 1,2); l'« haleine » de vie, insufflée par Dieu en l’homme (n’chama) et l'« âme » (néfech) vivante, d’Adam, qui résulte de l’haleine divine soufflant dans la « poussière » : « L’Éternel-Dieu (YHVH Elohim)façonna l'homme, - poussière détachée du sol, - Il souffladans ses narines une haleinedes vivants (nichmaayyim),et l'homme devint uneâmevivante (néfechayyah). »i (Gen 2,7).

Les spectres de sens de ces trois mots sont assez proches, mais on peut d’emblée remarquer quele mot ruaḥ ‘sonne’ de façon nettement différente des deux mots néchma et néfech.

Ruaḥ comporte en effet deux gutturales fortement marquées, et son sens premier est matériel, météorologique : « vent, air ». Ce n’est que par extension qu’il acquiert le sens d’« esprit ».

Les deux mots néchma et néfech, plus doux à l’oreille,offrent quant à eux plusieurs similarités, phonétique, grammaticale, sémantique.

Une similarité phonétique : ils commencent par la même syllabe -, et ont en commun la syllabe chuintante ch-.

Une similarité grammaticale: le né- initial vient de l’emploi de la forme Niphal pour les verbes nacham et nafach, lesquels révèlent la racine étymologique de néchma et néfech.

Une similarité sémantique :les sens des deux verbes nachamet nafach offrentbeaucoup d’analogies.

L’emploi de la forme Niphal dansles verbesnacham et nafachn’est certes pas anodin.

Cetteforme verbale a pour caractéristique grammaticale les pré-formantes הִנ (hin-) ou נ (n-), placées devant la racine. La forme Niphal exprime en général :

(1) un sens réfléchi (exemple : chamar « garder », nichmar « se garder ») ;

(2) un sens de réciprocité (exemple : chafat, « juger » et nichfat « plaider avec quelqu’un ») ;

(3) un sens passif (exemple : paqad « visiter » , nifqad « être visité »)

On en déduit que le noun initial (נ ) des verbes nacham et nafach , qui dénote l’emploi de la forme Niphal, exprime en quelque sorte l’intériorité, la réflexivité, le dialogue (intérieur on interactif), ou encore la passivité ou la réceptivité… Toutes ces notions s’appliquent parfaitement à ce que l’on peut appeler « âme » ou « esprit ».

Allons maintenant plus avant dans la comparaison du sens des deux verbes nacham et nafach.

נָשָׁם (nacham) - Ce verbe n’est employé qu’au Niphal et a pour sens : « souffler, respirer ». Ce verbe est un hapax, c’est-à-dire qu’il n’est employé qu’une seule fois dans la Bible, en Is 42,14 sous la forme achom, « je soufflerai avec force, je halèterai ».

Presque tous les commentateurs interprètent cet hapax comme étant la forme Niphal du verbe שָׁמַם chamam, « je détruirai. »

Ceci est très étonnant : le sens de « souffler, respirer » qui connote la vie, peut donc connoter également la mort et la destruction. Quand Dieu souffle doucement il donne la vie, et quand Il « souffle fort », Il détruit.

Cette proximité sémantique devient encore plus étonnante quand on se rappelle qu’un autre mot dérivé de chamam se trouve dès lepremier verset de la Genèse :le mot chamayim (שָּׁמַיִם), « les cieux ».

D’autre mots dérivant de chamam renforcentnotre surprise devant les associations d’idées qui en découlent : chamma (שַׁמָּה), « dévastation, destruction ; étonnement, épouvante »ii, ou encore chemama (שְׁמָמָה), « étonnement ; dévastation, désolation ; désert »iii

Pour comprendre le verbe nacham, il faut donc se tourner vers le verbe chamam et analyser son sens profond, puisqu’il semble en être la racine étymologique, laquelle est donc commune aux mots hébreux signifiant « âme », « esprit », « souffle », « cieux », « désolation », « destruction », « étonnement », « épouvante »…

Les sens de chamamse répartissent selon trois axes :

