« Et une ténèbre – sur les faces de l’abîme ;

et un Esprit des Dieux – tremblant sur les faces des eaux. » (Gen 1,2)

וְחֹשֶׁךְ, עַל-פְּנֵי תְהוֹם; וְרוּחַ אֱלֹהִים, מְרַחֶפֶת עַל-פְּנֵי הַמָּיִם

vé-oshekh 'al-pnéï tehom;

vé-rua élohim meraéfèt ‘al-pnéï ha-maïm

La pluralité surgit et grouille, dès l’origine. Les Dieux (Elohim) sont au pluriel, même si leur Esprit (ruaḥ) est au singulier. Les eaux (maïm) sont plurielles ainsi que leurs faces (pnéï), dont l’incessante multiplicité fait « face » à l’Esprit. La ténèbre (oshekh) est au singulier ainsi que l’abîme (tehom), mais ténèbre et abîme sont aussi en « face » l’unede l’autre (‘al-pnéï), et cette « face » est encore un pluriel, puisque le mot pnéïest la forme construite du plurielpanim, « visages, faces », mot qui ne connaît pas la forme du singulier.

Dèsle tout début du récit de la Genèse, la répétition du mot pnéïet la symétrie appuyée d’undouble face-à-facenous crient : « explique-nous! ».

La scène se présente ainsi. Ténèbre et Esprit font respectivement face à deux pluralitésde «faces», cellesde l’abîme et cellesdes eaux.

Le mot panim, « visages, faces », dénote une réalité particulièrement anthropomorphe, à la fois ambiguë et proche, apparente etprofonde, manifeste et mobile. Regardons-nous dans le miroir.

Qu’on découvre ce mot panimsi tôt dans le processus de création, dès le deuxièmeverset de la Genèse,semble quelque peu anachronique, puisqu’il apparaîtbien six « jours » avantque l’homme fût créé, et qu’un souffle de vie lui eût étéinsufflé dans les « narines » de son « visage ».

Que les eaux ou l’abîme aient plusieurs « faces », et que ces«faces»puissentfaire « face » àl’Esprit (des Dieux) ou àla Ténèbre, est un mystère digne d’interrogation, d’étonnement.

Quel est le sens profond, originaire, du motpanim ?

Sa racine est le verbe פָּנָה panah« tourner, se détourner, se retourner (pour voir, pour examiner) » et aussi, dans la formepiel : « écarter, enlever d’un endroit, vider ». Le sens premier de panimest donc, non ce qui fait face, mais ce qui « se tourne » (en face ou de côté), c’est-à-direla partie mobile du corps qui peut se tournerentous sens… et peut-être même ce qui peut « se vider »...

Par exemple :

« Tourne-toi vers moi », demande le Psalmiste à Dieu. (Ps 69,17) :פְּנֵה אֵלָי pnéh élaï

« Je me suis tourné pour contempler la sagesse, la folie et la sottise » (Eccl 2,12)

Lesens de « visage » donné à panimdérive de lamobilité essentielle du verbe panah:

« Je tournai mon visage vers Dieu » (Dan 9,3) :vé-etnah êt pnéï èl-adonaï

Mobilité intégrale qui peut prendreaussi, par métonymie,le sens de la « personne » elle-même:

« Ma personne [Ma face] vous guidera » (Ex 33,14) : פָּנַי יֵלֵכוּpanaï yélékhou.

Par extension plus concrète, « la face, la surface, la superficie des choses » : « la surface de la terre » (Gn 2,6), « la face de l’abîme » (Job 38,30).

Au construit et avec une préposition, panim signifie « en présence de, en face de, vis-à-vis » :

« Devant l’Éternel » (Gen 19,13 )êt-pnéï YHVH

Ou, avec un jeu de mots, répétant le mot pnéï : « Devantle Seigneur, avantde mourir » (Gen 27,7)לִפְנֵי יְהוָה, לִפְנֵי מוֹתִי li-pnéï YHVH, li-pnéï moti

Il fautenfinciter le substantif féminin pnimahפְּנִימָה, qui dérive de panim,et qui signifie « intérieur ». L’origine de cette acception plutôt paradoxale s’explique ainsi :«l’intérieur » est ce vers quoiest « tourné » le « visage » de ceux qui sont à l’extérieur, et qui veulent entrer à l’intérieur… Si l’on voulait jouer en français avec cette acception, on pourrait dire que l’« intériorité »est l« envisagée » par le « visage » deceux qui se tournent vers elle, depuisquelque extérieur.