1.« être saisi d’étonnement, être stupéfait »iv

2. « être dévasté, désolé »v

3. « détruire, dévaster »vi

Ce verbe porte une forte charge émotive associant l’idée première d’étonnement et de stupéfaction à celle de la confrontation à la dévastation et à la destruction. Ce qui est vraiment étonnant, c’est que ce soit ce verbe précisément qui serve de racine étymologique non seulement au mot « cieux » (les chamayim que l’âme hébraïque considère non comme une étendue majestueuse et paisible, mais comme un désert désolé, dévasté…), mais aussi à un mot désignant l’âme même, telle qu’insufflée par Dieu (n’chama)…

Le prophète Jérémie joue même à dessein avec les mots « cieux » (chamayim) et « s’étonner » (chamam) en les rapprochant : chommou chamayim ‘al zot, « Cieux, soyez étonnés de ceci » ((Jér 2,12).

נָפַשׁ nafach : ce verbe est lui aussi employé seulementà la forme Niphal, et a pour sens: « respirer, reprendre haleine, se reposer ». Ex 23,12 : « Pour que ton esclave reprenne haleine », Ex 31,17 : « Il cessa de créer et se reposa (va-yi-nafach) »

Un autre verbe mérite d’être cité dans ce contexte parce que, tout en étant l’anagramme de nafach, il renforce le sens porté par les trois consonnes N-F-CH: c’est le verbe  נָשַׁףnachaf, qui signifie aussi « souffler », comme dans Is 40,24 : « il souffle sur eux et ils dessèchent » ou Ex 15,10 : « tu as fait souffler ton vent ».

Au-delà de l’évidente proximité sémantique, il est intéressant de remarquer que ce verbe donne également l’étymologie du mot נָשָׁףnachaf, « crépuscule (du matin et du soir), aurore, soir ».vii

Résumons : nacham et nafach signifient tous deux « respirer, souffler ». Mais nacham porte en lui, implicitement, une notion supplémentaire d’effroi, d’épouvante, de destruction et de dévastation, que le verbe chamam incarne. Quant à nafach, il évoque plutôt les demi-teintes du repos et de la reprise d’haleine, ainsi que les douceurs du crépuscule, ou les promesses de l’aube...

Muni de ces indications étymologiques, on peut maintenant aborder les spectres de sens de n’chama et de néféch.

נְשָׁמָה (n’chama) :

1. Souffle, haleine, respiration.

Exemples d’emploi en contexte :

Job 37,10 : mi-nichmat-el, « par le souffle de Dieu, (Il forme la glace) ».

Is 30,33 : nichmat-YHVH, « le souffle de l’Éternel (est comme un torrent de soufre) »

Job 4,9 : mi-nichmat Eloha yoverou « ils périssent par le souffle de Dieu »

2.Souffle de vie, âme, esprit, être animé.

Gen 2,7 : Va-ypabe’apa nishmatayyim, « Et il souffla dans son nez un souffle des vivants »

Job 33,4 vé-nichmat chaddaï taayyé-ni, « et le souffle du Tout-Puissant me ranime ».

Ps 150,6 : kol-ha-n’chama tehallel Yah,« Que tout ce qui respire loue Dieu ! »viii

On voit que Dieu Lui-même possède une n’chama, et qu’Il a partagé cette n’chamaavec l’homme, pour façonner sanéfech.

En revanche, jamais on ne trouve dans la Bible le mot néfechassocié aux noms de Dieu. La néfecha donc un sens plus charnel, corporel, humain (ou animal). Ceci est confirmé par la gamme de sens de ce mot :

נֶפֶשׁ néfech, nom, au pl. nefachot :

1.Souffle, haleine. Voir Gen 1,30 : asher-bo nefech ḥayah, « en qui est un souffle de vie »ix .

2. Odeur, parfum.x

3.Vie, principe de vie, âme.xiGen 2,7 : va-yehi ha-adam le-nefesh ayah , « et l’homme devint une âme vivante ».

4.Âme (siège du sentiment, des affections, de la pensée), cœur, sentiment, désir, volonté, penséexii.

5. Être animé, personne, individu, corps vivant, cadavre.xiii

6. avec les suffixes : moi-même, toi-même, moi, toi…xiv

Il s’agit maintenant de tenter d’entrer dans le sens profond de néféch,dont les consonnes sontN-F-CH. Nous avons déjà vu que la première consonne, le N, connote l’intériorité, la réflexivité, le dialogue avec soi ou avec l’autre.

Quiddu F et du CH ?

Le F s’écrit פ en hébreu. C’est la lettre , qui peut aussi s’écrire lorsqu’elle a un daguechà l’intérieur, se prononçant alors P, selon le contexte phonétique. Les dictionnaires ne manquent pas de souligner que la forme du פ évoque la ‘bouche’. D’ailleurs le mot « bouche » se dit pah(פָּה). Plus révélateur encore, toute une série de verbes-racines, qui ont la lettre en initiale, évoquent des sens liés à la bouche ou à ses fonctions : poua (פּוּחַ) « souffler », et à la forme Hiphil,« dire, invectiver », payam(פָּיַם) « prier », pa’a(פָּעָה)« crier », pa’ar(פָּעַר) « ouvrir la bouche largement », patsa(פָּצָח) « pousser des cris de joie », parach(פָּרַשׁ) « indiquer, dire clairement », pechar(פְּשַׁר) « expliquer, interpréter ». C’est également cette lettre () que l’on trouve à l’initiale du mot panim, « visages, faces » (toujours employé au pluriel) ou du mot pnimah, « l’intérieur ».

La lettre connote aussi (assez logiquement) lanotion d’ouverture : pata (פָּתַח) « ouvrir (la bouche, les yeux) », pâtâr(פָּטָר), « ce qui ouvre ». Ce motpeut d’ailleurs évoquer le dernier souffle : pâtar (פָּטַר), « sortir, ouvrir, s’en aller, décéder, mourir », ou le songe :« expliquer, interpréter un songe ».

Quant au CH, il s’écrit . C’est la lettre chin, dont la forme correspond, toujours selon les dictionnaires, à l’image symbolisée des « dents ». D’ailleurs le mot « dent » (שִׁין) se dit aussi chinen hébreu. A part les ‘dents’, qui complètent bien l’idée de ‘bouche’ évoquée par la lettre פ, quelles sont les associations subliminales que la chuintante suggère ?

Il y a d’abord l’idée des pronoms relatifs « qui, que », en hébreu : ché(שֶׁ ).

Il y a aussi le fait que plusieurs verbes ayant pour initiale , sont associés au désir de l’âme ou bien aux besoins du corps.

Par exemple, le verbe cha’af (שָׁאַף) comporte laconsonne en initiale et la consonne פ en finale, et il possède ces deux gammes desens. Cha’af signifie « aspirer, humer, soupirer après une chose, désirer vivement », comme dans Ps 119, 131 : pi-pa’arti va éch’afa, « J’ai ouvert ma bouche et j’ai soupiré »xv, et il signifie aussi « absorber, dévorer, engloutir ».xvi

La chuintante suggère aussi l’idée de destruction (que l’on a déjà vue avec le verbe chamam), et que l’on retrouve par exemple avec le mot choah(שׁוֹאָה) « orage, tempête ; dévastation, lieu désert, destruction, ruine », et le mot cho’ (שׁוֹא) , « désolation, destruction »xvii. La chuintante évoque aussi les idées de fausseté, de mensonge, de vanité, d’inutilité, telles qu’incarnéespar le mot chavé’ (שָׁוְה).

Tout comme dans le cas des verbes ayant pour initiale פ, de nombreux mots ayant pour initiale évoquent des actions liées à l’usage de la ‘bouche’ ou des ‘dents’ : chava’ (שָׁוַע) « cri, supplication », chava’ (שָׁוַע) et chou’a(שׁוּעַ) « supplier, pousser des cris », chouf(שׁוּף) « mordre, écraser, couvrir, envelopper », chour(שׁוּר) « chanter, crier, célébrer », chir(שִׁיר) « chant ».

Lorsque l’on se pénètre de l’ensemble de ces connotations, on commence à comprendre que la néfech (N-F-CH) est un composé d’intériorité, de réflexivité mais aussi une réalité charnelle (représentée par la bouche et les dents), pleine de désirs, d’aspirations, capable de mordre, de dévorer, de pousser des cris, de supplier mais aussi de prier, de chanter, de célébrer, ou encore d’expliquer, de dire, de mentir, d’affirmer clairement. Cette réalité éminemment humaine porte en elle la destruction, la dévastation, la ruine (choah) mais aussi le chant (chir).