La notion d’« intériorité » s’ajoute ainsi à la gamme des acceptions dumot panim,dont a vu surtout, jusqu’à présent, cellesmettant l’accent sur la« face », lamise en « avant », – formes d’extériorités.

Le mot gagne ainsi enpuissance d’ambiguïté.

Deuxexemples illustreront ce point.

כָּל-כְּבוּדָּה בַת-מֶלֶךְ פְּנִימָה kol-kvoudah bat-mélékh pnimah (Ps 45,14) 

« Toute resplendissante est la fille du roi, à l’intérieur ».

Il y a là un possible jeu de mot. On peut comprendre : La fille du roi est resplendissante à l’intérieur [du palais].Ou bien, plus vraisemblablement: La fille du roi est resplendissanteà l’intérieur [d’elle-même], dans le sens métaphorique qu’invite à considérer le Psalmiste. La princesse, en l’occurrence, n’est-elle pas une figure de l’âme ?

וּדְבִיר בְּתוֹךְ-הַבַּיִת מִפְּנִימָה (1 Rois 6,19) ou-d’bir betokh-ha-baït mi-pnimah

« Le d’bir [le Saint des Saints] au milieu du temple, dans l’intérieur », – ou plus exactement « dans l’en-visagement ».

L’intériorité (celle de la fille du roi comme celle du Saint des saints) estl’« en-visagée ».

En hébreu, on le voit, le visage, toujours au pluriel est essentiellement multiple. Et il présente deux côtés, deux faces, celle qui se tourne, et celle vers laquelle on se tourne, qui est à l’intérieur, envisagée, envisageable

Par contraste, révélateur, la grande tradition grecque offre d’autres pistes avec le symbole du masque. Le masque est « pure surface », écritWalter F. Otto. « C’est pourquoi il agit comme le plus fort symbole de la présence. Ses yeux qui regardent droit devant eux ne peuvent être évités, son visage d’une immobilité inexorable est très différent des autres représentations, qui semblent prêtes à bouger, à se retourner, à se retirer. Ici, il n’y a que rencontre, sans échappatoire possible ; la fixité d’un en-face qui vous envoûte. Cela doit être notre point de départ pour comprendre que le masque, qui était toujours un objet sacré, pouvait aussi être appliqué sur un visage, pour figurer le dieu ou l’esprit apparaissant.

Et pourtant cela n’éclaire qu’à moitié le phénomène du masque. Le masque est tout entier rencontre, rien que rencontre, pur en-face. Il n’a pas d’envers – les esprits n’ont pas d’envers dit le peuple. Il n’a rien qui puisse transcender le puissant moment de la rencontre – donc il n’a pas une existence pleine. Il est le symbole et la manifestation de ce qui est simultanément présent et absent ; présence la plus immédiate, absence absolue : deux en un. »i

Le grec voit la fixité du masque comme le symbole de la rencontre, le « pur en-face » que consent la divinité.

Dans une autre rencontre, fameuse, cellede Moïse et de Dieu, ce n’est pas un « pur en-face » quis’exprime dans laformule de l’Exode, mais le face à face de deux hommes : « Face à face, comme un homme s’entretient avec un autre »ii.

Un « face à face », c’est-à-dire dans l’hébreu original : פָּנִים אֶל-פָּנִיםpanim êl-panim, c’est-à-dire un «‘visages’-contre-‘visages’ ».

Une multiplicité qui se tourne ‘vers’ une autre multiplicité.

Et derrière ces deux (multiples) visages, qui ne sont certes pas des ‘masques’, infiniment mobiles, deux infiniesintériorités.

iWalter F. Otto. Dionysos, le mythe et le culte. Trad. Patrick Lévy. Mercure de France, 1969. Coll. Tel, Gallimard, p. 97-98

iiEx. 33,11