Par contraste,n’chama, cet autre mot pour dire « âme » en hébreu, offre des perspectivessupérieures. Nous avons déjà vu la gamme des sens que livrent les dictionnaires. Mais si l’on désire aller plus loin et se livrer à une psychanalyse du mot n’chama, il faut entrer dans le mot même, comme nous y invite d’ailleurs la consonne pré-formante N (signe, comme on l’a déjà dit, d’intériorité et réflexivité). L’on se trouve confronté aux deux lettres CH () et M (מ). Que peut-on en dire ?

Mises ensemble ces deux lettres offrent une gamme spectaculaire de sens !

Qu’on en juge :

Cham(שָׁם) : « Là, en cet endroit ; en cela »

Chèm(שֵׁם) : « Nom, réputation, gloire, souvenir »

Ha-chèm(הַשֵׁם) : « Le Nom (de Dieu) »

Chamma(שַׁמָּה) : « Dévastation, destruction »

Chamayim(שָׁמַיִם) : « Cieux »

Chamam(שָׁמַם) : « Être saisi d’étonnement, être stupéfait ; être dévasté ; détruire, dévaster. »

L’âme hébraïque (n’chama), littéralement, porte tout cela en elle: le Nom, la gloire, le souvenir, la dévastation, la destruction, les Cieux, l’étonnement, la stupéfaction…

Mais elle porteencore autre chose, – sous forme dequestion.

Un verset du Livre de Job nous met sur la piste :

 וְנִשְׁמַת-מִי, יָצְאָה מִמֶּךָּ (Job 26,4 )

Va-nichma-mi, yatssah mimmekh ?

« L’âme de qui sort de toi ? »

Nichma-mi ?L’âme de qui ?

Tous les travaux d’approche que nous venons d’effectuer nous permettent peut-être de pénétrer un peucette expression étrange, et de proposer une conclusion (provisoire).

Littéralement, on peut comprendre qu’à l’intérieur de l’âme (n’chama), il y a un souffle (ch…) qui est un « quoi ? » (ma?), mais qui est aussi un « qui ? » (mi?).

Et ce « qui ? » a vocation à sortir de ce « quoi ? ».

Voilà la véritable promesse d’un exode, celui du mihors du ma.

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« YHVH Elohimfaçonna l'homme, poussièredu sol, et Il insuffladans ses narines une haleinedes vivants,et l'homme devint uneâmevivante. »xviii (Gen 2,7)

L’expression nichmaayyim signifie littéralement « haleine des vivants ». Le premier terme est le mot néchama, « souffle, haleine, âme, esprit », à l’état construit (nichma), et ce mot est déterminé par le pluriel ayyim, « les vivants ».

Une fois insufflée par Elohim, l’haleine divine, néchama, se transforme en une âme vivante, néfech ayyah. L’homme (ha-adam), originellement poussière (‘afar) de la terre (ha-adamah), devient alors néfechayyah, « âme vivante », au moment où Elohim souffle son haleine sur cette poussière venant de la terre (‘afar min ha-adamah).

Philon d'Alexandrie écrit dans son commentaire de la Genèse :

« L'expression (« Il insuffla ») a un sens encore plus profond. En effet, trois choses sont requises : ce qui souffle, ce qui reçoit, ce qui est soufflé. Ce qui souffle c'est Dieu ; ce qui reçoit c'est l'intelligence ; ce qui est soufflé c'est l'âme. Qu'est-ce qui se fait avec ces éléments ? Il se produit une union de tous les trois. »xix

D'ordinaire le vent disperse la poussière. Ici, le vent divin la rassemble, la conjoint, lui donne le souffle et la fait vivre.

Rachi pour sa part commente l’expression ‘âme vivante’ de façon ramassée:

« L’animal domestique et celui des champs sont aussi appelés âme vivante. Mais l’âme de l’homme est la plus vivante, car elle a en plus la connaissance et la parole. »xx

On apprend de ce commentaire l’idée qu’il y a plusieurs degrés de vie.

Mais alors, y aurait-il des âmes vivantes plus vivantes encore que celle de l’homme ?

Sans doute faut-il imaginer, qu’en sus de la parole et de la connaissance, existe-t-il d’autres facultés qui apportent un surcroît de vie, mais qui ne font pas partie de l’apanage de l’homme ?

Lesquelles ? On ne sait.

Il s’agit sans doute de facultés dont disposent des êtres divins, par exemple ceux qui font partie du plérôme, ou bien encore les Sefirot ? Ou de Dieu même ? C’est ce que laisse entendre l’expression« Dieu vivant »xxi (Ps 18,47), qui fait de la ‘vie’ l’essence même de Dieu.

Ces facultés ne sont pas d’emblée accessibles à l’homme. Mais peut-être pourrait-il les acquérir ? A quelles conditions ?

A la naissance, l’homme ne dispose pas encore de la connaissance ni de la parole. Mais il en est capable. Il les possède en puissance. Il possède aussi la vie, mais peut-être cette ‘vie’ est-elle encore incomplète ?

De quoi l’homme est-il encore capable en puissance ?

S. Irénée de Lyon a écrit: « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant; la vie de l’homme, c’est de contempler Dieu. »xxii 

C’est donc que la vie de l’homme, c’est de voir le Dieu glorieux ?

Ou peut-être faut-il comprendre que la vraie gloire de l’homme (ou sa ‘sur-vie’) c’est voir la vie du ‘Dieu vivant’ (ḥay adonaï) ?

Et que ‘la sur-vie’ de l’homme, impliquerait quelque sur-gloire de Dieu, dont nous n’avons guère d’idée, sinon qu’elle serait comme un dépassement de la gloire divine ?

Mais comment concevoir un dépassement de Dieu par Lui-même, alors qu’il est censé être parfait, omniscient, omnipotent ?

En bonne logique, il faudrait reconnaître que Dieu a ‘sacrifié’ dès l’origine sa propre totalité, son excellence et sa perfection propres, pour laisser une place à la Création et à l’Homme.

Pourquoi a-t-Il pris le risque de créer une Création et un Homme qui pourraient introduire le Mal dans l’Être ?

Théoriquement on pourrait répondre que la Création, l’Homme et le Mal même portent en eux en puissance de plus grands accomplissements, dont la somme totale serait en fin de compte, de quelque manière (à nous inintelligible) à la Totalité divine elle-même...

La Genèse établit que l’homme est créé ‘âme vivante’, et que celle-ci est composée d’un principe vital, terrestre (appelé néfech), et d’un principe divin (appelé néchama). Quels sont les liens entre ces deux principes ? Y a-t-il également quelque relation entre ces deux principes et ce qu’est le ruaḥ ?

Certains commentateurs formulent une sorte de hiérarchie entre ces trois principes :

« L’homme est intimement lié à l’univers (…) Sa partie inférieure, le néfech (principe vital), implantée dans le corps, reçoit sa lumière et sa force du ruaḥ (esprit), qui à son tour doit son énergie spirituelle à la néchama, le souffle divin. La racine de l’âme humaine se situe donc au plus haut niveau, « au-dessus du Trône », dans la respiration divine elle-même. »xxiii

La néchama serait donc le principe véritablement supérieur. On comprend mieux alors le mot hébreu néchama, dont le N initial implique l’intérioritéxxiv et dont le corps du mot, chama, comporte les mêmes lettres que le mot chem, « nom, gloire », mot qui peut représenter, dans ce contexte le Nom (de Dieu) et donc Dieu Lui-même. La néchama, c’est ce qui possède en soi, le Nom.

Un autre commentateur insiste sur la complémentarité de ces trois principes qui sont à l’œuvre dans l’âme humaine, et il y voit une puissance d’élévation et d’unification (des mondes auquel elle est confrontée).

« L’âme humaine – sous ses trois manières d’être, néfech(principe vital), ruaḥ(esprit) et néchama(souffle divin) – ne dispose de cette capacité d’élever et d’unifier les mondes avec elle-même, qu’après sa descente dans le monde de l’Action, dans le corps de l’homme. »xxv

Plus philosophiquement, les trois principes de l’âme humaine peuvent être décrits comme étant associés aux trois notions del’Acte (néfech), dela Parole (ruaḥ) et de la Pensée (néchama).

Les images trinitaires de l’âme humaine abondent dans la littérature savante. S. Augustin, qui a écrit sur le concept de Trinité, propose par exemple comme image de l’âme humaine, la triple union de la Mémoire, de l’Intelligence et de la Volonté.

Le judaïsme n’est pasexempt d’imagestrinitaires. Par exemple, la Cabale juive compare les trois principes de l’âme humaineaux textes, fait de consonnes (néfech), devoyelles (ruaḥ) et decantilation (néchama).

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RUAḤ

Le mot רוּחַ ruaḥ a d’abord un sens concret, quasi météorologique, « air, vent », et par extension: « souffle, haleine, respiration » :vé-rouaḥ eloha be-apixxvi, « et le souffle de Dieu dans mon nez» (Job 27,3).

Ce souffle de vie s’applique non à l’homme seulement mais aussi aux animaux.

« Qui peut savoir ? le souffle des fils de l’homme– montantvers lehaut ? etle souffle des animaux – descendantvers lebas, vers la terre? »xxvii (Eccl. 3,21 )

Ce verset met en parallèle ruaḥ bni ha-adam, la respirationdes fils de l’hommes et va-ruaḥ ha-behama, celle des bêtes. L’une monte vers le haut, l’autre descend vers le bas.

Par métaphore, ruaḥ peut prendre le sens de « colère » comme dans Jug. 8,3 « leur colère s’apaisa ».

Ce mot a aussi toute une gamme de sens plus abstraits : « principe de la vie, âme, vie, passion, courage, volonté, esprit ».

Il peut être associé à l’adjectif « saint » (qodech) : ‘l’Esprit saint’, ruaḥ qodech (Is 63,11, Ps 51,13)

Nb 16,22

 אֵל, אֱלֹהֵי הָרוּחֹת לְכָל-בָּשָׂר

él, élohéi ha-rouḥot le-kol-baçar « Dieu, Dieu des âmes de toute chair ».

[Pourquoi deux fois « Dieu » ?]

souvent le sens d’« esprit » :

Is 65,14 « par déchirement de l’esprit »

Ps 51,12 « un esprit ferme »

Osée 4,12 « l’esprit de fornication »

Is 28,6 « et en un esprit de justice »

2 Rois 19,7 « je lui inspirerai un certain esprit »

Opposé à בָּשָׂר baçar « chair » Is 31,3  בָּשָׂר וְלֹא-רוּחַbaçar vé-lo-rouaḥ « chair et non esprit »

Job 33,4 ; Ps 104,30 et 33,6 l’esprit de Dieu, de l’Éternel, ton esprit saint ; Dieu créateur

Ps 51,13 et 143,10 l’esprit de Dieu qui dirige les hommes à la sagesse

רוּחַ־אֵל


iוַיִּיצֶר יְהוָה אֱלֹהִים אֶת-הָאָדָם, עָפָר מִן-הָאֲדָמָה, וַיִּפַּח בְּאַפָּיו, נִשְׁמַת חַיִּים; וַיְהִי הָאָדָם, לְנֶפֶשׁ חַיָּה (Gen 2,7)

iiVoir Ez 23,33 : « la coupe de désolation », Jér 2,15 : « ils ont mis son pays en désolation », Ps 46,9 : « des dévastations », Jér 42,18 : « un objet d’exécration et d’étonnement », Jér 8,21 : « l’épouvante m’a saisi ». (cf. le dictionnaire Sanders-Trenel)

iiiVoir Ez 7,27 : « Et le prince se vêtira de désolation », Ex 23,29 : « pour que le pays ne devienne un désert », Jér 44,6 : « en ruines et en une désolation », Ez 23,33 : « coupe de désolation, de destruction ».(Ibid.)

ivVoir Is 52,14 : « comme beaucoup ont été saisi d’étonnement au sujet de toi », Ps 40,16 : « qu’ils soient étonnés, désolés, et qu’ils aient la honte pour récompense. »

vVoir Lam 5,18 : « à cause de la montagne de Sion qui est désolée », Ez 35, 12 : « elles ont été dévastées », Ez 36,4 : « aux lieux détruits et désolés », Is 61,4 : « les ruines depuis les temps anciens ».

viVoir Jér 12,11 : « tout le pays a été dévasté », Ez 36,3 : « de vous détruire et de vous engloutir », Dan 12,11 : « et depuis qu’on aura établi l’abomination de destruction, de désolation. »

viiVoir 1 Sam 30,17 : « depuis le crépuscule du matin jusqu’au soir », Ps 119,147 : « je devance l’aurore, je me lève avant le crépuscule », Job 24,15 : « l’œil du débauché épie le soir », Jér 13,16 : « les montagnes couvertes de ténèbres »

viiiכֹּל הַנְּשָׁמָה, תְּהַלֵּל יָהּ

ixVoir Job 41,13 : « son haleine allume des charbons ».

xVoir Is 3,20 : « et des boîtes de parfum ».

xiVoir Deut 12,23 : כִּי הַדָּם, הוּא הַנָּפֶשׁki ha-dam hu’ ha-nefech « car le sang c’est la vie »« car le sang c’est la vie », Ex 21,23 : « vie pour vie », Lam 2,12 : « lorsqu’ils rendaient l’âme dans le sein de leur mère », Is 29,8 : « son âme est vide de nourriture », Nb 11,6 : « notre âme est dans la langueur », Jos 9,24 : « nous avons craint pour notre vie », Is 53,10 : « s’il a offert sa vie en sacrifice »

xiiVoir Gen 35,18 : « près de rendre l’âme », Ex 23,9 : « vous connaissez les sentiments de l’étranger », Ps 27,12 : « ne me livre pas au ressentiment de mes ennemis », Job 30,25 : « mon âme n’était-elle pas affligée pour le pauvre ». Ps 25,1 : « c’est vers toi, ô Éternel, que j’élève mon âme ». Ps 119,28 : « mon âme répand des larmes ». Job 24,12 : « l’âme des mourants crie », Gen 27,4 : « pour que mon âme te bénisse ».

xiiiVoir Gen 1,24 : « des êtres animés », Ez 22,25 : « ils dévorent des hommes », Lév 4,2 : « une personne qui aura péché », Ps 105,18 : « son corps fut chargé de chaînes », Nb 6,6 : « il ne s’approchera pas du corps d’un mort ».

xivVoir Jér 51,14 : « L’Éternel Tsabaoth a juré par lui-même (be-nafcho) », Esth 4,13 : « ne t’imagine pas toi-même ».

xv פִּי-פָעַרְתִּי, וָאֶשְׁאָפָה

xviVoir Is 42,14 – Ex 36,3 – Ps 56,2

xviiVoir Ps 35,17

xviiiוַיִּיצֶר יְהוָה אֱלֹהִים אֶת-הָאָדָם, עָפָר מִן-הָאֲדָמָה, וַיִּפַּח בְּאַפָּיו, נִשְׁמַת חַיִּים; וַיְהִי הָאָדָם, לְנֶפֶשׁ חַיָּה (Gen 2,7)

xix Legum Allegoriae, 2, 37

xxCommentaire de Rachi. Le Pentateuque. Trad. J. Bloch, I. Salzer, E. Munk, E. Gugenheim. Fondation S. et O. Lévy., Paris, 1988, p. 15

xxiחַייהוה

xxiiC.H., livre 4, 20:7

xxiiiRabbi Hayyim de Volozhyn (1759-1821). L’âme de la vie. Introduction par Benjamin Gross. Ed. Verdier 1986, p.XXI

xxivCe N est la trace de la forme verbale Niphal du verbe nachama, « respirer, souffler », à l’origine étymologique du mot n’chama. Voir notre texte « Brève psychanalyse de l’âme hébraïque » dans ce Blog.

xxvRabbi Hayyim de Volozhyn (1759-1821). L’âme de la vie. Trad. Benjamin Gross. Ed. Verdier 1986, p.35

xxviוְרוּחַ אֱלוֹהַּ בְּאַפִּי(Job 27,3)

xxviiמִי יוֹדֵעַ, רוּחַ בְּנֵי הָאָדָם--הָעֹלָה הִיא, לְמָעְלָה; וְרוּחַ, הַבְּהֵמָה--הַיֹּרֶדֶת הִיא, לְמַטָּה לָאָרֶץ